SCÈNE l
Au lever du rideau , Michel, beau jeune homme, que l*on reconnait être un ancien marchand de beurre, aux pota vides qui ornent les meubles, et à un fil à couper le beurre accroché à un clou, est couché sur un grattât ; et près de la porte d'entrée est un Diable, se tenant debout.
11 parait satisfait de tourmenter Michel, qui tient la queue du diable dans sa main, et la tire, dans son someil.
Michel, à force de contorsions, finit par se lever et, dans son cauchemar, aperçoit le Diable, lâche sa queue qu'il tenait encore, recule de frayeur ; mais, s'armant de courage, il prend un bâton pour Ten frapper.
Le diable disparait. Coup de beffroi.
Michel est anéanti. Il revient près de son lit. Le Diable reparaît près de la porte. Même jeu de scène. Le Diable s'approche de Michel, l'endort et va se replacer près de la porte. {Pendant cette scènes la musique a été lugubre ; puis tout à coup elle devient mélodieuse).
Ensuite le Génie du pauvre parait, chasse le Diable, et, s*approchant de Michel le touche avec sa baguette.
Il se lève et doute de la réalité, quand le Génie lui dit ces paroles :
— Je suis le Génie du Pauvre, je viens près de toi pour te protéger. Michel s'incliue pour remercier le Génie. U lui montre ses pots, dans lesquels il n'y a plus de beurre.
Le Génie lui répond :
— Tu n'as plus de beurre pour mettre sur ton pain noir. Que veux-tu ! c'est une des ordonnances de dame Nature. Quand on est trop honnête, on ne fait pas son beurre. Quitte ce métier et fais-toi Directeur de spectacle. Il faut monter ton théâtre sur le Boulevard du Temple. C'est un quartier laborieuXi qui a besoin de distractions. Monte des pantomimes, force combats, et ton bon Génie te soutiendra.
Michel exprime qu'il fera ce qu'il pourra pour y réussir. Le Génie parle encore :
— Je veux voir des vaudevilles, des tours de force, des danses, des combats de sabre, et puis des Brigands qui s'introduisent dans une chaumière située dans une forêt. Je veux voir un Pierrot bien poltron se trouver avec les brigands, qui lui feront bien des niches ; enfin, je veux qu'en sortant on se dise : J'ai bien ri pour mon argent. Songe que c'est pour le Boulevard du Temple que Je veux ce spectacle.
Rondeau final '
De ce bon quartier.
Des ouvriers La vie
Est bien jolie.
Parmi les cuirs De leur langage de l'avenir
Point de soupirs, Là, rien n'est que plaisirs.
Pour le travailleur Qui a du cœur
Et qui s'en flanque Jamais l'ouvrage ne lui manque ;
Pour le bon marchand
Toujours chantaDt,
Gai comme un roi,
Il a pour lui la loi.
Et toi comme moi.
Sans gène
On se promène
Prés de Nicolet
Où tout séduit et plait ;
Où Ton 8*éreinte Comme en un labyrinthe
Et c'est un tort Excepté pour les re torts.
Puis vient Tmoutard Du boulevard Qui fait le charme de Texistence,
Et le quartier du Ch&teau d*eau
Et le Temple avec des oripeaux, En France fournit de beaux travaux.
(On reprend :) De ce bon quartier....
Le rideau latnbe.
C'était la fin du Prologue.
Charles Charlon, par la suite, apporta plus de forme, plus de rectitude dans ses vers, dans sa prose et dans ses idées ; mais ses naïvetés, ses anachronismes vertigineux, écrits avec la meilleure foi du monde, ne persévérèrent pas moins en lui, comme on le verra dans la suite, par les extraits de pièces que je serai appelé à citer.
Charles tout court, devint plus tard Mossieur Charles, pour les machinistes, les habilleuses et les comparses ; ce fut lui qui succéda comme régisseur au vénérable père Lafargue.
Sa mère avait été actrice au théâtre de la Galté.
Un soir, de 1806, M'** Charton — elle n*était que demoiselle — jouait la Rosière dans la Tête et la queue du Diable, de Ribié. Tout-à-coup, elle se sent prise des douleurs de Tenfantement.
C*était M. Charles qui demandait à faire son entrée.
M"* Charton pria ses camarades de hâter leur jeu, et, la pièce terminée, se dépécha de se dévêtir, pour aller accomplir chez elle ses devoirs maternels ; mais Topération, plus prompte que sa volonté, se produisit dans Tescalier même du théâtre.
Charles Cl\arton était né sur les marches de la Gloire.
il commença à cinq ans par jouer un amour suspendu à un 61 tombant du cintre. Il tenait une torche d'une main, une flèche de l'autre.
Mes emblèmes, prétendait-il plus tard, cette torche et cetle flèche : La torche de la littérature, la flèche de la résolution.
Il parait que son émotion fut telle quand il se vit pour la pre^ mière fois planer dans les airs, qu'il ouBlia son rôle de Cupidon et se transforma en Dieu des Eaux, inondant la tête de ceux qu'il devait enflammer.
Cette improvisation hydraulique lui valut son premier succès.
En 1817^ sa mère fut engagée aux Funambules.
Charles devint petit figurant, puis grand figurant, puis comparse, puis joua les amoureux ; puis, à vingt ans, débuta dans les grimes et les pères nobles, pour revenir, deux ans après, à l'emploi des Léandre, qu*il abandonna bientôt, se décidant définitivement à jouer l'emploi comique.
A trente ans, il passa régisseur !
L'inondation dont il avait trempé la scène dès Tàge tendre, lui avait ouvert un nouveau canal ; il se mil à inonder les petits théâtres de productions, qu'il qualifiait de littéraires; productions dont la limpidité ne le cédait en rien à celle qui, une première fois, avait attiré Tattention sous lui.
Il devint auteur dramatique ! Eoumérer le nombre des pantomimes qu'il jeta follement aux vents de la scène, autant vaudrait citer ses manquements à la syntaxe, jeune personne très gourmée généralement violée par ceux qui ne la supportent pas. ,
Ainsi il écrivait : Et tous les trois vont à la recherches d'une voit de sovetage. Pierrot découvre le trou d'en bas. Il y pénaître^ pendant que Fernando, montés sur les époles de son beau-père, attint à Vaurifice du somet.
Cette phrase est copiée textuellement sur le manuscrit original de sa pantomime : Arcadius ou Pierrot chez les Indiens.
Quand, plus tard, beaucoup plus tard^ M. Billion^ directeur des Funambules, prit la direction du Cirque Impérial, c'est Charles Charton qui dirigea complètement le petit Théâtre. Il était, à la fois administrateur, régisseur, auteur, caissier et contrôleur.
En 1862, il abandonna forcément les pauvres Funambules^ avec des pleurs plein les yeux, — cet homme-là a passé sa vie à répandre des larmes, — alla quelque temps rejouer la pantomime dans les petits théâtres et concerts, et mourut en 1867 en prononçant le nom de Deburau.
Il n'avait eu qu'une haine dans sa vie. Le baron Haussmann ! Le destructeur du Boulevard du Temple.
Ce moellonneux de l'Ere Impériale rie se doutera jamais, des tonneaux de larmes qu'il a fait verser, des regrets qu'il a suscités, des haines qu'il a soulevées, des malédictions qu'il a accumulées,
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des morts dont il a été la cause inyolontaire ; car Charles Charton est positivement mort d*un Boulevard du Temple rentré, complique d'une anémie funambulesque. Le 22 mars 1831, fût donnée la première représentation de :
LE BUCHERON DES ARDENNES Comédie^vaudevill9 en M acte*
Puis vint :
PIERROT MITRON Pantomime en 1 tableau
M. Emile Goby, beau-frère de Charles Deburau, a fait parattre, cbez Dentu, un volume intitulé : Pantomimes de Gaspard et Charles Deburau^ traduites par M* Emile Goby.
Au nombre de ces pantomimes se trouve : Pierrot mitron.
Je possède le manuscrit primitif de cette pièce ; manuscrit que j'ai fait relever sur celui du Ministère des Beaux-Arts, conservé dans les archives des bureaux de la censure.
Il ressemble peu à celui publié par M. Emile Goby. Le manuscrit de M. Goby a dû subir de nombreuses modifications, qui font presque de cette pantomime une œuvre nouvelle comparée à celle que j'ai sous les yeux.
Albert Monnier, dans une élude faite sur les Funambules, a attribué la par terni té de Pierrot mitron à Charles Charton. Est-ce lui qui se trompe ?.. je ne veux pas m'en inquiéter, une pantomime ayant tellement de pères qu'elle fînit toujours par n'en plus avoir du tout.
Le 28 août, on joua : Tranchet^ Lardoire et Savate^ tragédie burlesque en 1 acte et en vers.
Le 21 novembre de cette même année, Meyerbeer donnait au théâtre de l'Opéra Robert le Diable, cette œuvre immense qui devait commencer la grande révolution de l'Art Musical.
Le 1*' décembre suivant, les Funambules représentaient :