CHAPITRE XV
Les Epreuves
Le 19 janvier de cette nouvelle année 1833, le théâtre des Funambules offrit à ses spectateurs la première représentation de : Vincennes^ Berchem et Anvers, vaudeville en 3 actes, par Isidore de Cour ville.
Cette pièce eut du succès.
Puis, un grand événement surgit : la retraite de Placide. Le Cassandre, vieux déjà, était fatigué. Collectionneur passionné de pipes — et il ne fumait pas ! — il prétendait tirer, de la vente de sa collection, assez pour vivre modestement aux environs de Paris.
Placide possédait près de 4000 pipes de modèles différents, dont la plus curieuse avait appartenu^ prétendait-il, à. Nicot, ambassadeur de France en Portugal.
Cette pipe pseudo-historique était une sorte de petit réchaud en argent, auquel était adapté un long chalumeau.
Comment cet objet primitif se trouvait-il entre les mains du brave Cassandre ?
Il racontait l'avoir eu par descendance d'ancêtres ou plutôt de grands-pères à lui qui, jadis, avaient été serviteurs dudit Jean Nicot, seigneur de Villemain, près de Brie-Comte-Robert, berceau
de sa famille. Rien n*est moins authentique que le racontar du bonhomme.
A cette mémorable pipe étaient venus s'adjoindre le Cadjan des Perses, le Narghilé et VOucka des Orientaux.
Il possédait encore, toujours d'après lui, une des pipes fumées par les Princesses Royales, dont parle Saint-Simon dans ses mémoires ; lesquelles Princesses, pour se distraire, envoyaient quérir pipes et tabac au corps de garde des Suisses.
L'authenticité de cette dernière, pas plus que celle des autres, du reste, ne pouvait être discutée. Toujours est-il que le père Placide fît une vente très sérieuse qui ne lui rapporta pas moins de 350 francs. Il faut dire qu'à cette collection de pipes, le Cassandre avait joint à peu près cinquante tabatières, auxquelles il avait également attribué des sources historiques aussi problématiques que celles des pipes.
Il en avait d'émaillées, d'incrustées, de gravées, d'unies, de tournées, de ciselées, en forme de poires, d*oignons, de souliers, de carottes ; en écaille, en buis, en corne, en carton, en ivoire, en agate, en étain, en sapin, deux ou trois en argent, une en or^ une en platine^ aucune en diamant ; d'autres avec glaces^ dites tabatières à réflexions, d'autres avec miniatures, sujets allégoriques, mythologiques, voire erotiques, même obscènes.
Placide avait commencé à jouer la pantomime vers Tàge de vingt ans ; ce fut à soixante ans qu'il interrompit.
Ses camarades lui donnèrent une représentation d'adieux, pour laquelle Charles Charton composa les couplets suivants : •
Air de : Fanchon la viellevêe
Avec ton air placide
Et loin d*ètre perfide, Placide, tu vas doDc partir.
Ton pubUc te regrette.
Permets-moi de t'en avertir.
Va dormir sur- Therbette
Avec nos souvenirs.
Tous en chœur :
Va dormir sur Therbette Avec nos souvenirs.
C'était Charles lui-même qui chantait ce couplet à Placide très ému. Le Public acclama le Poète.
Mais ce fut bien pis encore lorsque Laplace, qui succédait à
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Placide dans cet emploi difficile des Cassandre^ s*avança à son tour et entonna sur le môme air :
Celui qai te remplace,
C'est moi, Joseph Laplace, Pourrai-je bien te remplacer ?..
Pour moi. Je nie crois guère.
De toi l'on ne peut se passer,
Et Laplac' désespère
De jamais t'remplacer.
Tous
Oui, Laplac' désespère De jamais t'remplacer.
Ces couplets avaient été glissés dans une pièce de circonstance, composée spécialement par Lafargue dans laquelle toute la troupe des Funambules paraissait.
Cette pièce portait le titre de :
LES ADIEUX DE CASSANDRE Vaudeville pantomimique en 1 tableau
Elle ne fut jouée qu*une fois.
Au moment où le rideau allait baisser, M. Bertrand luimême ! I !.. entra sur là scène, accompagné de M. Cot d'Ordan, et déposa dans les bras de Placide une pendule dorée et deux candélabres, en lui disant :
— Placide, que cette pendule vous rappelle les heures heureuses que vous avez passées avec nous, et que ces candélabres vous éclairent encore de longues années.
Placide pleura.
Deburau ramassa dans un coin une éponge, qui avait servi dans la pantomime, et essuya les larmes du vieux Cassandre, ce qui produisit un effet de rire énorme.
Je prends ces détails et les couplets chantés à Placide, dans les notes de Vautier.
Le rideau baissa au milieu d'applaudissements frénétiques. Le lendemain Laplace prenait possession de l'emploi en chef, et jouait le rôle de Pandolphe-Cassandre dans :