UN DIVERTISSEMENT
Par les artistes chorégraphes de TOpéra.
Et enfin : LE LUTIN FEMELLE Joue par \e9. artistes des Funahbulks.
Eh ! bien, jamais désastre ne fut plus grand, déroute plus complète pour Deburau et ses compaings.
La note funambulesque détonna complètement. Le blanc de la figure du mime parut encore plus pâle qu'il n'était. Le public ne comprenait pas. On se regardait. On baillait. On se demandait pourquoi cet homme enfariné obtenait tant de succès dans un autre quartier de Paris ? Bref, les coups de pieds à Cassandre n'atteignirent pas leur cible ; les coups de batte frappèrent dans le vide ; les culbutes firent long feu ; les gifles, mises en joue, ne claquèrent pas, et Deburau fut sifUé.
Le cadre, pour une réussite, tout est là !... Gomme la Foooorme! pour Bridoison.
Achard, comique des plus joyeux, possédant une adorable voix, faisait les beaux jours du Palais-Royal. On rengage au Gymnase, il débute ; on le trouve terne, commun, gauche, gêné. Il échoue.
Pourquoi?.... C'était pourtant le même homme que la yeille, avec ses mêmes qualités, sa même verve.
N'objectez pas Témotion d'un premier début, venant nuire au jeu de Tacleur. Il créa plusieurs rôles sur ce théâtre, tous faits spécialement pour lui, ajustés à sa taille, éliminant ses défauts, en tirant même parti, pour les transformer en éléments de succès, mettant en relief toutes ses qualités ; rien n'y fit.
Désiré, Tinimitable grotesque, qui créa d'une inoubliable façon, le Jupiter d'Orphée aux Enfers ; Désiré, l'inénarrable Choufleurij ; Désiré, Texcenlrique sans égal, fin comme une pointe de Banville, mordant comme une saillie de Scholl ; Désiré, bâti pour faire rire quand même ; Désiré, dont le seul nom de famille était une invitation à Thilarité — il s'appelait Courtecuisse ; — Désiré va débuter au Palais-Royal.
Non jamais, au plus grand jamais, on ne vit un enfouissement semblable. Son aisance avait donc disparu? Son brio s'était donc éteint ? Sou comique était donc devenu lugubre?....
Non ! seulement, le cadre l'étreignait, l'atmosphère TétoufTait.
Est-ce l'artiste qui se transforme?.... Ne le pensez pas ! C'est le public.
Pourtant, le public des Premières est le même partout.
Sans doute ; mais ce même public endosse, quand il entre dans un théâtre — et cela sans s'en apercevoir, sans s'en rendre compte — une nouvelle robe de juge, aflectée à Tesprit tout particulier du lieu, dont il est appelé à apprécier les pièces et leurs interprètes.
Deburau n'était donc possible que dans son cadre, devant son public de naïfs et d'enthousiastes.
Cela affecta vivement le grand artiste, qui s'en revint tout contrit à son bouiboui enfumé du Boulevard, jurant, mais un peu lard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Longtemps, bien longtemps, ces coups de sifiet, déchirèrent ses oreilles de leur désagréable souvenir: Et quand, plus tard^ la proposition lui fut faite d'entrer comme premier mime dans le ballet de l'Opéra, il répondit tristement :
— Je ne suis bon qu'au boulevard. J'ai été sifflé au Palais- Royal. Les coquelicots sont faits pour les champs, non pour les
m LBS FUNAttBULKS
parterres royaux. Il me ftiut mon public à blouses. Je suis né par lui, je tûourrai avec lui.
Cette représentation de néfaste mémoire profita seuiemetit k M"* Charlotte. C'était elle qui chantait au Public le couplet que ▼oici :
Margot au public, montrant Jacquot
Il voudrait bien vous dire quelque chose. Mais par malheur il a perdu la voix.
Pour un Jacquot, triste métamorphose ; Mais moi, Margot, je parle bien pour trois. Ce grand caquet, un rien peut le rabattre. Souffrez Messieurs, que je babille exprès ;
Pourtant, si vous èt's satisfaits, N*craignez pas dïair* le Diable à qualité.
M'*« Charlotte Bordes fut engagée au Palais-Royal; ou plutôt ce fut Madame Charlotte Dupuis qui signa cet engagement ; car dans Tintervalle de cette représentation et des débuts de la charmante soubrette, elle avait épousé M. Dupuis.
Elle était née à Paris en 1813, et, pour la première fois, avait joué en 1820, sur le théâtre des Variétés, un rôle d'enfant dans Voltaire chez les Capucins. Un peintre, du nom d'Allot, ayant fondé un théâtre déjeunes élèves, dans Tintention de faire concurence à celui de M. Comte, Charlotte Bordes y entra en 1821, pour s'en aller en 1823, aux Panoramas dramatiques, jouer un petit rôle, dans Pauvre Berger.
En 1825, elle créa, à côté de Mazurier, au théâtre de la Porte Saint'Martin, le rôle de Fernand dans Jocko ou le Sijige du Brésil. De là, elle passa à TOpéra-Comique où elle débuta, le 2 mars 1827, par le rôle àAdolphe^ dans Camille ou le Souterrain, Elle vint ensuite aux Nouveautés, puis aux Variétés, et enfin aux Funambules, qu'elle ne quitta que pour le Palais-Royal, dans lequel elle fit de nombreuses et brillantes créations.
La pauvre Charlotte Dupuis est morte à la fin de Tannée 1878, regrettée de tous, comme femme et comme artiste.
Vers le mois de septembre on donna :
LE PAGE DE LA MARQUISE Pantomime en S tableaux.
Cette pantomime a été reprise plus tard sous le titre de : Les amours de Pierrot.
Ne nous occupons pour Tinstant que du Page de la Marquise dont voici la distribution :
Arthur, page de la marquise M">a HouzieaD.
Pierre, jardinier M . Deburau.
Le Marquis, vieille caricature Placide.
La Marquise. M»" Félicité.
Antooio, maître jardinier M . Laplace.
Nelly, sa fille M^^» Marianne.
Ce livret, des plus naïfs, renferme des indications, comme celle-ci : Arthur et Nelly s'enchaînent dans un pas de deux. Après quoi, ils vont s'asseoir sur un banc de verdure où ils se font V amour. Nelly enseigne au jeune homme l'art de cultiver les fleurs et de les arroser.
C'est le Mariage de Figaro démarqué, avec ses mêmes substitutions, ses mêmes quiproquos, ses mêmes surprises, augmentées de situations grotesques.
Le Marquis ridicule, n'est que le Comte Almaviva. La Marquise voile la Comtesse Rosine.
Chérubin cèâe laplace au page Arthur; Suzanne devient Nelly ; et Figaro se trouve transformé en Pierre, ou Pierrot.
Il n'est pas jusqu'au père de Nelly, dont Tauteur ne s*est même point donné la peine de changer le nom ; dans la pantomime, il se nomme Antonio, comme dans le chef-d'œuvre de Beaumarchais;
C'est à cette époque que Jules Janin fit paraître son Deburau,
Histoire du Théâtre à quatre sous.
Les Funambules commencent alors à sortir de Tobscurité. Deburau s'est édifié sur Baptiste. On l'appelle le Pierrot, et non plus le paillasse. On commence à distinguer un artiste à travers le pitre. On parle de lui. On cite son nom. Deburau devient phare^ Jules Janin s'est fait son allumeur. Il lui invente des aventures; il lui trouve des mots, k cet homme qui ne parle pas. Il lui crée dès rencontres Impériales, qui transforment le modeste mime en un héros de roman.
Pour arrêter l'attention et la fixer sur la statue qu'il est en train de modeler, le sculpteur détourne, au profit de son œuvre, jusqu'aux procès^d'autrui ; je parle de cette cause, devenue célèbre, à cette époque, sous le nom de Procès du champignon.
Un certain Plançon, du théâtre de M"*^ Saqui, avait attaqué sa Directrice et^-i^mandait, entre maintes réclamations, qu'on le changeât de loge, la sienne étant une véritable couveuse de rhumatismes.
A l'appui de son dire^ l'avocat de Plançon avait apporté au Tribunal un énorme champignon, fils de celte loge, preuve qui
excita fort, comme bien on le pense, Tbilarité des juges, et fit gagner la cause du pauvre acteur humidifié.
Que fait Jules Janin? Il s'empare du fait, le glisse dans soa livre et l'inscrit au compte de son Deburau.
Il en est de même de Tanecdote, 'dans laquelle l'Empereur Napoléon, se rendant à Saint-Cloud, aurait fait monter Deburau dans sa voiture, et l'aurait consulté sur la situation de la littérature en France et sur son avenir.
Pourquoi l'Empereur se serait-il adressé à notre Baptiste, plutôt qu'à son père, à ses frères, à ses sœurs, qui raccompagnaient ?
Et que demande TEmpereur au petit Paillasse? Lui parle-t-il de la misère dans laquelle il le voit avec sa Emilie ? Du côté pénible, périlleux de sa profession? Lui glisse-t-il une bourse dans la main pour soulager les pauvres êtres, ses frères et sœurs, lesquels suivent péniblement à pied le carrosse impérial dans lequel se trouve momentanément le héros de la fête?
Non!
L'Empereur se met à lui parler belles-lettres, à ce gamin ignorant, suant et poussiéreux.
Il lui demande ce qu'il pense des tragédies Orientales^ Vénitiennes, Anglaises^ Allemandes , Italiennes'^,,.
Il le consulte sur les traductions de Shakespeare, de Schiller, de Kotzbue !
Il l'interroge sur Népomucène Lemercier, sur Andrieux, sur Bouilly, sur Legouvé, sur Baour-Lormiau, sur Jouy, etc.
Et l'enfant, au lieu de répondre à l'Empereur : Sire, je ne sais pas ce que sont ces messieurs ; je n'ai jamais entendu parler d'eux ; j'ignore ce qu'est une tragédie, n'ayant jamais eu le temps d'aller à la Comédie française, n'en ayant même jamais conçu ridée ; l'enfant, toujours inspiré par M. Jules Janin, répond :
— Sire, ces messieurs auraient été bien plus grands poètes, si, au lieu d'écrire des tragédies, ils s'étaient contentés de faire des pantomimes 1 1 1
Et l'historiographe Janin ajoute péremptoirement : Tout un cours de littérature est dans ce mot-là
La vérité vraie est que le prince des critiques avait besoin d'une massue pour écraser le théâtre Français et ses fournisseurs, qu'il s'était armé de Deburau, et qu'à grands coups de Pierrot, il tapait sur l'illustre compagnie. . ♦ ,
Quelque temps après l'apparition du pamphlet de Jules Janin
parut une chétive brochure fort mesquine, ornée d'un naïf portrait de Deburau, signée : J -B. A*** D*** et portant comme titre : Petite histoire d'un grand acteur.
Dans cet opuscule, Monsieur J.-B. A*** D*** s'amuse à démolir les deux volumes de Jules Janin.
Il dit :
— Notre brochure a été faite pour le Peuple. La médiocrité de sou prix le prouve d^aiJIeurs (dix ceutimes, deux sous). Sans doute, elle n'est pas aussi volumineuse que le livre de M. Jules Janin ; mais nos lecteurs nous saurontils moins de gré d'avoir élagué de Thistoire de Deburau une foule d'inutilités dont Touvrage de M. Janin est composé.
Plus loin, J.-B. A*** D*** écrit :
C'est du nom de Frantz, que j'ai toujours entendu appeler le frère aine de DeburaUf et non de celui de Nieumenseck indiqué, je ne sais pourquoi, dans l'ouvrage de M. Jules Janin. Mais peut-^tre a-t-il raison. Toutefois, je puis assurer que moi je n'ai pas tort.
Pénétrons, si vous le voulez bien, dans Tintérieur du petit théâtre. Cette fois, c*est Théophile Gautier, le superbe ciseleur d'Emaux et Camées, le superbe poète d'Albertus, le sublime chantre de Fortunio, le merveilleux illusioniste d'une Larme du Diable et d'Avatar, qui, va nous y introduire.
Chapeau bas !.. L'or va couler !...
H était de mode parmi les peintres et les gens de lettres de fréquenter un petit théâtre du boulevard du Temple où un paillasse célèbre attirait la foule. Nous occupions habituellement une baignoire d'avant-scène assez semblable à un tiroir de commode ; et Pierrot s'était si bien habitué à nous voir qu'il ne se faisait pas un seul festin sur la acéne qu'il ne nous en donnât notre part. Que de tartines de raisiné il a taillées pour nous !.. C'était le beau t*mp8, le temps du Bœuf enragé^ cette admirable pièce si fort godtée du bon Charles Nodier, et de Ma Mère lOiey autre chef-d'œuvre dont l'analyse a plus coûté de peine, d'esprit, d'inteUigence et de style à Jean-Jacques que les comptes rendus de tous les vaudevilles passés, présents et futurs.
Quelles pièces !.. mais aussi quel théâtre et quels spectacles !.. Voilà un public !... Et non pas tous ces ennuyés en gants plus ou moins jaunes ; tous ces feuiUetonnistes usés, excédés, blasés ; toutes ces marquises de la rue du Helder, occupées seulement de leurs toilettes et de leurs bouquets ; un public en veste, en blouse, en chemise, sans chemise souvent, les bras nus, la casquette sur l'oreille, mais naïf comme un enfant à qui l'on compte la Barbe Bleue, se laissant aller bonnement à la fiction du poëte, — oui du poète, — acceptant tout, à condition d'être amusé, un véritable public, comprenant la fantaisie avec une merveilleuse facilité, qui admettrait sans objection le Chat botté, le Petit Chaperon rouge de Ludwig Tieck, et les étiucelantes parades du vénitien Gozzi, où fourmille et grimace ce monde étrangement bariolé de la farce italienne, mêlé à ce que la féerie a de plus extravagant. Si jamais l'on peut représenter en France Le Songe dune nuit d'été, la Tempête, te Conte d'hiver de Shakespeare assurément ce ne sera que sur ces pauvres tréteaux vermoulus, devant ces spectateurs en haillons.
Si nous avions llionneur d'être un grand génie, nous essayerions de faire une pièce pour ce théâtre .dédaigné, mais une telle hardiesse nous irait mal. V. HugOf A. de Musset pourraient tout au plus s'y risquer dans leurs bons jours. Mais, nous direz-vous, quel est donc l'auteur ou les auteurs qui trayaillent à ces chefs-d*œuvres inouïs ? Personne ne les connaît, on ignore leurs noms comme ceux des poètes du RomancerOy comme ceux des artistes qui ont élevé les cathédrales du moyen-âge. L'auteur de ces merveilleuses parades, c'est tout le monde, ce grand poëte, cet être collectif qui a plus d'esprit que Voltaire, Beaumarchais et Byron ; c'est l'auteur, le souffleur, le public surtout, qui fait ces sortes de pièces» à peu-près comme ces chansons pleines de fautes de mesure et de rime, qui font le désespoir des grands écrivains, et pour un couplet desquelles, ils donneraient avec du retour, leurs strophes les plus précieusement ciselées.
De même que les grandes assemblées lèvent la séance en Thonneur dune grande victoire, de même je termine ce chapitre sur ces deux pages du divin Théo.