Scène
Les mimes, Christophe.
Christophe.
Eh ! hé ! Bonjour 1 Bonjour I que le ciel vous protège. Vous formez, paysans un ravissant cortège.
Je vois avec plaisir que tous avez tous mis
Pour le jour de mon mariage
Des bouquets A vos beaux habits. Fort bien ! Aussi je veux donner un gage De mon contentement. Non en maravédis.
En comestible, en vin... Pi donc! chacun en donne. Plus distingué, pour vous je prierai la madone, C'est bien plus profitable (â part) et moins cher,
{A la villageoise lui pinçant le menton).
Belle enfant, va-t-en dire au seigneur Don Pandolphe Qu'avec impatience, amant peu philosophe, Don Christophe, y Burgos, y Lopez, y Guzman, Marquis de Salpétras et coihte de la Manche,
Désirerait très humblement Aujourd'hui, deux du mois, et le premier dimanche De TAvent, lui donner le bonjour. Un baiser
Que tu ne saurais refuser
Te paiera de ta complaisance.
{Il va pour Vembrasser et reçoit un soufflet).
La peste soit de l'innocence.
Soyez donc généreux ! Pour rétribution
On attrape une fluxion.
Mais voici le Seigneur Don Pandolphe et sa fille.
. Scène 4"»«
Les mémes^ Pandolphe^ Isabelle.
Christophe à Isabelle,
Aimable perle de Castille, Daignez accepter ce bouquet.
Il n'est ni beau, comme on dit, ni bien fait ; Mais hélas I la plus belle fille Ne peut donner que ce qu'elle a.
Puis-je espérer votre cœur ?
Isabelle.
Christophe.
Non I...
Holà!
Isabelle.
Non seigneur.
Christophe.
Mais pourquoi cela ?
Isabelle^ le saluant.
Parce que la plus belle fille
Ne peut donner que ce qu'elle a.
Hâ LES FUNAMBULES
Christophe,
Je demeure immobile !... Eh ! quoi donc, ma sylphide, Vous, que je croyais neuve, et pure, et si candide Vous avez donné votre cœur ?..
Isabelle.
Non pas, s*il tous platt. Monseif^neur.
Christophe, Comment ?
Isabelle, On me Ta pris.
Christophe à pari.
Mais c'est fort ridicule {Haut) Et qui donc ?
Isabelle.
Lindor !...
Christophe.
Quand ?...
Isabelle.
Un soir que sur ma mule Je chevauchais vers le Génératif.
Christophe,
Oh ! je deviens sec et droit comme un if!..
Un vil Lindor ! Un muletier I L'infâme !
Oser aimer ma future, ma femme !
Mais c'est à se donner soi-même des soufQets. Si j'avais un couteau, d'honneur... je me pendrais. Et vous l'aimez ?..
Isabelle, Du fond du cœur.
Christophe,
Beau-père, Dites-lui donc, par pitié, de se taire ; Ses mots me font l'effet d'autant de pistolets. Ou de coups de canonar... cet amour, ce caprice. Cela vous passera comme un feu d'artiûce. Ça fera pst!... puis chic !... puis bound !... Après cela,
Bien le bonsoir ! tout s'éleindra.
Tandis que moi, mes feux seront durables. Je suis du bois dont on fait les gros câbles Ou les routes de fer.
Les funambules 1^3
Isabelle^ (à part).
Qu^il est sot
Christophe
Eh I morbleu !
Avec ce Lindor, pauvre hère, La faim serait votre ordinaire.
Mais avec moi| jamais l Faites le premier vœu Qu*il vous plaira. Souhaitez le Potose, L'Espagne, l'Angleterre, enfin la moindre chose Et vous Taurez.
Isabelle, Comment ?
Christophe.
Avec un seul cheveu.
Isabelle.
Vous vous moquez, je crois.
Christophe.
Non pas I C'est une histoire Que je vais vous conter, si vous voulez m'en croire. Approchez.
{On entoure Christophe)
C'était donc en quatorze cent vingt Un jour de Pentecôte... Alors un grand devin...
(fiastie, tout à fait ivre^ se lève de Vendroit où il avait été s^asseoir ; t7 renverse et bouscule tout le monde et se sauve ensuite au milieu de risées générales).
Isabelle.
Eh I bien, que lui prend-il 7
Christophe.
Il a fait bonne chère, Voilà ce qui lui prend. Or, le devin, ma chère...
Isabelle riant.
Ce grand devin d'alors avait-il deviné Qu'aujourd'hui Monseigneur se casserait le né ?...
Christophe {fâché).
Si vous m'interrompez, je ne pourrai rien dire.
Isabelle , riant plus fort.
Je ne parle plus ; mais permettez-moi de rire.
Christophe,
Donc, notre grand Devin était un enchanteur, L'enchanteur Tignaço, d'une grande puissance. Il faisait, par hazard, lorsque je pris naissance, Pour son propre agrément, le métier d'accoucheur.
Ces enchanteurs ont des lubies.
Ma mère était des plus jolies.
Je suis tout son portrait. C'est peut-être pour ça
Que le grand devin l'accoucha.
• Voulant récompenser ma niëre
D'avoir requis son ministère,
Sur ma tête qu'il pommada : ,
Un long cheveu, dit-il, croîtra,
Qui doit le rendre invulnérable.
Tous les désirs dont son âme est capable
Le destin les exaucera.
Et ce cheveu chacun devra Le nommer le cheveu du Diable.
Moi, je grandis et lui, sur mon chignon
Crût aussi comme un champignon, J'étais charmant ; j'avais de la mémoire, Pas d'oignons, pas de cors, pas de bobos. Heureux Christophe!., disait-on; quel trésor précieux! Eh I bien, que dites-vous, Doua, de mon histoire ?
Isabelle.
Je dis que votre hiàtoire est tirée aux cheveux Quel qu'il en soit, écoutez : je proteste Contre un hymen qui ferait mon malheur.
Je ne veux que Lindor ; ça, voyez- vous, j'atteste Que seul il possède mon cœur.
Et qu'en dépit de vous et de mon père,
De la soummission, des lois et du notaire.
Oh I je l'épouserai !.. Sur ce, j'ai bien l'honneur..,
{Elle va pour rentrer. Pandolphe dont la fureur est au comble, court après et lui fait les plus vertes réprimandes),
> Christophe à Pandolphe.
Allons ! allons, il faut des égards pour son sexe. Quand je la vois manquen, beau-père, ça me vexe.
En attendant, rentrons chez vous. Parbleu ! Nous avons bien le temps de terminer l'affaire.
D'être adoré bientôt de ma bergère J'ai l'espoir, car cela dépend d'un seul cheveu. Ça, venez villageois, rentrons chez le beau-père.
{On reprend en chœur) :
Au son des castagnettes etc.
Tout le monde rentre en dansant chez Pandolphe
LES FUNAMBULES Ho
ScÈIfE 5"*
Lindor (seul) Il arrive portant une lantetme magique
Arrêtons-nous un peu. J'ai dans cette maison
Surpris le son des castagnettes
Les heureux !.. Ils sont dans les fêtes ; Et moi, pauvre Lindor, mon chagrin est profond.
Fût-on jamais plus misérable, Plus frappé du guignon !.. Quand le sort intraitable Se lassera-t-il donc de me poursuivre enfin ? Mon père avait fait banqueroute.
Il se pendit. Resté seul sur la route
Pauvre, chétif, souffreteux, ayant faim, Je me fis frère capucin.
On brûla le couvent, car mon mauvais génie S'était fait paillasson pour faire un incendie. — Allons, dis*je, gatment, prenons un autre état.
Un couvent ce n'est rien qui vaille.
Vive Dieu 1.. Les camps, la bataille C'est bien plus noble. Et je me fis soldat.
D'abord, j'eus quelque renommée.
Tous mes chefs me voulaient du bien.
J'allais, car je me battais bien, Etre sergent !.. Le roi licencia l'armée.
Encore, fis-je !.. A l'hôpital
Quelques mois pour une blessure,
C'est là qu'en l'art chirurgical Je me formai. J'avais la main fort sure. Mais je déplus au chirurgien-major.
Pour trop plaire à sa femme. Hélas ! ce léger tort Me valut mon renvoi, tout juste au moment d'être Fait aide-major. Mais ce qui me consola C'est que le titre seul me manquait. Me voilà Encor sur le pavé, n'ayant alors pour maître Que ma faim — vrai despote !... Intraitable tyran !... Je'me fis comédien, comédien ambulant.
Mais je déplus au saint-office.
Sans penser que jadis j'avais chanté l'office. Dans un san benito^ mal à l'aise étouffé, 11 me fit figurer dans un anto-dafé.
Heureusement, par aventure.
Il pleuvait ce jour là !... Jésus Dieu ! Grand merci !... Au lieu d'être brûlé, je ne fus que roussi.
Je me sauvai. Depuis ce temps, je jure, J'ai fait plus de métiers que -je n'ai de cheveux ! • Et pour comble de maux, quoi !... je suis amoureux !..