‹ Le théâtre des FunambulesChapitre 79 sur 160 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

l4aplace, Clément.

Laplace avait remplacé Placide, que Ton disait irremplaçable dans le difficile emploi de Cassandre. Placide était maigre, Laplace était gras ; Placide était pointu, Laplace était rondelet; Placide avait de longues jambes, Laplace avait Tair de n*en pas avoir. Et pourtant Laplace avait remplacé Placide.

C*est que du premier coup Laplace avait su entrer dans la, peau du bonhomme^ suivant Texpression imagée, que le comédien Bignon devait consacrer quelques années plus tard.

Placide avait été CloTvn ; Laplace Tétait un peu. Un clown chasse Tautre, comme dît Tà-peu-près d'un proverbe connu.

Joseph Laplace était d'une bonne famille de chapeliers qui voulait absolument faire de son enfant un séminariste.

Le jeune Joseph fut en conséquence, mis en pension à S' Denis chez M. Lebeau, instituteur qui avait la spécialité de préparer les jeunes gens au port de la soutane.

Mais Joseph, têtu comme un mulet, se dépécha d'envoyer promener VEpilome historiœ sacrœ, déclarant net à son chapelier de père, qu'il ne se sentait aucune vocation pour l'état ecclésiastique.

— J'aime les femmes!... déclara nettement le Rodomont alors atteint d'une douzaine d'années.... Et c'est pour cela que je ne veux pas être curé. C'est pas ma vocation. Ah ! si les curés avaient des femmes I...

La mère Laplace fondit en larmes.

— Que veux-tu faire, malheureux enfant, lui demandât-elle toute éplorée ? Puisque tu parles de vocation, quelle est celle qui t'attire?..

— Je veux élre cordonnier I répondit noblement le futur Cassandre.

Pourquoi Tenfant avait-il de préférence choisi cette profession ?

Parce qu'un ami de son père, cordonnier de son état, était presque continuellement fourré chez eux, et, qu'en paresseux fieffé, le jeune Laplace s'était dit :

— Faut-il qu'il y ait peu d'ouvrage à faire dans ce métier là, pour que le patron de l'établissement soit toujours k flâner chez nous, ou chez le marchand de vin d'à-côté.

Devant une aussi nette déclaration de principes^ on campa notre Joseph apprenti cordonnier.

Mais, mon Laplace s'était trompé du tout au tout, dans ses observations. On travaillait fort et longuement chez l'ami de son père. C'était Madame qui faisait marcher la maison, et quand je dis marcher, c'est trotter qu'il faudrait dire.

Aussi Joseph en eût-il bientôt assez, et ne tarda-t-il pas à réunir son conseil de famille, pour lui déclarer solennellement que la cordonnerie n'était pas sa vocation.

— Cependant, nous n'avons pas de rentes à te laisser, dit le père. Il te faut absolument apprendre un état.

— Je veux être cartonnier, répondit le jeune homme, la tète haute.

Les bons parents se regardèrent ébahis ; mais, comme ils n'avaient rien à refuser à ce fils qu'ils adoraient, ils le placèrent chez un cartonnier, que Joseph, lui-même, leur désigna.

Pourquoi, encore, Laplace avait-il voulu être cartonnier?

Cherchez la femme.

Il y avait en face la boutique de son patron le cordonnier, un cartonnier, lequel avait, comme ouvrière, une grosse blonde, réalisant à merveille les desiderata qu'avait pu se former la vagabonde imagination du jeune homme. Cette blonde lui en imposait par une poitrine dont les saillies se produisaient en forme de pignon sur rue, ce qui pour Joseph était l'emblème d'une grande majesté.

Il avait alors quinze ans. Il pensa : Le meilleur moyen de me rapprocher de cette enchanteresse, est, avant d'arriver à l'embrasser, d'embrasser sa profession.

— La profession de cordonnier n'est point entourée d'une

auréole de poésie, telle, qu'elle puisse embraser, à son moindre contact, les belles personnes que je remarquerai. Je veux être cartonnier.

Et Joseph fut cartonnier.

Un jour, Mariette — elle s*appe1ait Mariette — lui dit : vous n'allez jamais au théâtre, M. Joseph ?...

— Jamais, répondit celui-ci.

— Alors, vous ne m'avez pas vu jouer la comédie ? Joseph faillit tomber de son haut.

— Vous jouez la comédie ?

— Oui!., mais que personne n'en sache rien. Je joue chez M"" Saquî. Tenez, voilà deux places, j'ai ce soir une première.

M"'' Mariette remplissait effectivement des petits rôles dans les pantomimes du théâtre des Acrobates.

Laplace alla^ le soir, voir jouer Mariette.

Il rentra chez lui, fou, halluciné, transporté, illuminé.

Il l'avait enfin trouvée sa vocation !

Il laissa s'écouler quelques mois, fréquentant les théâtres du boulevard, fit la connaissance des acteurs de M""* Saqui, pour en arriver un beau matin à réveiller son père et sa mère auxquels il tint ce langage :

— Les nuits se suivent et se ressemblent, quand il n'y a pas de lune. Jusqu'à présent mes jours n'ont été que des nuits. La lune vient d'apparaitre. Mes idées se sont fait jour. Cincinnatus, avant d'avoir été consul, conduisait la charrue ; après avoir vaincu les Eques il redevint laboureur. Aristote réduit à la misère, vendit de la poudre de senteur ; puis se fit philosophe. Napoléon le grand, commença par être républicain, pour devenir ensuite bonapartiste. Les changements d'idée sont donc dans l'ordre des choses voulues. Après avoir tàté de la tonsure, du passifs et du carton^ je me décide pour le théâtre. Je veux être acteur !

Madame Laplace se trouva mal.

Monsieur Laplace maudit son fils, le chassa de chez lui, ne voulant pas avoir un excommunié sous son toit de chapelier, et, le soir même, l'illuminé Joseph se présentait au théâtre, dont M*'* Mariette formait l'un des plus volumineux ornements^ et conquérait d'emblée une place de... figurant.

Très intelligent, on lui confia, au bout de quelques jours, un petit rôle dans une pantomime.

Il s'y révéla fort adroit.

Ce soir-là, M^'* Mariette cessa de maintenir dans leur plénitude,

(es rigueurs, auxquelles jusqu'alors, s'étaient heurtés les assauts furibonds de son bouillant amoureux. L'élève devint maître. La femme se 6t esclave.

M"* Mariette gagnait neuf francs par semaine, au théâtre des Acrobates. Un jour, le théâtre des Funambules lui en offrit douze. Elle s'accorda au plus offrant.

Laplace, qui n'avait pas d'engagement signé, suivit l'étoile dans son nouveau Grmament. Mais, comme tous les emplois masculins étaient occupés, il dut se contenter de celui de chef de figuration.

Il s'acquitta de ses nouvelles fonctions avec une probité et une activité telles, que M. Bertrand se prit à l'avoir en grande estime et lui accorda, ce qu'il pouvait accorder de confiance, à autre qu'à lui-même.

C'est ainsi qu'un soir. Placide élanl indisposé, M. Bertrand le fit remplacer par Laplace. Le débutant, de 1 épreuve, se tira fort honorablement, étonnant tout le personnel, par la spiritualité de son jeu et la mobilité de sa physionomie.

A partir de cet instant, M. Bertrand fut rassuré sur la vacance de l'emploi des Cassandre, qui demande beaucoup de bonhommie, de souplesse, de finesse et d'abnégation.

J'ai raconté plus haut, quand et comment Laplace succéda officiellement à Placide.

Laplace était devenu l'intime ami de Deburau, aux côtés duquel il joua, jusqu'à la mort du célèbre Pierrot. H fut du dernier spectacle que donna le théâtre des Funambules sur le boulevard du Temple.

Puis, il passa aux Folies nouvelles, aujourd'hui Théâtre Déjazet, en la compagnie de Paul Legrand, de Vautier, et d'une partie de la troupe mimique' du pauvre petit théâtre démoli.

N'ayant jamais gagné que de modestes appointements, à force d'économie, de privations et d'honnêteté, Laplace était cependant parvenu, sur le déclin de sa carrière, à réaliser le rêve de toute sa vie.

Être propriétaire !, . .

Le brave homme, à force de mettre de côté, pièces de vingt sous sur pièces de vingt sous, s'était bâti lui-même, impasse Saint-Laurent à Belleville, une petite maison, dans laquelle il s'éteignit doucement, en janvier 1863, regretté de tous ceux qui l'avaient hanté.

L'année 1837 fut inaugurée, le 12 janvier, par : A la garde ! A la garde /vaudeville-parade en un acte.

Le 16 janvier : Brigitte^ épisode de 16iO, méié de chant; en 3 actes et 4 tableaux.

Le 12 février : J'aime ta femme, vaudeville en 1 acte.

M. Bertrand, au milieu de ses occupations directoriales, avait pris le temps de se créer un fils. Cependant, ce fût au mois de janvier qu*il associa le jeune homme à sa direction Théâtrale, sous la raison sociale : Bertrand, Bertrand fils et Cot d*Ordan.

Le premier acte de Bertrand fils fut la rédaction d*un réglemeal intérieur, nouveau ;

RiOLBMBirr GÉNÉRAL

Disposition du service intérieur

Les Directeurs, usant du droit qui leur est accordé par l'article 3 des engagements et après s*être convaincus de la nécessité d'établir un règlement général, qui puisse satisfaire aux besoins et à la régularité du service du théâtre des Funambules,

Arrêtent ce qui suit :

Suivent alors un tas d'articles dont je ne citerai que les plus originaux :

Ainsi :

Article 4. — Il est expressément défendu de parler haut dans les coulisses, d'y placer aucun siège et d'occasionner le moindre bruit qui puisse distraire les acteurs en scène.

Un peu plus loin :

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