ALLEZ AUX FUNAMBULES, MAIS N*Y FAITES PAS LE PURISTE
{Journal général des Tribunaux)
Un garde municipal : Je ne me plains pas vis-à-vis de mes chefs, mais je peux dire que le service du théâtre des Funambules est de jour en jour plus, désavantageux aux protecteurs de Tordre. Ce théâtre est fréquenté par uh public généralement bu et tapageur.
M. le Président : Il paraît que, dans la soirée du 8 janvier, vous avez été maltraité par les deux prévenus Miberon et Cauvin. Racontez-nous les circonstances de cette scène.
Le Municipal : Cesi'k'dire que j*ai été traité comme un ennemi de la patrie, comme un cosaque, comme un bédouin par ces deux particuliers soidisant français, sans en avoir la conduite. Les ayant requis de vider la salle pour le trouble qu'ils y pratiquaient, ils se sont jetés sur moi, me dégradant la figure avec leurs ongles et m*arracbant mon aiguillette..
i^ Président: Vous ont-ils paru être dans un état d'ivresse?
Le Municipal : Véridiquement, ils m'ont paru abrutis par un coup de soleil. Le vrai Français se boit quelquefois ; mais il se respecte dans le vin comme dans tous les états de la vie ; il n'attaque pas le visage de son concitoyen, comme a fait le soi-disant Miberon ; il honore l'aiguillette, ce que n'a pas fait le sieur Cauvin.
Le Président : Pensez-vous que Cauvin vous ait arraché votre aiguilllette avec intention, ou croyez-vous que c'est en se débattant et sans le vouloir?
Le municipal : Je crois que l'intention coupable y était.
Cauvin, se levant : Gendarme. . .
Le Président : Laispez parler votre camarade. Vous vous expliquerez après. Miberon qu^avez-vous à répondre à la déclaratioo du témoio?
Miberon : Franchement, je ne me souviens pas bien de tout cela. Je venais de dtner avec Cauvin ; c'était un dimanche, nous nous étions honnêtement échauffés...
Le Président: Honnêtement?., c'est-à-dire beaucoup?
Miberon : Non, je veux dire d une manière honnête. Pas trop. . . mais a)*sez. Voilà qull nous passe par la tète d'aller voir le fameux Deburau. Nous allons aux Funambules à Torchestre. En attendant le commencement du spectacle, nous recevons sur la tète une pluie de trognons de pommes et de pommes de terre frites. Ce n'est rien. La toile se lève ; on joue la pièce ; Pacteur, dans un long monologue s'embrouille vingt fois ; le souffleur criait plus haut que lui. Enfin, le malheureux, qui était en scène, laisse échapper un cuir effrayant : mon camarade répète le mot pour se moquer de lui ; moi, je me mets à rire. Voilà Tacteur qui s'arrête. La salle entière se lève et hurle après nous. Le pauvre artiste — j'ai eu pitié de lui plus tard — nous regardait avec des yeux furibonds. Les musiciens tournaient le dos à leurs pupitres pour voir la scène qui se passait dans la salle. Le souffleur, lui-môme, sorlaut la tête de sa niche, criait encore plus fort que les autres * A la porte les tapageurs!.. A la porte I
Ma foi I comme nous étions un peu dans les vignes, nous fîmes tête à l'orage pendant assez longtemps. Mais un garde municipal survint, enjambant spectateurs et banquettes ; il se jeta sur nous brutalement, me saisit par le cou, en nous sommant de le suivre. Je l'aurais suivi de bon cœur, car j'en avais a!>sez ; mais il me serrait la gorge tellement fort que j'étouffais et n'y voyais plus ; il m'était même impossible de dui faire observer qu'il m'étranglait. Je n'avais plus qu'un moyen de salut, c'était de me débattre. Il parait qu'en le faisant mon poiog a rencontré le nez du municipal et l'a fait saigner un peu. Du reste, je proteste que c'est involontairement que j'ai répandu le sang de ce brave Français.
Cauvin : Et moi, je proteste que c'est sans le vouloir que j'ai arraché l'aiguillette du gendarme.
Le municipal : Gendarme, vous-même, je suis garde municipal.
Cauvin : Soit ! Au reste, vous avez dit devant le commissaire de police ce que je dis ici.
Le municipal: J'en ignore... J'ai dit la vérité.
Le Président au prévenu : Quoi qu'il en soit, vous aviez tort de résister à un agent de la force publique, chargé de maintenir l'ordre dans le théâtre, où vous étiez venu dans un état d'ivresse, et où vous excitiez un pareil scandale.
Cauvin: Mais, M. le Président, devait-on m'arracher par force de la plice que j'occupais ? J'avais payé à la porte le droit de relever un cuir. Puisque j'ai le droit de siffler une pièce qui ne me convient pas, je puis bien relever un mot mal lâché.
Nonobstant la brillante défense de Miberon et la jurisprudence invoquée par Cauvin, le tribunal condamne celui-là à 25 ir. d'amende, et celui-ci à 16 fr., et tous deux solidairement aux dépens.
Avis aux puristes qui s'aventureront au théâtre des Funambules.
Par cet extrait du Journal des Tribunaux, on peut couclure de ce qu'étaient les représentations de ce théâtre.
Il s'en passait fort peu sans que de semblables scènes se renouvelassent.
Le 22 Mars, on joua : La Grippe, grand mélodrame en I petit
mi^^
LES PUNAIIBILES 181
acte à spectacle^ mêlé de chants, orné de combats, et enrichi de jeux de trappes.
Lorsque le rideau se levait sur cette pièce, le régisseur Tenait faire les trois saluts consacrés, Tun à la loge qu'aurait pu occuper le Roi, Taulre à celle de la Reine (c'était la coutume), la troisième au Public, et s'adressant à ce dernier, disait :
Messieurs,
Les acteurs qui devaient jouer dans la pièce nouvelle se trouvant subitement atteints de la maladie régnante, Tadministration se voit dans la nécessité de faire représenter un autre ouvrage ; et je viens prier les spectateurs de vouloir bien désigner la pi^ce du répertoire qui leur conviendra le mieux.
Alors un véritable scandale éclatait dans la salle.
On interpellait le régisseur, Meignan.
Antinous Bréroond, un spectateur plus grincheux que les autres, descendait de Tavant-scène sur le théâtre par une échelle que lui apportait complaisammcnt le régisseur.
Là, il discutait longuement des droits du Public et de ceux de la Direction ; puis, par la même échelle, il remontait dans sa loge et la trouvait occupée par sa femme, en téte-à-téte avec un de ses amis, Achille Pigoche.
11 s*en suivait une provocation, un défi, des injures, et les deux antagonistes descendaient se battre sur le théâtre, désireux d*avoir tous les spectateurs pour témoins.
A un signal du régisseur, une trappe fonçait sous les pieds des combattants et les engloutissait dans les profondeurs souterraines.
Mais Antinous reparaissait bientôt par le tfou du souffleur.
L*explication finale avait lieu et le rideau baissait sur un couplet dans lequel Antinous suppliait le Public de vouloir bien ne pas le prendre en Grippe.
C'était le mot de la fin.
L'affabulation de cette pièce avait été inspirée par les Cabtnets particulières, fantaisie jouée, avec un fort grand succès, quelques années auparavant, sur le théâtre du Vaudeville, par l'inimitable Arnal.
Tout le temps que durait le scandale de la Grippe, une voix perçante de vieille femme partant des places élevées, dominait le tumulte et criait à Antinous :
— Mon gendre, vous avez tort.
I8t2 LES FUNAMBULES
A la première de ces interpellations, Antinous répondait :
— Qu'est-ce qui peut bien m'appeler son gendre ?.. ce ne peut élre que ma belle-mère.
Or, dans les Cabinets parliculierSj une voix d*homme, venant également de la salle, criait à Arnal :
— Mon gendre, vous avez tort.
Ce à quoi Arnal répondait : Qu'est-ce qui m'appelle son gendre ? ce ne peut-être que mon beau-père
On voit, par cela, que les auteurs des Funambules ne se gênaient guère pour fouiller la poche de leurs grands confrères.
Et les grands confrères fermaient yeux et oreilles, presque enorgueillis de voir quon avait bien voulu leur... emprunter leurs idées.
Le 18 mars : Les deux grigous, vaudeville en 2 actes.
Le 14 avril : Toujours pour elle, suite de : Pour ma mère ' drame-vaudeville en i acte.
Le 10 mai : LourSy ou les héros du village, folie-vaudeville en 1 acte.
Le 14 mai : Les deux Jocrisses, pantomime burlesque en 3 tableaux par Deburau.
Le â5 mai : Le rêve de ma vie, comédie-vaudeville en 3 actes par E. Devaux etE. Le Rosay.
Cette pièce était tirée d'un roman de Paul de Kock.
Le 23 juin : VEsméralda du Pont-aux-Choux, tableau populaire en 1 acte par MM. Th. Lustières et Duteuil.
L'auteur qui signait Duteuil aux Funambules, n'était autre que Dutertre qui, plus tard devait donner: Les brigands de la Loirp^ La Ferme de Primerose, et nombre d'autres pièces à succès.
Cette pièce n'était nullement, comme son titre semble l'indiquer, une parodie de VEsméralda, opéra en 4 actes, paroles de Victor Hugo, musique de M''» Bertin, que l'Académie royale de musique avait représenté le 14 novembre de Tannée précédente.
L'action se passait devant les Funambules, un soir de première représentation, et l'on voyait, à la fîn, le jeune auteur de l'œuvre que le théâtre allait donner, épouser une petite chanteuse des rues que sa grâce, son charme et sa vertu avaient fait surnommer LEsméralda du Pont-aux-Choux,
Au reste, ce fut une chute colossale, comme tout ce qui toucha, particularité élrange, ce nom d^Esméralda.
La première représentation de l'Opéra de M^*' Bertin avait eu lieu le jour même de la mort de Charles X. Nourrit, qui créa
Phœbus de Chaleaupers, se tua eo se jetant par la fenêtre ; M"" Falcon, qui jouait Êsméralda, se brisa la voix. Un navire du nom d*Esméralda, se perdit corps et biens ; enfin, une jument de courses, que le Duc d'Orléans avait appelée Esméralda, se cassa la tète contre un autre cheval lancé au galop.
Le 30 juin : Une coquette^ comédie-vaudeville en 3 actes.
Le 18 septembre : A mort ! ou La guerre des cuisinières, grande déconfiture de servantes et de bonnes d'enfants, en 7 tartines assaisonnées de fusillades, noyades, escalades, estafilades, pétarades, et de tout le tremblement.
Le théâtre de la Porte-Saint-Martin venait de faire représenter la Guerre des servantes, un gros drame de MM. Théaulon, Alboise et Harel ; il était inévitable que les Funambules s'emparassent du titre et fissent la pièce à côté.
Le 9 octobre : Une charge de lanciers, comédie- vaudeville en
1 acte.
Le 19 octobre : Un imposteur sous Catherine II, drame-vaud. en
2 actes.
Le 24 octobre : Le pâté de foie gras, tableau populaire en 1 acte,
par Auguste Lecerf.
11 est aisé de voir que Ton ne flânait pas dans le petit théâtre et que les pièces succédaient aux pièces avec une rapidité vertigineuse.
Les auteurs en apportaient deux, trois par semaine. Quant Tune était refusée aux Funambules, ils la présentaient aux Acro6a(e5; si les Acrobates avaient le mauvais goût de ne pas l'accepter, la malheureuse traversait l'eau et s'en allait frapper â la porte de
Bobino.
Car, à Bobino, on lisait aussi. Et Ton refusait tout comme ailleurs. C'était la dernière étape.
Que devenait alors la pauvre méprisée ?... Son auteur la gardait une année dans son tiroir, en changeait le titre, remplaçait le nom des personnages par d'autres, et lui faisait subire à nouveau sa petite tournée. Notez ceci : il arrivait souvent que la pièce refusée une première fois, même une seconde, était acceptée d'emblée, à la troisième présentation, et réussissait pleinement.
C'est l'histoire de : Une première nuit de noces, vaudeville eu 1 acte, joué le 5 novembre, que MM. Bertrand et Cot d'Ordan avaient déjà refusé sous les titres de : Ote-toi de là que je m'y mette, et de : Les aventures d'une jeune mariée.
184 LES PCNAMBULES
Le 17 novembre : Les Français à Constantine, tableau militaire en 2 actes :
Albert-Cadet, soldai M. Adolphe.
Henri, lieutenant Alphonse .
Robert, vieux militaire Hachette.
Victor, jet/ne tambour M'i« Emilie.
Ben Oussa, lieutenant du Bey Le petit Charles.
Kébar, officier de Ben-Oussa Philippe.
Zoii-Zou, vivandière M"« Cossard.
Marie, filU de Robert M»« Reine.
Au f«f ac/f, grand combat du petit Charles et de Philippe contre M™* Cossard.
Cette pièce avait été présentée sous le titre de : La prise de Constantine. Mais un service nouveau de voitures publiques, venait de s'établir sous le titre de : Compagnie des Constantines, faisant concurrence aux Omnibus et aux Dames blanches.
M. Bertrand père, fit observer que le public, en lisant sur soil affiche : La prise de Consiantine^ se figurerait qu'il s agissait d'un bon bourgeois prenant la voiture publique ; ce qui n'avait aucun rapport avec la pièce militaire que l'on allait représenter.
Les auteurs, convaincus par le pointilleux impressario. intitulèrent alors leur pièce : Les Finançais à Constantine f
Le 28 novembre ; Une aventure de carnaval, vaudeville en 3 actes par Charles Foliquet.
On changeait souvent les titres au théâtre des Funambules. Ainsi, celle-ci avait été acceptée primitivement sous celui de : Le marquis de la lurbinière.
Chacun de ses actes porte en tête :
Le 1" : Les suites d'un marimje d'amour.
Le 2"* : Le bal du Lundi gras.
Le B"** : Le dindon de la farce.
Charles Foliquet était un de ces abatteurs forcenés dont je parlais plus haut. Il pondait ses deux ou trois vaudevilles dans sa semaine, en bourrait tous les petits théâtres ; et, indépendamment, en avait toujours un, déposé dans chaque direction des grands théâtres de Paris.
Un seul homme, plus tard, parvint â lui tenir tète. Ce fut Alexis Jouhand, auleur de plus de neuf cents pièces.
Le l**" novembre : Le joueur, pantomime en 5 tableaux, par Deburau.
Pour composer cette pantomime, Deburau s'était fortement inspiré de Trente ans ou la vie d'un joueur. Ici, Georges de Ger-
us FrNAMBrLES 185
maoy s'appelait Paul, et son ami Warner, Léon. Le personnage de Pierrot, valet dévoué de la tendre Adélaïde, appartenait complètement à Deburau. C*était bien sa création, son œuvre.
Indépendamment des pièces nouvelles, on faisait aussi de nombreuses reprises au théâtre des Funambules.
On empruntait au répertoire des grands théâtres, sans s*inquiéter du consentement préalable des auteurs, dont les intérêts n'étaient alors aucunement sauvegardés, dont les droits étaient presque nuls, malgré la société des auteurs et compositeurs dramatiques que Scribe était parvenu à fonder en 18^ ; mais qui n'était encore à cette époque qu'une société de perception, se contentant d aller toucher là, où Ton jouait un de ses sociétaires, quand elle parvenait à le savoir.
Ce ne fut qu'à la Gn de cette année 1837, au mois de décembre, que les auteurs, ne se sentant pas assez soutenus par leur règlement, réorganisèrent leurs statuts et se constituèrent en société civile.
Avant cela, un auteur était tout ébahi de voir une de ses pièces placardées sur raffiche d'un théâtre quelconque, sans qu'aucune autorisation eût été demandée à lui ou à son mandataire.
C'est ce qui arriva pour Coquin de sort^ vaudeville de Théaulon.
Cette pièce, du théâtre des Variétés, servit aux Funambules, de début à un nommé Clément, acteur de talent qui, un instant^ avait fait partie de la troupe des Variétés ; mais, que sa fatale passion pour la dive bouteille, avait fait renvoyer par tons les Directeurs. De dégringolade en dégringolade, le malheureux en était arrivé à débuter chez MM. Bertrand et Cot d'Ordan, dans remploi des Comiques grimes.
Clément, qui, lorsqu'il n'était pas ivre-mort, était fort amusant, porta beaucoup, sur le public du petit théâtre. Il improvisait avec facilité, avait la répartie prompte, et parvenait à produire de gros effets, par des saillies qui n'étaient peut-être pas du goût le plus tamisé, mais qui atteignaient leur but.
Ajoutez à cela, agréable musicien et danseur fort gracieux ; c'était, véritablement, un artiste de valeur fort au dessus du modeste théâtre sur lequel il venait débuter.
Clément avait juré à M. Bertrand de ne plus s'enivrer. Pendant une année il tint presque son serment.
Jamais ivrogne fit-il paraille chose I...
On se disait sur le boulevard : Vous savez. Clément ne se saoule
plus ! Absolument comme on eût dit : Vous savez, la Comédie Française à engagé Odry.
Et Ton demeurait stupéfié.
Au bout de cette année, Clément alla trouver ses directeurs et leur dit :
— Messieurs, je suis un honnête homme. Mon engagement avec vous va finir, et je viens vous prévenir que je ne le renouvelle pas, pour Tannée prochaine.
Exclamations de Bertrand et Cot d'Ordan qui voient leur échapper un excellent comique.
— Vous n'êtes donc pas bien chez nous ?
— J'y suis à merveille.
— Vos camarades vous ont-ils fait quelque sottise?... Avezvous à vous plaindre d'eux?...
— Mes camarades sont charmants et je n*ai qu'à me louer de mes relations avec eux.
— Sont- ce vos appointements que vous désirez voir augmenter? Parlez, mon cher Clément, fixez vous-même un chiflTre raisonnable, et nous sommes prêts à y accéder.
— Vous êtes bien aimables, mais ce n^est pas cela qui me fait vous quitter.
— Quoi donc alors ?
— Eh I bien^ Messieurs, puisque vous voulez absolument tout savoir, voilà: Je vous avais juré de ne plus boire... Ai-je trahi mon serment?
— Nous n'avons que des éloges à vous adresser.
— Aujourd'hui, je sens que je ne pourrais plus le tenir. J'ai trop souffert toute cette année. Je préfère crever de faim que mourir de suif.
— Voyons, mon cher Clément....
— Non I non 1 non ! .. . Toute insistance, quelque flatteuse qu'elle soit, est inutile. Je ne peux plus résister.
— Cependant, si l'on vous accordait un jour par mois ?..
— Un jour par mois ce n'est pas assez !.. Non... vrai... ce n'est pas assez.
— Eh ! bien... un jour par semaine?...
— Un jour par semaine ?... ah ! vous me tentez^ M. Bertrand
— Allons, laissez-vous faire. Sur le nouvel engagement que nous allons vous signer, il sera stipulé que vous aurez droit à un jour par semaine pour vous... reposer.
— Non, M. Bertrand, pas pour me reposer, pour me saouler,
comme un cochon que je suis. Je tiens à ce que cela soit écrit en toutes lettres. Ce sera ma honte dans Tavenir, quand plus tard je relirai mes engagements. A cette condition je consens à renouveler.
L*engagement fut fait tel que Texigeait Clément. Cet étonnant 1
article additionnel était ainsi conçu :
« MM. Bertrand et Cot d'Ordan 8*engagent à De pas faire jouer M. Clément le lundi de chaque semaine, ce jour étaut réservé à M. Clément pour se livrer tout à son aisie à son irrésistible passion pour la boisson. »
Sur Tinsistance de M. Bertrand, le mot saouler, n^avait pas été maintenu.
L'année suivante Clément renouvela la scène et voulu avoir droit à deux jours par semaine.
Mais comme plusieurs fois dans Tannée, il avait outrepassé ses droits à rivrognerie, et qu'il lui était arrivé d'entrer en scène complètement ivre, rengagement ne fut pas renouvelé.
Un soir un titi lui avait crié :
— T*es saoul, Clément.
Clément s'était avancé en titubant sur le devant de la scène et avait répondu au titi :
— Si je suis saoul, t'es béte, mon garçon ; méfie-toi, ça dure plus longtemps.
Le 9 décembre on donna : Le rempailleur de chaises^ pantomime grivoise en 2 tableaux.
Cette pantomime n'était que le démarcage effronté de la fameuse pièce Le coin de rue ou Le rempailleur de chaises, créée en 1820, sur le théâtre des Variétés, par Tiercelin^ un grotesque inimitable.
Ici, Fauteur de la pantomime avait poussé l'audace au delà de toutes bornes. Non seulement il s'était emparé du titre, de l'intrigue conçue par MM. Brazier et Dumersan ; mais il n'avait même pas changé le nom des personnages. Le Rempailleur s'appelait Malassis aux Funambules comme aux Yariéti^s.
Deburau mimait le rôle qu'avait parlé Tiercelin.
Il arriva un soir, que Laplace, chargé du personnage de Brindavoine, cocher de fiacre, créé aux Variétés par Lefebvre, tomba malade ; vivement on courut chercher Placide qui, en un quart d'heure apprit le rôle, et le joua.
Le public lui fit une rentrée superbe.
Les représentations d'Adieux devraient simplement s^appeler représentations d'Au revoir l,.
Le 9 décembre : Le flageolet, pastorale en 2 actes.
Le 31 décembre : En vlà des étrennes, à-propos vaudeville en 1 acte.
Au milieu du couplet au public^ Tacteur qui Le chantait, s'arrêtait et disait :
— Au reste, Messieurs et Mesdames, pour vous prouver combien nous vous aimons^ ma femme et moi, nous allons descendre dans la salle, et déposer un baiser, moi, sur la joue des dames, et ma femme sur celle des Messieurs.
Puis continuant Tair :
Mais, pour ne pas tous faire attendre Veuillez vous y prêter un peu« Vos joues il faudra nous les tendre Pour que nous puissions vous les rendre, Après avoir fait : En joue !.. feu I
Le rideau baissait. Le public attendait les baisers promis. Le rideau se relevait, alors le régisseur Meignan s'avançait et disait au public :
— Messieurs et Mesdames, au moment où monsieur Adolphe et mademoiselle Reine allaient passer dans la salle, ils viennent d'être arrêtés par M. le Commissaire de police, comme accusés d'avoir des intelligences Carlistes. Or, ces deux excellents artistes, qui n'ont aucune intelligence, comme semble vouloir les en accuser le Gouvernement, seront inévitablement relâchés demain soir, et s'empresseront de remplir leur promesse.