CHAPITRE XXI
Les deux Cossard
Paul 1''', Empereur de toutes les Russies, rendit un ukase, de par lequel il interdisait aux Russes de prononcer le mot Patrie,
M. Bertrand, autocrate des Funambules, fit afficher, un soir, au foyer l'ordonnance suivante :
« 11 est interdit, dans toutes les dépendances du Théâtre des Funambules, c'est-à-dire, scène, salle, cintre, dessous, foyer, loges et couloirs de prononcer le nom de Saqui. M. Bertrand considérant Tappellation de ce nom comme une réclame faite à un théâtre méprisable, par les gens qui le dirigent. Des
amendes sévères seront appliquées à ceux qui enfreindraient cet ordre de Tadministration. »
Il y eut révolte de la part de quelques acteurs. Au bas de la pancarte, sur laquelle était édicté le décret de M. Bertrand, on put lire le lendemain :
« Un directeur n'a pas le droit de boucler la bouche d'uu artiste. Nous ne sommes pas des esclaves. Je parlerai, dans le théâtre et au dehors de M>n<> Saqui, tant que je voudrai et j'engage mes camarades à faire comme moi. »
Cette réponse à Tédit n était pas signée, bien entendu. Le soir même, sur le billet de service, M. Bertrand écrivait lui-même :
« Celui ou celle qui a répondu aussi malhonnêtement à Tordre que j'ai donné, n'est qu'un drôle. Je m'engage publiquement à donner cinquante francs de récompense à celui qui viendra me dire son nom. »
Un quart d'heure après la pose de ce nouveau billet, un nommé Gustave, pauvre diable qui remplissait en second, des rôles de Cassandre se présenta dans le cabinet directorial et dit :
— M. Bertrand, donnez-moi les cinquante francs. C'est mal ce que je vais faire là ; mais le besoin m'y pousse. Je vais vous dénoncer le coupable.
— Vite, nommez le moi, fît le vindicatif directeur.
— Pas avant d'avoir touché les cinquante francs.
— Vous n'avez pas confiance en moi?
— Oh! si fait! M.Bertrand ; mais j'aime autant les toucher avant. Bertrand ouvrit sa caisse et remit cinquante francs à Gustave.
— Maintenant, parlez, vite.
— Eh ! bien, M. Bertrand^ l'infâme qui a osé vous braver, c'est moi.
— Vous, misérable !...
— Moi-même.
— Je vous chasse de mon théâtre.
— Je m'en doutais. C'est pourquoi j'ai tenu à toucher la prime avant.
— Et pourquoi, malheureux, avez-vous ainsi joué votre situation ? Car vous deviez bien vous douter que je romprais votre engagement
— Oh 1 ça m'est bien égal, M. Bertrand, il y a huit jours que je suis engagé avec M""' Saqui.
M. Bertrand, suffoquant, hors de lui, se précipita sur Gustave,
les poings levés. Mais Gustave s*élait mis sur la défensive. Le directeur s'arrêta net, ouvrit la porte et ne put que dire à laudacieux : Sortez !...
— Je sors, M. Bertrand, fît Gustave, mais je vous dis au revoir!... Parce que je suis certain que vous me rengagerez quand vous aurez besoin de moi.
— Jamais !
Et Gustave, trois jours après, débutait chez M°^* Saqui. Deburau demanda à M. Bertrand pourquoi Gustave avait été renvoyé.
— Parce qu'il est l'auteur de ce qui a été écrit au bas du billet de service.
— Lui ! fît Deburau, il ne sait pas lire.
Et c'était la vérité. Gustave s'était dénoncé pour toucher les cinquante francs.
Le 10 janvier, Tannée s'ouvrit par : Une Baronne d'un jour, vaudeville en un acte.
Le 9 février : Roberto, chef de Brigands, pantomime en cinq tableaux.
Le 23 février : La chatte amoureuse, grande pantomime arlequinade, en onze tableaux, précédés d'un prologue.
C'est Téternelle pantomime de Tamoureux délivrant un génie, dit Le génie des roses, enfermé dans un tronc d'arbre.
Le Génie change Tamoureux en Arlequin, lui donne un domestique muet, Péters, lequel devient Pierrot ; tandis que le bûcheron Yadmake est transformé en Cassandre et sa fîUe Betty en Colombine.
Alors, la même poursuite se produit à travers la grotte des miracles, Tétude d'un notaire, une forêt, une salle d*auberge, un parc, une campagne, une place de village, le chemin des Antipodes, une pagode chinoise, pour aboutir à la vallée des Roses et à l'apothéose fînale.
Rien de plus nul, rien de plus banal. Il fallait Deburau, Laurent aine et Laplace pour animer ces squelettes, pour faire vivre ces mannequins.
Le 24 mars : Margot, ina soeur de lait, vaudeville en un acte.
Le 31 mars : Le tambour-major, épisode de la guerre d'Espagne en 1808, vaudeville en un acte.
Le 12 avril : Lekain en Provence^ comédie-vaudeville en 2 actes.
Que le lecteur veuille bien retenir cette date, 12 avril 1838. C'est celle que porte le manuscrit du ministère, casier des Funambules.
LES Fl'NAMBULËS 191
Or, le 23 janvier 1839, le IhéÀtre du Palais-Royal donnait la première représentation de Lekain à Draguignan^ comédie- vaudeville en deux actes, par MM. de Forges et Paul Vermont.
Les personnages de Lekain en Provence étaient :
Lekain Acteur.
DumoDcbel Régisseur de Marseille.
Dogard Confident tragique.
Tabled'hôte Maître d'hôtel.
Danaë Coquette romantique.-
Fifine Fille de Dumonchel.
Comédiens et Comédiennes.
Les personnages de Lekain à Draguignan sont :
Lekain Artiste dramatique.
Dogard Choriste du théâtre de Marseille.
Bourdas Capitaine de la Prévôté.
Landrol Directeur du théâtre de Draguignan.
Barbotteau Régisseur.
Un Coiffeur.
La Présidente de Champagnac.
Florine, nièce de Landrol .
Acteurs» Actrices y etc.
Pour une fois, comme on dit en Belgique, le petit théâtre est donc dépouillé par un grand.
Il est évident, par la similitude des noms de personnages, que les auteurs de Lekain en Provence^ devaient être les auteurs de Lekain à Draguignan ; sans cela, M. Bertrand, qui dévalisait les autres avec tant de désinvolture, n'eut pas manqué de pousser des cris d'orfraie, en se voyant ainsi dépossédé.
Voilà ce qui étail arrivé :
MM. de Forges et Paul Vermont, constatant le succès de leur pièce aux Funambules, Tavaient pomponnée^ corsée, soignée, parée et portée à M. Dormeuil, directeur du Palais-Royal. L'originalité du sujet avait fait accepter la pièce par le dit M. Dormeuil, qui ne devait guère s'inquiéter des vaudevilles que jouaient les Funambules. Les deux auteurs indemnisèrent M. Bertrand du retrait de leur pièce et tout fut dit.
Et c'est ainsi que le théâtre du Palais-Royal se put tailler un manteau royal dans une veste des Funambules.
Car, Alcide Touzé obtint dans le personnage de Dogard un de ses plus éclatants succès.
Le 23 mai : Le Voile rouge^ paatomime en 4 tableaux, précédés d*un prologue.
Celte fois, le prologue est une veillée de paysans, dans laquelle l'un d'entre eux, Babolein, raconte une histoire de voleurs, dont le terrible Boldino et sa bande sont les héros.
Au moment où le conteur arrive à cette partie de son récit :
Ils n'ont pas plutôt ouvert la porte, qu'ils voient . entrer une douzaine (rhommes, qui avaient tous des mines â faire mourir de frayeur ; avec des grandes barbes noires, des moustaches rouges, des bonnets de poils gris, des sabres, des fusils et des pistolets longs de ça ! . . C'était le Voile rouge qui venait enlever Gertrude. Maurice veut la défendre. Pan !.. un coup de fusil
...Un coup de fusil partait de la coulisse. Tous les villageois se mettaient à trembler. Le terrible Boldino apparaissait, escorté de sa bande, et la pantomime commençait, remplaçant le récit par la réalité.
Conte naïf de brigands, bien fait pour les gamins et les bonnes d'enfants du boulevard. Je le répète, la formule consacrée n'était rien ; Deburau était tout, renouvelant chaque fois son personnage de Pierrot, trouvant de nouvelles scènes pour chacune des pièces qu*il créait.
Le 5 juin : La Branche d'acacia, vaudeville fantastique en 2 actes.
Le 18 juin : En vlà des bamboches^ pantomime en â tableaux.
Dans cette pièce mimée, des plus médiocres, Philippe obtint, à côté de Deburau, un succès personnel, tout particulier, dans le personnage de Lafleur^ vieux sapeur, amant d'une Rose quelconque.
Philippe, qui, d*habilude, jouait les troisièmes rôles dans le mimodrame, s'était pour cette fois, départi de son emploi, pour faire une incursion dans celui des comiques. Le public lui prouva qu'il n'avait pas eu tort.
De son véritable nom, Philippe s'appelait Charles Danseray. C'était, un artiste exagéré dans ses d 'fauts, tout atitant que dans ses qualités. H en était de même dans la vie intime. Les choses les plus simples prenaient, dans son imagination tourmentée, des proportions phénoménales.
Un soir, dans un combat au sabre, Madame Cossard, par mégarde, Tatteignit légèrement à la main. Il se persuada qu'elle avait voulu le tuer, et voua à cette brave et excellente femme une haine qui ne s'éteignit qu'avec lui.
— Pourquoi aurait-elle voulu attenter à vos jours, lui demanda e commissaire de police, auquel il était allé porter plainte ?
— Parce que son mari joue mon emploi chez Bobino, répondit le spleennatique funambule, et qu'elle voudrait lui faire avoir ma place.
Une enquête n*en fut pas moins faite ; enquête, de laquelle, la bonne dame Cossard sortit blanche comme duvet de cygne.
Phillippe mourut fou.
Un matin, il se présenta chez le Directeur du Cirque, M. Lalanne et lui dit :
— Il faut me faire atteler huit chevaux à votre voiture. Je viens d'hériter de douze millions, à Versailles ; que Ton m'y conduise.
Hélas !.. le pauvre maniaque fut conduit à Bicêtre, où il vécut quelque temps encore, miné parcelle terrible folie des grandeurs, qui a fait et fera encore tant de victimes dans ce monde, mal équilibre, des acteurs et tout ce qui, en général, effleure les professions artistiques.
Le 20 juin : Avis aux mèresy comédie-vaudeville en 1 acte.
Le 27 juin : Le Présent de noces ^ quiproquo en 1 acte, imité de Potrol.
]je 16 juillet : Un Coup de tête ou L'étudiant et le bourgmestre , vaudeville en 3 actes.
Le 19 juillet : L'Eau et le feu^ pantomime-féerie en 13 tableaux.
Cette pantomime est tirée d'un conte des Mille et une nuits, Les trois bossus.
Elle est de toute absurdité et n'obtint aucun succès.
Le 10 août : L'Espiègle ou La leçon d'honneur, pantomime en 4 tableaux.
C'est le second acte du Mariage de Figaro, mis en pantomime. Le comte Almaviva s'appelle ici comte de Folleville, Figaro devient Simplet, Suzanne Simplette ; seul, le page Chérubin conserve son nom.
Le 20 août : Je suis joué !.. vaudeville en 1 acte.
Le 17 septembre : Les Bayadères de Pantin, folie-vaudeville en 1 acte par M. Léon.
On venait de jouer aux Variétés Les saltimbanques. Odry, dans cette inimitable charge était tout bonnement épique. Aussi la foule assiégeait-elle le bureau de location. M. Bertrand se garda bien de manquer à son immuable principe. Il commanda la pièce à côté, qui devint l^s Bayadères de Pantin.
En voici la distribution, ainsi que le nom des personnages :
Caméléon, chef de banquistes Hachette .
Aoasthase Gravois, jeune rentier Adolphe.
Rouget, paillasse Gustave.
Antonia, jongleur Philippe.
L'Essoufflé, Clarinette Victor.
Fiflne Ledure, grosse caisse W^^ Clara.
Anaîs, femme forte M»« Hénaux.
Zaphira, danseuse de corde Emilie.
Un garçon marchand de vin.
Un musicien aveugle.
De même que Tillustre Bilboquet, le célèbre Caméléon fait en chantant le portrait d'une femme qu*il a bien aimée, dans le temps :
Air : Le noble éclat du diadème
Sa chevelur' d'un blond rougeÂtre,
Son front plus pur que le satin,
Son teint plus blanc que de Talbàtre,
Rien n*était plus beau que sa main.
Dix-neuf printemps formaient son âge ;
Des attraits plus beaux que le jour.
Enfin eir s'appelait Pelage.
Et surnommé' la Fleur d'amour I
Et c'était aussi la plus sage
La plus sage des Fleur d'amour.
Oui c'était une fleur d'amour (bis).
Hachette obtint du succès dans son rôle de Caméléon. Il se crut Odry ! Il écrivit à Dumersan et Varin, les auteurs du chef d'œuvre des Variétés :
Messieurs,
Je ne suis que d'un petit théâtre. Mais je croi» pouvoir vous dire, amourpropre à part, que je mérite d'être d'un grand. Et je vous demande de venir me voir aux Fnoambules, dans mon rôle de Caméléon qui e^t votre rôle de Bilboquet, quoique moins bien fait. Et je crois pouvoir vous dire encore que quand vous m'aurez vu, amour-propre à part, vous n'hériterez pas à me confier le rôle de M. Odry, si cet artiste devenait indisposé. Je ne suis engagé aux Funambules qu'à la quinzaine. Je crois valoir M. Odry, sans l'imiter. ..
En attendant de recevoir une réponse affectueuse de vous, j'ai l'honneur d'être votre serviteur et admirateur dévoué.
Hachbttb
Rue des S bornes, n^ il.
Dumersan ne répondit pas à cette supplique grotesque. Yarin fut moins généreux et envoya à Hachette une lettre ainsi conçue:
Monsieur,
Amour-propre à part, vous valez mieux qu'Odry ; c'est pourquoi ne voulant pas écraser de votre supériorité cet excellent artiste auquel nous avons
LES FLNAMBULPS 195
une certaine reconnaissance, si, par malheur, 27 devenait indisposé^ nous aurions recours à moins fort que lui, et par conséquent que vous. Nous avons l'honneur de vous saluer. '-
Pour Dumersan :
Varin.
Hachette, qui était fort niais, prit cela bon jeu, bon argent et montra l'épi tre de Varin à qui voulut la voir.
Un petit journal, l'Aspic^ s'en empara, la reprdtiuisit, ainsi que celle qui l'avait motivée ; et c'est ainsi que je puis faire participer mes lecteurs à cette aubaine.
Hachette mourut en disant : Que l'on mette sur ma tombe : Cigit un méconnu !..
Shakespeare a dit : Vanité, ton nom est un acteur !..
Shakespeare parlait des comédiens de sou époque. Il y a plus de trois cents ans de cela. Ont-ils changé ? Savoir parler au théâtre, savoir se taire au dehors, devraient être l'unique souci des comédiens.
Le 26 septembre : Un Rendez-vous, vaudeville en I acte.
Le 4 octobre : Le Passe-port ou Plus d'un âne s*appelle Martin vaudeville en 1 acte.
Le 10 octobre : Un Secret, pantomime dialoguée en 3 tableaux, mêlée de chants et de danses.
Le 23 octobre : Un Dimanche aux vertus^ vaudeville en 1 acte.
Le 2 novembre : Fra-Bianco, vaudeville en 1 acte,
l^e 7 novembre : Une Comédie improvisée, vaudeville en 1 acte.
Dans cette pièce, la mère Cadichon^ une vieille souflleuse, chante au comédien Dubolard qu'elle vient de rencontrer après une longue absence :
Air : Ten souviens- tu.
Petit gamin, je t'apprenais à lire.
Adolescent, je t'appris à danser.
Vers le public, trop enclin z'à médire,
Tu me dois Tart de savoir t'avancer.
Combien de fois, modèle des grands hommes,
Toi, qu'aucun r'vers ne put voir abattu.
Tu disparus sous un délug' de pommes, | . .
Dis-moi, mon vieux, dis-moi, t'en souviens-tu. {
Alors, Dubolard, descendant du trône sur lequel il s'était juché l'instant d'avant, répondait à la mère Cadichon, sur le même air :
Attendez donc, je crois vous reconnaître. Mais, en effet, c'est bien vous! c'est bien toi! Quoi! si longtemps j'ai pu vous méconnaître... Toi dont les soins ont tant veillé sur moi.
Pour me venger d'une femme légère, Et ranimer mon courage abattu, Vous fûtes même un peu plus que ma mère... ) . # Dis-moi, m*amour, dis-moi t'en souviens-tu ? { ^'*'
Le 7 novembre : Monsieur et Madame Denis, vaudeville en 1 acte.
Le 15 novembre : J'emprunte une femme^ comédie-vaudeville en 1 acte par A... F...
Le 15 novembre : La Sorcière, pantomime en 7 tableaux.
Le manuscrit porte comme second titre ; La Sorcière ou Le Din^ don protecteur! c'est le premier qui prévalut.
Celte pièce est fort amusante et Deburau, coupant en plein drap, s'y tailla un fort grand succès.
Laurent ne jouait pa^ dans cette pantomime. Laurent faisait répéter au Théâtre du Cirque sa féerie Les Pilules du diable !
Laurent, las de se voir balancé par le talent de Deburau, avait demandé à M. Bertrand et avait obtenu la résiliation de son engagement ; le théâtre des Funambules se trouvait donc momentanément sans Arlequin.
M"''' Cossard parla alors de son beau-frère, Cossard cadet, qui jouait les arlequins chez Bobiuo.
Cossard cadet avait une réputation, justement établie dans cet emploi, de l'autre côté de l'eau.
M. Bertrand le fit venir et lui proposa de signer avec lui, Bertrand, c'est-à-dire de monter du bas de l'échelle au faite. Il s'attendait à voir l'arlequin se précipiter à ses pieds et baiser respectueusement ses genoux directoriaux^ en les arrosant de larmes de reconnaissance.
Quel ne fut pas son étonnement lorsque Cossard cadet lui répondit :
— Monsieur Bertrand, je commence par vous remercier d'avoir bien voulu penser à moi ; mais je ne suis pas ambitieux. Je me trouve bien chez Bobino, j'y resterai.
Ce refus, qui renversait tous les projets de M. Bertrand, était le résultat d'un petit complot, conçu ad hoc entre Madame Cossard, son beau-frére et son mari.
La fine mouche, je parle de Madame Cossard, connaissait bien son Bertrand, et savait pertinemment qu'il suffisait de mettre son directeur dans l'impossibilité d'avoir ce qu*il désirait, être ou chose, pour qu'il s'acharnât aie posséder.
Pourquoi ce complot? Parce que M. Bertrand avait les ménages
LKS rUNAMUlLES 107
ea horreur dans son Ihéàtre. Il prétendait qu*en se brouillant avec un pensionnaire doublé d*une épouse, il se faisait deux ennemis au lieu d*un.
Or jusqu'à ce jour, et pour ce motif, Madame Cossard avait vainement tenté de faire engager son mari avec elle.
— Mon cher Cossard cadet, reprit M. Bertrand, avez-vous bien réfléchi à la gravité de votre refus ?
— Oui M. Bertrand. J'ai Thabitude de mes camarades, là-bas, de mon frère surtout. J'arriverai chez vous isolé, dépaysé. Ce sont des tracas que je puis m'éviter et que je m'évite.
Ces mots de mon frère «ur/ou/^ avaient été lancés sur l'invitation de M"* Cossard. Il devaient immédiatement produire leur effet. M. Bertrand avait dressé l'oreille. ^
— Votre frère... votre frère... Mais, il joue les troisièmes rôles; et Philippe tenant cet emploi, je n'ai pas besoin de votre frère : sans cela, pour vous décider, mon cher Cossard cadet, je l'eusse certainement pris avec vous.
— M. Bertrand, mon frère quitte précisément l'emploi des troisièmes rôles, pour celui des premiers.
— Des premiers rôles ?...
— Oui !. Or, M. Saint-Eugène est à On d'engagement, m'a-t-on dit. Eh ! bien, si vous engagez mon frère comme premier rôle, j'envoie promener Bobino et je viens avec vous, comme Arlequin.
— Topez là, fît M. Bertrand. C'est chose faite. Et l'engagement fut contracté.
C'était, somme toute, une excellente acquisition que venait de faire l'imprésario funambulesque. Les Cossard, aine et cadet, étaient gens de valeur chacun en son genre.
Cossard aine, qui avait été porteur à la halle, séduit par le théâtre^ avait lâché son état, où plutôt sa profession pour l'art, disait-il pompeusement en se drapani à l'antique.
Cossard cadet avait été, et était resté, malgré le théâtre^ ce qu'il était avant, ébéniste ; menant de front l'art et le rabeau.
L'aîné était un beau garçon, taillé en hercule, la coqueluche des grisettes.
Le cadet était laid, fort laid même, et le savait ; laid à ce point qu'un soir, ayant égaré son masque d'Arlequin, il refusa d'entrer en scène, prétendant que son prestige était perdu, s'il paraissait sans masque aux yeux du public.
L'ainé avait le front élevé, de grands yeux clairs, très expressifs, la bouche petite.
Le cadet avait le front bas, de gros yeux à fleur de tête, les os maxillaires fortement accusés, sans qu'aucun avocat songeât à prendre leur défense. La bouche était grande, mais bien meublée Aussi le public, qui n'apercevait jamais que cette partie du visage. d'Arlequin, ne se doutait-il nullement de sa laideur. Cossard cadet avait même le menton spirituel ; sans masque, il avait cinquante ans, masqué il en avait vingt.
Latné adorait se montrer, trôner, prôner. Il se promenait majestueusement devant le public qui faisait la queue à la porte de son théâtre.
Le cadet était sombre, triste, peu loquace. Il évitait de passer sur le boulevard, et tâchait, autant que possible^ de se glisser inaperçu dans la foule, qu'il était forcé de traverser, pour arriver à la petite porte de la rue des Fossés du Temple.
I/alné, comme tous les artistes des Funambules, était tenu de jouer dans les vaudevilles, et s'y montrait fort mauvais.
Le cadet s'était réservé, par engagement, de ne paraître que dans la pantomime. S'il se départait de ce droit acquis pour rendre service â son directeur, ce n'était qu'après s'être maquillé de façon à ce que personne, ne le reconnût. Très adroit, très intelligent, s'il se fût adonné â parler, il eut fait un comédien fort acceptable.
L'aîné était un vantard, un pufHsle, un débraillé, un déraillé, un charivariste, buvant fort et souvent.
Le cadet était un modeste, un économe, un rangé, un sobre.
L'ainé était marié et négligeait sa femme.
Le cadet était célibataire et adorait sa maîtresse.
L'ainé réduit plus tard à la plus extrême misère, de chute en chute dégringola jusqu'à se faire homme sauvage, dans les foires. Il se teignait en nègre et mangeait de la viande crue, au grand ébaudissemenl des foules.
Le cadet partagea sa vie entre sa fausse famille, (un cas ignoré l'empêchait de régulariser la situation^ l'art mimique et Tébénisterie.
L'ainé mourut en 1848, fusillé par des gardes mobiles, qui le surprirent dans le petit théâtre des Patriotes^ situé au coin de la rue Chariot, sur l'emplacement du restaurant connu sous l'enseigne du Cadran bleu.
Le cadet mourut paisiblement dans son lit, d'une vulgaire maladie d'épuisement anémique.
Yoici donc les deux Cossard introduits dans le petit théâtre ; n'en parlons plus.
Le 15 novembre, le répertoire s'augmenta de : Un Mari^ drame vaudeville en 2 actes.
Le 19 novembre : La Petite maiion^ comédie-vaudeville en â actes.
Le 19 novembre : Le Perruquier châtelain^ vaudeville en 1 acte.
Le 19 novembre : Je suis mon oncle, vaudeville en 1 acte.
Le 24 novembre : Une Heure de folie, vaudeville en 1 acte.
Le 24 novembre : Pierrot errant^ pantomime-féerie dialoguée en 9 tableaux et à grand spectacle, mêlée de chant et de danses, avec transformations, divertissements, sir...
Précédée de : La Fée du désert^ prologue, vaudeville-féerie en 1 tableau.
Personnages :
Faîlka, mère de Pierrot.
Pierrot.
La Fée du désert, sous le costume d'un marchand voyageur- Chàamalek, intendant.
Un moissoDDeur, parlant.
IId chef de brigands.
Un chef arabe.
Krasnikiloff.
Jobardinokoff.
Un crieur public, cosaque.
BétapouliskofT.
Un marabout.
Un cacique.
Un marchand d'esclave».
Le Shah.
Un chef d*eunuque9.
Un monstre.
Cosaques, Persans, Bayadëres, Guerriers, Moissonneurs, Moissonneuses et Brigands.
Personnages du Songe :
Le Sosie de Pierrot.
Un TieiUard, grand prêtre de Zoroaslre.
Léa, sa fille, vouée au culte du Soleil.
Un grand prêtre du Soleil.
Deux jeunes vierges, prétresses du Soleil.
Le génie du mal.
Habitants des deux sexes.
Cette pantomime ferait un excellent scénario de féerie.
Elle ressort quelque peu du moule ordinaire des autres pantomimes. C'est toujours une poursuite à travers les éléments et les pays. Mais le point de départ varie. Et puis, c'est Pierrot, sans Cassandre et son éternel gendre, qui, cette fois, poursuit.
Pierrot a vu en rêve la belle Léa, prêtresse du Soleil. Une bonne fée qu'il délivre des mains d'atroces brigands, pour le récompenser, lui promet de lui faire avoir Léa pour femme.
De là, grâce à un talisman — une plume que la fée a tirée d'une de ses ailes — voyage extravagant de Pierrot et de la belle Léa dans le désert — lequel ? Puis en Sibérie, dans Tlnde, en Perse, et enûn à la Tour de fer dans laquelle la belle Léa, prise, reprise et surprise, se trouve enfermée el gardée par un monstre, qui doit avoir avalé bien des paquets d'allumettes chimiques, car il vomit des jets de flamme à bouche que veux-tu.
Cossard aîné débuta par le grand prêtre de Zoroastre, père de Léa.
Cossard cadet joua Jobardinokoff, rôle dans lequel il parlait.
Il y avait une scène de deux ours, l'un blanc, Deburau, l'autre noir, Cossard Cadet, fort amusante; au moment où les deux plantigrades, hurlant et rugissant, en venaient aux griffes, leurs têtes allaient se promener à terre. Dans leur précipitation à se récapiter, l'un prenait la tête de l'autre, de sorte que l'ours blanc se trouvait avoir la tête noire, pendant que le noir avait la tête blanche.
Ce jeu de scène n'était certes par nouveau. 11 avait servi déjà dans IVurs et le Pacha, joyeuse folie créée en 1820, sur le théâtre des Variétés, par Odry, Brunet et \ernet.
Il n'en produisait pas moins, ici, un très grand effet, par les lazzis, un peu grassemement salés, trouvés par Deburau, lazzis que n'eussent pu se permettre, sur un théâtre de genre plus élevé, des comédiens de la valeur d'Odry et de Brunet.
Aux Funambules tout était toléré, accepté.
Le 24 novembre : Le Mari à deux visages, pièce en 1 acte par Levasseur.
On entend et l'on voit dans cette petite comédie une certaine Lise chanter le couplet suivant :
Air : Jeune imprudent ne vois-tu past
L'amour est Tplus grand des tyrans.
Fait-il des siennes à la ronde !...
Pauvres filles, il nous met dedans Et le plus joliment du monde.
Ab I ma mère a grande raison De dire que les mieux apprises, Quand on tourne autour d'ieur jupon Ne font encore que des bèlises. (bis).
Le 9 décembre : Trop aimable ou la femme de V apothicaire du coin, vaudeville en 1 acte.
Le 19 décembre : Le Tonnelier et le somnambule^ pantomime en 3 tableaux.
Ici Pierrot s'appelle Cruchon. Il est valet de ferme et est aimé de la femme de son maître, tandis que le beau sergent aux Gardes françaises, Francœur, brûle d'amour pour la jeune Fanchette.
Les deux hommes enlèvent les deux femmes, la mère et la fille, lesquelles de compagnie, entament galamment la Reinette. Et quand je dis entament, je reste fort modeste dans mon expression ; car c'est bel et bien croquer jusqu'au trognon, que je devrais dire.
Deburau jouait Cruchon et Cossard atné, Francœur.
Le â2 décembre : Tu auras ma fille et tu n auras pas ma fille, vaudeville en 1 acte par Adrien F...
Cette pièce, présentée sous ce premier titre, fut acceptée et jouée sous celui de : Le Retour de Mazagran.
La défense de la casbah de Mazagran avait eu un retentissement énorme, M. Bertrand ne pouvait manquer de s'en emparer pour son affiche.
Un des personnages, Lambinet, jeune niais, joué par Adolphe, chantait le couplet suivant :
Air : De la Sentinelle,
Abd-el-Kader est un grand polisson.
Et c'est dommage en ouvrant la cadence De ne pouvoir le mettre à la raison Et lui donner un p^'ttt air de danse.
Mais je me charge de ce soin A coups dïusil, à coup d'pieds, à coupa d 'crosse,
Je veux lui casser le grouin
Et si j'peux fair* danser Tbédouin
J 'réponds qu'il nVra pas à la noce, Pas à la noce.
Le 31 décembre, on termina Tannée par : Les Etrennes du bourgeois^ tableau populaire en i acte.
âOâ LES FCNAMBULES