‹ Le théatre des grecsChapitre 12 sur 126 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

L^acte quatrième ^ qui est ici le dernier ^ parce que le reste manque , n'est pas plus entier que les précédens, ni beaucoup plus intelligibles, quoi-que tout semble se suivre dans la versification.

Jocaste y parait comme étant au milieu de ses deux fils. Au moins elle parle à Tun et à l'autre ^ comme si elle les voyait. Mais il n'y en a qu'un qui répond. C'est Polynice; elle lui dit d'embrassser son frère ; il le refuse. « Ne vous fiez-vous pas , dit- » elle, à ma foi ? — Non, répond Polynice. )> Ce compliment est un peu dur, quoique entortillé dans une pensée prétendue spirituelle :

» Timeo : nilul jam jura naturœ valent.

1» Post ista firatrum exempla y ne matri quidem

D Fides babenda est. »

« Je crains , et ma crainte est trop fondée. La

» nature perd ici ses droits. Après un exemple de

» deux frères si cruellement ennemis , on ne peut

» plus se fier même à une mère. »

68 L^ THÉBAIDË ,

La reine Texhorte en vain à se désartner , et cela en détaillant toutes les pièces de son armure. Po- Ijrnice tient bon. Jocaste se tourne du côté d'£^ léocle pour obtenir de lui la même chose ; mais d*abord inutilement. Elle fait ensuite une harangue aussi différente de celle d'Euripide > que toute cette scène, cWt-à-dire> fort ampoulée, et nullement touchante. Polynice y répond. Etéocle, comme j'ai dit, ne parle point, et ce long silence est assez surprenant. Pour Polynice, il déclare qu'il veut régner, quelque prix qu'il en coûte; et il ne conserve que cela du caractère que lui avait donné Euripide. Mais pour mettre entièrement le lecteur au fait de cette pièce, voici le sens et la conduite de tout ce qui nous reste de ce quatrième acie, qui est assurément le plus supportable et le plus soutenu par la beauté des vers et de quelques pensées.

J0CAST8

Toulon ez sur moi le fer et le feu. Que Tune et l'autre armée fondent sur Jocaste. Ennemi ou citoyen , tout doit frapper ce sein qui donna des frères à son époux. Déchirez et dispersez mon corps; je suis la mère de Polynice et d'Etéocle. Allons, obéissez l'un et l'autre : pi^ésentez^moi ensemble vos mains , tandis qu'elles sont innocentes. ÎJne funeste erreur vous fit coupables malgré vous; jusqu'ici c'est un crime de la fortune. Vous en voyez

aujourd'hui Thorreur; il vous est libre de Fadqp* ter ou de le rejeter. Si la piété trouve encore place dans votre cœur y accordes-moi la paix. Si le crime vous plaît^ un plus grand le suivra. Je viens m*y opposer. Ou la paix^ ou une prompte guerre.... Mais qui des deux me faut-il prier ? Qui embrasser le premier ? Tous les deux partagent ma tendresse. L'un était absent; et si leur ancien accord avaii lieu, l'autre le serait bientôt. Ce n'est donc que par la guerre qu'une xnère les verra réunis! Appro-i chez , Polynice ; les travaux de l'exil que vous avez soufferts vous rendent plus précieux à une mère. Approchez; mais remettez dans le fourreau cette épée cruelle ; fixez à terre ce javelot qui brûle de ^échappeir de vos. mains. Ce bouclier s'oppose à vos embràssemens , quittez-le ; Ôtez ce casque , et montrez-vous à une mère. Pourquoi détourner les yeux? Pourquoi observer l'air et la main d'Etéocle ? Je serai votre bouclier > et ses coups ne feront couler votre sang qu'après le mien. D'où vient cet embarras? Vous défiez-vous de la foi d'une mère ?

POLYNICE

Je crains tout , je l'avoue. La nature perd ici ses droits. Après l'exemple de deux frères si cruellement ennemis, doit -on se fier même à une

merç

•JO LA THÉBAÎDE,

JOCASTE

Eh bien , reprenez votre ëpée , votre casque et vos armes , tandis que votre frère mettra bas les siennes. Etéocle, vous êtes la première cause de la guerre^ c'est à vous de vous désarmer le premier.

« Tu pone ferrum , causa qui es ferri prior. »

Si la fureur du combat vous possède , je ne demande qu'un court intervalle , qu'un moment pour embrasser un fils de retour d'un long exil. Souffrez que je l'embrasse pour la première ou la dernière fois. Soyez du moins désarmes quand je demande la paix. Vous vous redoutez l'un et l'autre ; et je crains tous les deux , mais pour vous seuk. Polynice, pourquoi refusez-vous de poser ce fer? Jouissez de la trêve. Vous en êtes le maître. * Le combat après lequel vous soupirez l'un et l'autre , rend la victoire honteuse et la défaite honorable. Vous craignez d'être surpris par un frère ! Ah ! quand il s'agit de surprise et de crime, soyezen plutôt la victime que l'auteur. Mais ne craignez rien. Une mère peut être garant pour l'un et l'autre. L'emporterai-je enfin , ou dois-je porter envie à l'aveuglement de votre père ? Suis-je venu pour vous détourner d'un .attentat ou pour Je voir de plus près ?

Etéocle a déposé ses armes. Eh bien! Polynice^

TRAGÉDIE DE SÈNÈQUB. <yf

c'est donc à vous que je dois adresser mes prières^ ou plutôt mes pleurs > ! Je tous revois , hélas , après tant de vœux ! Vous êtes donc attaché à un roi étranger ! Tant de mers, tant de périls ont été témoins de votre fuite ! Une mère n'a ni présidé & votre hyménée y ni orné le*palais , ni paré les torches de bandelettes ! Le père de votre épouse , au lieu de trésors y de terres et d'Etats, ne vous a donné que la guerre pour dot. Gendre d'un en-t nemi , éloigné de votre patrie y réfugié dans un état étranger , privé du vôtre , exilé sans crime y il ne vous manquait de la destinée d'OEdipe qu'un hymen criminel y et vous en avez serré les nœuds ! O mon fils y que je revois après un long temps ! ô fils y la crainte et l'espérance étemelle d'une mère tendre, vous que j'ai si souvent demandé aus dieux de revoir y quoique ce retour dût ni'étre aussi funeste que cher ! Quand cesserai-je. , di« sais-^je , de trembler pour lui ? Vous le craindrez lui-même , m'ont répondu les dieux , quand vous le verrez. Il est trop vrai. Point de Polynice sans la' guerre, et point de guerre sans Polynice. Votre retour me.coûte bien cher; mais il m'est douxméme à ce prix. Ecartez du moins ce fer de votre, patrie,, tandis qu'il n'est pas encore coupable. Il l'est déjà trop de s'en être approché. Tout mon sang se

' n est vraisemblable que Polynice léye du moins la yi^iére dâr loa casque* Le texte le iait eAtenclre*

^'2, L.\ THEBAIDBy /

glace 9 qnand je vois deux fils sur le tord d*iirt précipice , et sur le point d'oser un^attentat. JEt ^el attentat ai-je pense voir ! Un plus affreux , Sans doute , cjue celui que n'avait pu prévoir votre malheureux père. Je ne crains plus votre for&it , je ne le vois point accompli ; mais je me çjcois malheureuse d'avoir pu seulement le voir^

Mon cher fils , par ce sein qui vous mit au monde après tant, de douleurs ; par la piété de tbs sœurs ^ par le visage d'un père innocent^ qu'il a lui-même si feristeinent défiguré , éloignez de rotre patrie la flamme dont vous la menacez ; et détournez ces funestes drapeaux. Votre retraite même i^'empéchera pas qu une partie du crim^ ne soit déjà commise. Thèbes avait vu les champs eouverts d'ennemis ; elle a vu ses prairies fi)ulées par les fougueux coursiers ; elle a vu les guerriers voler sur leurs chars 5 elle a vu les torches allu* mées pour réduire nos maisons en cendres ; et ce qui était encore inouï , même à Thèbes, elle a vu deux frères prêtsàs'entre-détruire par le fer. Toute l'armée thébaine , tout le peuple , vos deux sœurs et même une mète , ont été témoins de ces horreurs. Car, pour OEdipe , c'est à lui qu'il est redevable de s'en être épargné la vue. Rappelez-voti^ à ce nom , qu'au jugement de votre père , l'erreur même mérite d'être punie. Gardez-vous donc, je tous conjure , de renverser votre patrie. Ne iéi

TRAGÉI^fS DB SÉNÊQUE. 73^

(luisez pâs tm tt&ne où vous voulez monter. Considérez ^efie e^ votre ftiretir. Vous prétendent régner en ce toyàVLfAe , et vous l'anéantissez î Voué foulea qu*U soit à vous , e^^il faut qu'il cesse d'être , pofor êbè à vous ! Vô^e conduite nuifc à votre cause. Quoi 4^ vous bouleversez tout en en* nemi , vous brûlez ou brisiez les moissons , vous mettez tout en Juite , et vous rendez ces cbamps impraticables ! Ah ! Tbèbés n^est donc point à vous. L'on ne détruit point ainsi son bien. Vous regardez comme étranger tin pays où vous portez le fer et le feu. Laissez subsister l'État, et demandez alors cjui de vous deux doit en être le roi.

Mais pourrez-vous soutenir la vue de Thêbes réduite en cendres ? Quoi ! ces tours d^Amphîon y ces murs que formèrent , non les pénibles efforts des machines , mais les accords de la lyre et de la voix (jui rendirent les pierres mêmes dociles , vous aurez la dureté de les renverser , d'en enlever les dépouilles , de faire autant de captifs des e'gaux (fOEdipe, d'arracher les femmes des bras de leurs maris , de les charger de chaînes , de conduire au milieu des prisonniers de guerre l'élite. des tilles de Thèbes , pour les présenter comme esclaves aux jeûnes épouses d'Argos?Et moi-même, qui suis votre mère , les mains honteusement liées^ je serai le prix du triomphe d'un frère sur un frère ! Quoi , vous aurez l'audace d'introduire l'en-

dbyGQogle

74 i-A TRÉBAIBE,

nemi dans une ville si chère^ de la mettre à feu et à sang; et avec cette férocité , cette dureté , vous n'êtes pas encore roi ! Que ferait donc le sceptre f Ah ! croyez-moi y mon fils , mettez bas une si barbare ambition ^ et rendez-vous à la piété.

POI.TNICX.

Que je fuie , moi , que j'erre toujours loin de ma patrie , toujours réduit à implorer des secours étrangers. Eh î serais«je autrement traité , si j'avais été infidèle ou parjure ? Je porterai ia peine de la trahison d'autrui , tandis que son. auteur e» goûtera le fruit ? Vous m'ordonnez de fuir ! Si j*obéis, fixez-moi le lieu du retour. Quoi ! mon frère habiterait mon palais , et je me croirais heureux d'être relégué sous un toit particulier qu'il daignerait m'oflfrir ? Car c'est le moins que vous puissiez m*àccorder. Une humble retraite doit au moins me dédommager du trône que vous m'ôtez^ Réduit à cette situation , vil esclave , et moins époux que sujet ^ j'oserai suivre un beau-père roi ? Non , madame , il est trop dur de tomber du trône dans l'esclavage.

J0CA8TE

Si vous voulez un trône , et si votre main ne peut se passer d'un sceptre, tout pesant qu'il est, l'univers vous en oflTre mille.

L'auteur fait ici une énumération géographie

que qui est assez puérile en latin , et qui serait encore plus mauvaise en français. Jocaste continue ainsi :

Allez conquérir ces états. Traînez-y Âdraste avec son armée. Qu'il vous mette en possession de ces couronnes. Pour celle deThébes, persuadezvous qu'elle est encore à votre père. L'exil vous est plus avantageux qu'un pareil retour. L'exil est le crime d'autrui ; le retour serait votre crime personnel. Vos forces , plus utilement employées à d'autres conquêtes , vous livreront des sceptres que vous n'aurez point souillés par un attentat. Votre frère , non plus votre rival , sera le premier à combattre pour vous. Allez donc , et faites des entreprises qu'un père et qu'une mère puissent seconder de leurs vœux. Un sceptre acquis par le crime , est pire que l'exil. Réfléchissez à présent sur les maux et les vicissitudes de la guerre. Vous avez beau attirer avec- vous toutes les forces de la (^èce , et déployer vos troupes innombrables , le sort des armes est toujours incertain. L'épée égale, ce semble , deux concurrens ; mais c'est la fortune qui balance les espérances et les craintes.

Le crime est assuré , le fruit en est douloureux. Je veux que tous les dieux favorisent vos désirs ; vous les Ibannissez de Tbèbes ; les citoyens sont massacrés ; l%nemi est le maître du pays ; vous dépouillez vot/e frère , vous triomphez. Mais il

-j^ LA THÉBAIDE,

VOUS faut briser Tos palmes. Quel triomplie qtx^ celui qu'un vainqueur ne peut goûter sans se ren-^ dre exécrable ! hëlas ! celui même que vous brûleai de vaincre, vous le pleurerez vaincu. Quittez^ donc, croyez-mpi , un si funeste dessein* Délivrezvotre patrie de crainte et vos proches d'inquiétude et de deuil.

VOLYVlCt.

Que mon coupable frère ne seit pas puni de sa perfidie !

JOCASTS.

Il le sera trop , croyez-moi. Il régnera^ ^ .

POLTNICE.

C'est la peine que vous lui réservez ?i

JOGASTK.

Cen est une , croyez-en votre aïeul et votre^ père. Cadmus et toute sa race vous l'apprendront • Nul d'eux n'a porté la. couronne impunément , quoiqu'ils ne fussent pas des parjures. Mettez donc sans balancer Etépcle de ce nombre.

TOITNIC?.

Je l'y mets , et je trouve son sort trop beau de périr au nombre des rois.

JOCASTE

Je ne vous mets , moi , qu'au ift>g des exilés : 6u bien soyez odieux , et régnez à ce prix.

ÎRAGÉDIË D£ SENÈQUË. ^'^

POLYHICB.

Soit. Qui craint d*être odieux , ne veut pas régner. Le créateur du monde * a réuni ces deux choses : la haine et l'empire. Un roi et un héros doivent dévorer la haine. Et que fait h un monarque Famour de son peuple ? Il arrête son hras , et réprime son pouvoir. Il en a plus quand on le hait. Qui veut se faire aimer , peut tenir le sceptre d'une main indolente.

JOCASTE

Quiconque est odieux , ne le tient pas longtemps. Mais c'est aux rois à donner des règles de politique et de gouvernement. Donness^en pour les exilés.

Polynice ne répond h. cette subtilité > qui est obscure , ainsi que bien d'autres endroits , qu'en disant que pour obtenir le ti^ne , il sacrifiera tout*; il livrera tout aux flammes , sa patrie , son palais y sa femme même :

fc Pro regno velim

» Patriam , pénates , conjugem flammis darc.

D Imperia pretio quolibet constant bene. »

On n'a point le reste. Ce qu'on vient de lire, peut être pris differemme^^t , suivant les diflférens

* Bfuntli conditor Deus, y. 655. )i

' Malgré les éditions , il y a des manuscrits qui donnent ce vers à Jocaste. Dans la bouche de Polynice , il ne serait pas intelligible.

78 LA thébaide;

goûts. J'ai taché de traduire sans parodier ; ma-* nière de traduction trop ordinaire. J'ai été plus fidèle au sens qu'aux pointes. L'on pourra trouver des beautés dans oe morceau » et il y en a; mais ce ne sont pas des beautés dans le goût de la simplicité greccjue. Ceux qui sont frappés du brillant^ y trouveront de quoi se satisfaire ; mais ceux, qui voudront examiner de près la solidité du raisonnement et la conduite de la passion , n'y trouveront pas également leur compte. Afin de contenter les uns et les autres , je vais rapporter ce que pensent de la Thébaide latine Juste-Lipse et Daniel Heinsius.

Juste-Lipse ', dans se&Obsers^ations sur lestra^ gédies latines^ recherche quels en sont les auteurs. Il prétend en trouver trois ou même quatre. Il donne Médée au vrai Sénèque , du temps de l'empereur Claude : plusieurs autres pièces , comme X Hercule furieux , à un Sénèque du temps de Trajan, ou même après. A l'égard de /a Thébaide, voici sa pensée. Il lui donne un troisième auteur qu'il ignore , mais qu'il croit digne du siècle d'Auguste. Il veut , mais il n'ose , dit-il , prononcer. . Cependant il se croit aussi sûr de la bonté de cette pièce par-dessus les autres , qu'il est assuré de sa propre vie. «L'économie, conûnue-iril , en est

' Just. - liipsii Atiimadvtn, in tragœd, quce L, Annœo. Senecm trihuuntur.

TKAGEDIE DE SÊNÈQUB. 79

n différente, sans chœurs et sans interruption. £IIe » est écrite uniformément , simplement , sans bi- B garrure de vers différens , d'ude manière subli- ' 9 me , savante , grande , et véritablement digne » du cothurne. Rien de jeune , rien de tiré , d'af> » fecté : le tour et les mots choisis ; les saillies des » sentences, merveilleuses et non attendues, mais » fortes , nerveuses, et si frappantes pomr moi , que » non-seulement elles me réveillent , mais qu'elles )) me mettent en quelque sorte hors de moi-même* » Est-il rien de pareil dans les autres? J'ose le dire^ j) c'est une pierre précieuse que je rapporterais vo- }) loatiers au siècle même d'Auguste. Le choix du » sujet , et quelques versqui paraissent insérés tout i) exprès , me font soupçonner qu'elle a été écrite » durant la guerre civile. Quoi qu'il en soit , il la » faut distinguer , et jie la pas prostituer davantage » aux sifflets du vulgaire ignorant. Critiques, ren- » dez-vous , et mettez hardiment ce morceau au » rang des premiers écrits romains. ))

Écoutons à présent Heinsius '. Il donne les dix tragédies à cinq auteurs ; à savoir , Hippoljrtey les Trojrennes et Médée , à Lucius Annseus Sénèque, le philosophe ; Hercule jurieux , Thjreste , OEdipe et Agamemnçn , à Marcus Ânnaeus Sénèque, parentdel'autre elsumomiaéleTragique;

' Dan. Heinsii in L. et M. Jnnœi Senecce uç reîiquorum tfiuw triant tmgcod, mmodvMfwmês ^ «U.

S^ LÀ tHÉBAIDÈ,

Iç. reste 9 c'est^-dire , la Thébaïdè y Hercule kzu mont CEta ^ et OctUide ^ à divers déclamateixrs incoanus. a La Thébaîde , dit^^-il , pièce de déclah mateur y est tout*à-&it indigne deis éloges <pi^ 5) lui donne un savant. » Il entend Juste-Lipse« Heinsius y après ce début y en veut d'abord aii nom de Thébaîde qu'il trouve fort mal appliqué. G*est une pure chicane. Mais quand il descend dans le détail de cette pièce > il y va plus sérieusement. Il dit que c'est une tragédie composée des défauts du poète grec , sans qu'on y retrouve la moindre des beautés qu'on aurait pu en tirer. U blâme' le pro*logué d'Œdipe , comme impertinent ; la première scène de Jocaste, comme ridicule ; et le reste , comme insensé. <( Ses petites senteac)3S > dit-il y h étouffent les sentimensqu'ila voulu saisir. Ses pé- » riodes^ et quelques sentences, d'ailleursassezheu- » reuses y s'évanouissent à la fin, et deviennent des » atomes. La diction n'a rien de L. Sénèque lephi- » losophe y ni des Trojrennes , de Médée , ou de » VHippoljte. Ceux qui rapportent la Thébaîde » au siècle d'Auguste > ne nous allèguent que leur » autorité .A l'égard de leur discernementet de leur » goût , on n'a garde de s'y rendre , quand on n'en » manque pas tout-à-fait soi-même. Du reste y de » même qu'Eschyle et Sophocle font par-tout pro- » fession de se donner pour pythagoriciens y ainsi » vous voyez cessortes de dédamateurs affecter de se

TRAGÉDIE DE BÉNÈQUE. Si

% donner un vernis de dtoïcisme. Il y en a ici bien 1) des traits* Tel est ce trait banal dont les stoïcienâ » se servent pour relever, avec tant de hauteut*^ D l'inébranlable fermeté de leur sage, et qu'Anti- » gonc exprime ainsi : Oui , mon père , vous devei D vous regarder comme non coupable , et d'autant » plus innocent, que vous Têtes malgré Içs Dieux* » On en voit de pareils en quantité chez Sénéquê » le philosophe ; et voilà ce qui a fait illusion au )> célèbre Juste-Lipse , grand amateur des stoï- )} ciens , etc. »

J'ai rapporté ces deux sentimens si opposés de deux hommes habiles, pour donner un exemple de la contradiction des jugemens en fait de goût. Mais cette contradiction n'a point éclaté autrefois , ni au sujet des écrits des Grecs , ni à l'occasion de ceux du siècle d'Auguste ; il n'y a eu que le style ingénieux et brillant qui a troruté 9e$ partisans et ses critiques. Ce n'est tnéme que depuis sa naissance qu'on s'çst avisé d'en vouloir au style simple et sensé. On a été plus loin, à mesure qu'on a eu plus ou moins de goût pour la simplicité et le bon sens ; on a comparé entr'eux les écrits des auteurs brillants d'un même siècle, pair exemple, les tragédies latines dont il est ici question; et c'est sur cela seul qu'on a cru devoir , chacun à sa manière , en distinguer les auteurs et les temps , d'autant plus qu'en effet ces tragédies ne sont pas toutes, à beau- VI 6

82 LA THÉBÂiDEy TRAGÉDIE DE SÉNÈQUE.

coup près , de la même force , quoique le to d'esprit et le style en soient à peu près les même Il s'agit de savoir si ce style, et ce tour d'esp qu'elles ont de commun , est comparable au to et au style des Grecs ; et voilà ce que je crois i soutenable. Quoique notre théâtre , avec toute pompe dont Corneille l'a revêtu , doive la haute où il l'a élevé , à Lucain et à Sénèque , quoiqi: l'emporte de beaucoup , si l'on veut , sur le tlw tre des Grecs ^ ; il est vraisemblable que tant qu y aura dans les cœurs le sentiment du vrai et ( naturel , les tragédies grecques réclameront to jours leurs droits , et vaudront toujours mi© que toute la broderie de Sénèque et de ses imii leurs y qui ne seront pas des Corneille.

' Il n'y a rien à comparer dans des choses qui se ressenib^ si peu. Les Grecs sont les Grecs ;^ Sénèque est Sénèque , et C neille est Corneille. A qui bon ces parallèles insignifians et comparaisons de rhéteur? R.-R.

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