‹ Le théatre des grecsChapitre 2 sur 126 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Cette reine va' raconter ses malheurs au soleil ,1^^ suivant l'usage des Grecs , qu'on a observé dan»

' Phénicie , région maritime de Syrie.

» LES PHéNICIBNWBS ,

Y Electre Ae Sophocle ', et ailleurs. Elle fixe répoque de ses infortunes à Cudmus , fils d'Agénor , auteur de la race de Laïus. Gadmus^ en eflet^ vint au pays tbébaiu.; et d'Harmonie , fille de Vénus, il eut Polydore pour fils. Laïus , petit-fils de Polydore , épousa Jocaste, sœur de Gréon. C'est de ce mariage infortuné que 0ortireitt tous les mialhéurs qui on^t fait la matière de plusieurs tragédies ^neiennea.

Quoiqu*oil ait déjà pu voir cette histoire daiid tes sept Chefs devant Thebes, tragédie d'Eschyle, èi dans l'un et l'autre OEdipè de Sophocle, je ne ferai point difiiculté de suivre le fil de ce pi'ôïogue , et de répéter les principaux traits qui pourraient avoir échappé aux lecteurs ; ï*on y verra avec quelle diversité les mêmes sujets sont exposés et Conduits par différens poètes.

Laïus, ennuyé d^un mariage long-temps stérile , pria Apollon de lui accorder un fils. Le dieu lui répond qu'il doit hien se garder de vouloir se procurer un successeur ; que le fils qu'il aurait deviendrait son assassin ; et que toute sa postérité remplirait sa maison de sang et de deuil. Laïus oublia l'oracle ; il eut un fils et s'en repentit. Il lui fit percer les talons^ elle donna à des bergers pour l'exposer sto k moflt Ciihéroti» D'autres-

' Acte I , scène m.

î)ergers prirent l'enfent, qu'on nomma depuis Otldipe , à cause de ses pieds' percés , et ils le porlèren* à Mërope , femme de Polybe , roi de Corinlhe'. Cette princesse, qui n'avait point d'enfant > le fit passer pour celui du roL Mais OEdipe ^tant sorti de l'enfance, soupçonna la supposition. « Pour s'assurer de la yéritë , il alla à Delphes consulter Apollon ^ur sa naissance. Laïus y allait de son coté pour fixer son inquiétude , et savoir du dieu si ce fils vivait encore ou non. Le père et le fils se rencontrèrent dans un détour de chemin en Phocide. Œdipe était à pied, et le roi dans un char. L'écuyer traita rudement de paroles Œdipe , qui fut même blessé par les chevaux. Le prince , outré de cet affront, entre en fureur. Il tue Laïus. Quelque temps après le sphinx désola les Thébains. Gréon promit le sceptre et Jocaste en mariage à quiconque viendrait à bout de confondre "le monstre , et d'en délivrer la ville en devinant l'énigme qu'il proposait. OEdipe arrive par hasard ; il la deviné ; il sauve Thèbes.

Le voilà roi des Thébains , et mari de sa mère , sans le savoir. Elle en a deux fils , Etéocle et Polynice , et deux filles , à savoir Ismène et Antigone; la prelmière ainsi nommée par le père, et la seconde par la mère, suivant l'usage. Car c'en.

^ ^ Soïi nhm ii>8t pa« irappclé dans cette îtragédie d'Euripide.

4 LBS PHÉNICIENNES ,

était un assez singulier chez les Grecs ; et comme. Euripide l'indique deux fois dans ce prologue, j'ai cru deyoir l'observer en .passant. OEdipe reconnut enfin qu'il avait épousé sa mère ; et dans l'horreur qu'il conçut de ce crime involontaire , il s'arracha les yeux. Ses enfans , devenus capables de se connaître, l'enfermèrent dans son palais , pour cacher autant qu'ils pourraient la honte de leur naissance. Euripide suppose donc OEdipe à Thèbes , ce que n'a pas fait Sophocle, qui le suppose banni. Ce père infortuné chargea ses deux fils d'imprécations, et leur prédit qu'ils s'entre-tueraient. Pour prévenir les querelles , ils convinrent de se séparer , et de régner alternativement chacun leur année. Mais Etéocle , flatté par l'éclat d'une couronne, ne voulut plus la quitter ^ et chassa Polyriice. Celui - ci eul recours aux Argiens , dont Adraste, son beau-père, était roi. « Il revient » avec lui à Thèbes , dit Jocaste , pour redeman- .» der le sceptre à la pointe de l'épée. »

C'est ici que commence le drame. Les troupes d'Argos environnent la ville. Mais Jocaste a obtenu des deux frères une trêve , durant laquelle Polynice doit entrer à Tbèbes pour convenir de quelque accommodement avec Etéocle. Elle vient d'en recevoir l'avis par un député. « Daignez donc, )) dit-elle , ô Jupiter , daignez sauver notre déplg- » rable maison , et réconcilier mes fils. Père des

TRAGÉDIE JO^EURÎPIDE. 5

» hommes , pouvez-vous souffrir que les malheu* » reux le soient toujours ! »

Tel est le prologue de Jocaste , qui se retire après avoir mis les spectateurs au fait de Faction. Ou peut remarquer , par les différens tours d'une même histoire , les changemens que se permettent les poètes grecs en traitant leurs sujets. Ces chan* gemens ëtaientsouvent considérables ^ mais jamais assez pour choquer la créance publique. Il est pourtant vrai que dans Sophocle , Jocaste meurt de sa main après avoir appris qu'elle a épousé son propre fils , au lieu qu'ici elle survit à ses mal* heurs. Les traditions fabuleuses variaient.

La scène suivante est une imitation très^heurèuse d*Homère. Antigone, fille de Jocaste ^ a obtenu de la reine la permission de quitter ses femmes , et de monter avec un vieillard , son conducteur^ sur une balustrade du palais, afin d'observer l'armée argiennc. Il y a ici une bienséance remarquable, c'est que le vieillard examine de tous côtés s'il ne se trouve aucun des citoyens qui puisse les voir. Les Grecs eussent été choqués de voir une jeune princesse paraître seule dans un endroit écarté. Du reste , tou^ les agrémens que répand Homère sur la description du, camp des Grecs au siège de Troie , se retrouvent chez, Euripide , qui semble même avoir enchéri sur son modèle , d^autant plus heureusement qu'Homère

gn LES PHÉKICIËNNES , •

récite, et que le poète tragique fait agir ses pey- «onhages ' .

Au livre III de V Iliade y on lit que Priam ayant fait asseoir Hélène auprès de lui sur une tour d'où*^ l*Qn découvrait toute l'armée grecque , l'interrogeait en détail sur tous les chefs qu'il voyait , et qu'Hélène lui disait : celui-ci est Ulysse , celui-là - Ajax , cet autre Agamemnôn , en faisant le eârac-' tère de chacun i tour très-fin pour faire connaître le caractère des acteurs, et si hien imaginé dans. la nature, qu'il a même trouvé grâcfe chez les plus sévères censeurs du plus grand des poètes/ EuH^ pide en use précisément de même pour faire voir en quelque sorte au spectateur toute l'armée des îwsiégeans au camp de Thèbes. Ces deux poètes , qui voulaient peindre à leur siècle les choses au naturel , nous instruisent bien par-là du génie des deux plus anciens sièges dont l'histoire fasse mention.

Antigone, aidée de la main du vieillard , monte sur l'endroit le plus élevé du palais , mais toujours en vue aux spectateurs ; « Nous voilà, dit le vieil- )) lard , arrivés à propos ; l'armée argienne s'é- )) branle , et §e partage en cohortes, » La jeune princesse , effrayée d'abord de voir toute la campagne couverte d'armes , appréhende tout pour

TRAftÂDIB D'EWIPaiE. jf

Thèbes^Dn la rassure ; et la curiosité succédant à la crainte^, elle fait différentes questions -; comme Priam dans l'//m<£e. LeTieillard, ainsi qu'Hëlè» ne f, y satis&it ; et comme il conmrît tous les chefs^ il les nomme. « Ici c'est Hippomëdon , là Tjrdée; » sur cette ëimnenee^ c'est Paribënopée; prochf » d'un fleure ^ c^a un autre chef. » On les peiaf tous. Mais il^ n'est pas n^ssaire de i»ottS y arvè^ ter, parce qu'ils n'agissent pas sujr le théâtre. Aa« tigone demande où est son frère Polynice. On i^ lui montre fort éloigné , proche d'Âdraste son al<i^ lié. Elle l'entrevoit et s'écrie : u Que ne puis^'je ; » semblable à un nuage léger , parcourir Tenace » des airs qui nous sépare , et embrasser ce chai^ H frère e%i\4 y et d^uis si long» temps maMieu^ » reux! )) Elle admire son port et Téelat de ses armes. « Â l'aigri de la foi publique , vous le Ter^^ » rez bientôt voler en ces lieux , pour remplir vos. » souhaits ^ » dit le vieillard.

lie reste continue de la même façon^ et le vieuii serviteur, voyant arriver des femmes que Talarme attire au palais , prie Antigone de se retirer dans son appartement. « Car ^ dit^il ^ les femmes sopt ïi naturellement médisantes, ex le moindre jsujet » est pour elles une source féconde d'entretiens. » Elles augmentent le mal ; et c'est un plaisir ex- )) quis pour elles de s'entre-dé truii*e. » Voilà Eu* ripide.

Le cJiœur fait la troisième scène ou r^itermè-' de. Ce chœur est une troupe de jeunes filles de Phénicie ; elles racontent le malheur où elles se trouvent au moment d'un siège dans une ville étrangère , d'où elles étaient sur le point de sortir pour aller à Delphes. Euripide n'a pas voulu composer son chœur de Thébalines, que leur devoir aurait indispensablèment attachées à favoriser la cause d'Etéocle , toute injuste qu'elle est. C'est pour cela qu'il introduit des étrangères , inais alliées auxThébains. Les descendans d'Agénor s'étaient rendus maîtres de la ville de Tyr. Depuis cette conquête , les Tyriens envoyèrent à Thèbes une élite de leurs filles pour être consacrées comme prétresses d'Apollon à Delphes. C'était un tribut pîassé en coutume leligieuse. Ces Tyrierihes ou Phéniciennes donnent le nom à la pièce. L'intermède qu'elles chantent ici exppse ce qu'elles sont , .et le sujet de leur frayeur à la vue des armes. Elles craignent pour Thèbes à cause de leur patrie. Ce sont intérêts communs de part et d'autre , vu l'alliance et les nœuds du sang qui liaient les Thébains et les Phénicienfii.

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