SCÈNE II ^ UN VIEILLARD, ANTIGONE
IS VIEILLARD à Antigone, qui n'est pas encore visible.
Antigone , illustre rejeton d'une maison malheureuse, puisque votre mère, cédant à vos ins- ' tances, vous permet de quitter la couche virginale^ et d'aller sur le portique le plus élevé du palais 3, pour voir Farinée d*Argos, arrêtez un moment, que j'observe auparavant Iq chemin d'un œil attentif, afin de m'assurer que personne ne paraît dans ce sentier. Ne nous exposons pas à une injuste censure, moi comme esclave, vous comme princesse* Ensuite je vous expliquerai tout ce que je sais , et
' Ce messager est le même vieillard qui parait dans la scène suivante , ainsi qu'il le dit lui-même à Antigone.
^ Cette scène es^ vërit^lement la première. Le morceau qui ptëcède et qu'on met dans la bouche de Jocaste , n'est, comme il est facile de le voir , qu'un prologue , qui n'entre pas nëcessaire-* ment dans l'ëconomie de la pièce. R.-R.
3 Pollux définit ce lieu d'observation comme une maisonnette découverte , attacbée au palais ; c'est ainsi qu'on le représentait sur le théâtre , et le nom qu'on lui donnait semble indiquer qu'elle était haute de deux, étages. Elle devait avoir l'apparenc«r d'une petite tour placée à une des ailes du palais.
n4 LES PHÉNICIENNES^
ce que j'ai vu de mes yeux , et ce que j'ai pu recueillir de la bouche des Argieas^ lorsque j'ai porté à votre frère les gages sacrés de la foi publique ; car c'est moi qui ai été envoyé vers lui , et qui ai rapporté sa réponse eu ces lieux. Mais aucun des citoyens n'fipproche du palais; franchissez ces degrés d'un cèdre antique : jetez les yeux sur la campagne , vers le cours de l'Ismène, et vers la source de Dircé. Voyez comme l'armée ennemie est nombreuse ■•
AHTXGOVE.
Tendez-moi la main^ je vous prie, du haut des degrés^ bon vieillard; soutenez la jeune Aniigone.
LE VIEILLARD
Voilà ma main, approchez, jeune princesse :
nous arrivons à propos ; l'armée d'Argots s'ébranle et se partage sous ses différens chefe.
Auguste fille de Latone , divine Hécate ! les
' Ce vieil ofEcier du palais , pœdagogua , parait avant Antigone. n fait quelques pas dans le chemin qui sépare la galerie du palais, puis fait traverser rapidement ce chemin à la princesse , et lui donne la main pour monter au haut de la tour. Un scholiaste rapporte l'opinion de quelques critiques qui pensent que ce jeu de théâtre était nécessaire à l'acteur protagoniste qui avait prononcé le prologue , pour se dépouiller de ses habits et de .son masque, afin de paraître sous le nom d' Antigone^ qui n'est en scène avec Jocaste que long-temps après. Gela supposerait donc que le premier acteur devait réciter le prologue ^ quoique celuici fût étranger à son rôle.
TAAGépiB d'EUHIPIDE. I15
champs couverts d'airain brillent des feux de réclair.
XE VIKIILARP. '
Ce n'est pas en guerrier obscur que Polynice est entré dans la terre des Thébains ; il est suivi d'une innombrable armée, et du bruit menaçant des chevaux et des boucliers.
ANTIGOME.
Les portes sont-elles munies de solides leviers ? Ces inurs, fondés par Amphion, sont-ils fermés par des battans d'airain " ?
XE VZEIXXAB.D.
Ne craignez rien , tout est en sûreté. Voyez-vous ce chef qui tient le premier rang ? voulez-vous que je vous le fasse connaître?
AKTIGONS.
Quel est ce guerrier au panache blanc qui mar-
' Des battans d*airain, i/A^oXot* Le scholiaste offre deux interprétations différentes pour ce mot; l'une, des gonds , stropheis^ l'autre , que j'ai suivie, lui fait signifier une plaque de métal nommét ailes , ptera, propre à recouvrir le battant de la por.te , et à faire croire qu'elle était d'airain massif. Elle se levait à coulisse , ce qui lui fait donner ici le nom à'KiASoXsv ou piston. On en faisait à deux usages ; quelquefois c'était pour renforcer la porte en cas d'attaque , comme dans cette occasion. l\ y en avait d'autres qui servaient à fermer la ville pendant la nuit , afin de s'éviter rembarrai de faire mouvoir chaque jour les portes mêmes , qui étaient ordiuaiiemesut fort pesantes.
che au devant de rarmée , portant légèrement à son bras son énorme bouclier d'airain ?
LE VIEILLARD
Princesse , c'est un des chefs, ••.
Quel est-il ? quel est le lieu de sa naissance ? ô vieillard y apprenez-moi son nom.
LE VIEILLAED.
Mycênes est sa patrie ; il habite les lieux cju'arrose la source de Lerné: c'est le roi Hippomédon.
qu'il est fier! qu'il est terrible ! Tel qu'un géant fils de la terre,..., son armure étoilée ^ lance des flammes étincelantcs. Son air n'est pas celui d'un mortel.
LE VIEILLARD
Voyez ce chef qui passe les eaux de Dircé.
AKTIGOKE.
Je le distingue à son armure. Quel est donc ce guerrier ?
LE VIEILLARD
^ Tydée , fils d'OEnée. Sur sa poitrine est Mars Etolien ^.
* Elle portait un Argus. Voyez acte V, sc.I.
' Cette expression pourrait s'entendre figurëment de la valeur de Tydée. Mais il est plus vraisemblable qu'elle désigne l'exploit
Digiti^ed by VjOOQIC
TRAGÉDIE d'eURIPIDE, II7
AIVTIGOIfE.
vieillard ! c'est donc lui qui â épouse la sœur de celle à qui Polynice est uni ? Comme son armure est variée » , moitié grecque et moitié barbare !
U VIEILLARD
Ma fille, tous les Etoliens portent le bouclier, et lancent le javelot dxine main sûre.
AJITIGONS.
O vieillard ! comment savez - vous si bien tous ces détails ?
LB VIEILLARD
J'ai remarqué les emblèmes de leurs boucliers, lorsque j'ai porté à votre frère les gages de la foi , publique j ayant bien observé ces armes, je reconnais ceux qui les portent.
AKTIOOKS.
Quel est ce guerrier qui passe près du mausolée de Zéthus ^ , dont les cheveux sont noués en boude Mélëagre , qui tua le sanglier de Calydon , capitale de rÉtolie, où régnait OEnëe. Tydée, fils de ce dernier, avait assittë à cette chasse , et sans doute portait un emblème qui en rappelait le sou- Tenir.
' Je ne crois pas que Texpression grecque h cri^oiç txn puisse s'entendre ainsi. Elle signifie : il porte dans «es flancs ^ élans soa sein le Mars ëtolien , c*e8t/-à-dire : il respire la guerre» R.-R.
^ Ou de couleur étrangère. L'Étolie , à cette époque , ne faisait point partie de la Grèce proprement dite. . R.-R.
3 Zéthus et Amphlon , fils d'Antiope et de Lycus, roi de Béotie, bâtirent Thèbes, dont Cadmus avait jeté les premiers fondemens*
f 1 8 LES PHÉNICIENNES ,
des , qui a le regard terrible et lair d'un jeune
homme?
XE VIEILLARD
Est-ce un des chefs que vous désignez ?
Une multitude d'hommes armés presse ses pas et l'environne.
/ LE VIEILLARD
C'est Parthénopée , le fils d'Atalante.
ANTlOOlfE.
Puisse la déesse ' que sa mère suit au travers des montagnes , percer de ses traits ce guerrier farouche qui vient pour dévaster ma patrie !
LE VIEILLARD
Ma fille , puisse le ciel entendre vos vœux ! mais la justice est pour ces guerriers ; je crains que les dieux ne la défendent.
O bon vieillard ! où donc est enfin Polynice , ce frère chéri , né sous de si malheur.eux auspices ?
LE VIEILLARD
Il est à côté d'Adraste , près du tombeau des sept filles de Niobé ; le voyez-vous ?
Je l'aperçois, mais confusément; .... je vois l'image de sa figure , une taille semblable à la
' Diane.
TRAGÉDIE d'eURÎPIDE. Ilij
sienne... Que nepuis-je, telle qu'un nuage* emporte par le vent, fendre Fair d'une course rapide, voler dans les bras d'un frère , et serrer enfin dans les miens cet infortune fugitif ! O qu'il est beau ! couvert de sa riche armure, brillant de tout l'éclat des feux naissans du soleil !
Z.E VIEILLARD
H viendra dans ce palais sur la foi des traites ; vousgoàterez le bonheur auquel votre cœur aspire.
ANTIGONI.
vieillard ! dites-moi quel est celui qui conduit ce char remarquable par sa blancheur ?
LE VIEILLARD
Princesse, c'est le devin Amphiaraùs ; il est entouré des victimes qu'il doit offrir à la terre altérée de sang.
Fille du soleil orné d'une ceinturç radieuse ^ , ô Lune , dont le disque doré réfléchit une clarté brillante ! Voyez comme il conduit son char avec prudence ! comme il excite ses chevaux avec mode*
' « Quis me procells turbine insan» vehens , « Volucer per auras yent\is sthereas aget?.
Sbnec. TlUhaïd.
' Diane était sœur de Phébus. Mais un poëte philosophe sembl« peindre plus fidèlement la nature , en appelant la lune fille du soleil , de qui elle emprunte sa lumière. Eschyle a suivi la même mythologie. Cette remarque est du scholiaste.
ration! Mais où est ce fierCapanée qui menace avec insolence cette ville des plus effrayantes rigueurs?
XS VIEILLARD.
Il observe les passages qui peuvent ouvrir l'entrée des sept tours , et mesure des yeux les murailles.
Némésis ! et vous , tonnerres mugissans de , Jupiter, feux dévorans de la foudre! c'est à vous d'éteindre l'orgueil qui s'élève au-dessus de l'homine. Voilà celui qui se vante que son épée livrera les femmes thébaines captives à Mycènes et au Trident de Lemé ^ , qu'il les conduira près des eaux de Neptune et d'Amymone, après les avoir couvertes du voile de la servitude* Diane aux boucles dorées , auguste fille de Latone , que jamais un tel esclavage ne fasse courber ma tête ! -
LE VIEILLARD
Ma fille, rentrez dans le palais , renfermez-vous dans votre couche virginale, à présent que vous avez joui du spectacle qui excitait votre curiosité. Car une troupe de femmes, voyant la ville en proie au tumulte 2, s'avance vers le palais des rois. Les fem-
' Lemé était upe source dans l'Ârgolide : on nommait Trident I9. place où elle jaillissait, parce que Neptune, amoureux d'Amy- |Done , fit sortir cette source en frappant la terre de son trident.
? lue chœur n'arrive point ici pour la première fpis , il est déjà
TRAGÉDIE d'EURIPIOT. 121
mes aiment à exercer une maligne censure : dès qu'elles trouvent un léger prétexte de médisance, elles en ajoutent plusieurs autres. C'est un de leurs plaisirs les plus doux de parler des autres femmes de manière à faire naître mille soupçons dangereux.