‹ Le théatre des grecsChapitre 44 sur 126 · ANTIGONE, CRÉON, ŒDIPE, LE CHOEUR · texte numérisé non relu

ANTIGONE, CRÉON, ŒDIPE, LE CHOEUR

(EDIPE.

Ma fille, pourquoi ces larmes attendrissantes? Pourquoi me fais-tu quitter cette retraite ténébreuse où repose ma caducité , pour exposer à la lumière ce corps infirme et chancelant, cette tête aveugle et chenue , un vain fantôme de Tair, une' ombre , habitante des enfers , un songe qui disparaît et se dissipe dans les ténèbres?

antîôofe.

Dois-j e vous annoncer cette sinistre catastrophe ? Vos deux fils ne sont plus , votre épouse n'est plus; cette épouse qui soutenait votre démarche mal assurée , et dont les tendres soins soulageaient les

infirmités' de votre âge. O mon père! Ah!

dieux !

O douleur ! ô désespoir ! il ne me reste que des cris et des gémissemens. ma fille! comment, et par quel destin ces trois personne? chéries ont» elles perdu la lumière?

ÀNTIOOKlf.

Je le dis avec douleur, et non comme un reproche ou coâime un outrage... mon père!

votre mauvais Génie a fondu sur vos fils, armé de

202 LES PHENICIENNES^

glaives et de feux , chargé de la désolation des combats.

ŒDIPS.

O dieux!... hélas!...

ANXI60NE.

Vous gémissez?...

€EDIPX«

mes enfans !

ANTIOONX»

Que serait-ce^ si jouissant des rayons que lance le char briUant du soleil, vos yeux pouvaient contempler ces corps privés de vie ?

CEDIPE.

Le triste sort de mes fils ne peut être dputeux : mais quel coup a frappé mon épouse infortunée?

AKXI60NE.

Exposant à tous les regards ses larmes et sa dou* leur, elle allait vers ses fils, comme suppliante, espérant que l'aspect de ce sein maternel pourrait les attendrir. Arrivée à la porte Electre, sur le pré couvert de lotos, elle trouve ses enfans, qui tek que deux Uons nourris dans le même antre, vien-nent de livrer le sanglanjt combat , et meurent à ses yeux de leurs blessures : froides et sanglantes victimes que Mars immole à Pluton! Alors, arrachant le glaive du sein de son fils expirant, elle

TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 2o3

le plonge dans le sien , et tombe mourante auprès de ces corps chéris. mon père ! le dieu qui nous poursuit, a, dans cette cruelle journée, accumula tous les niaux à la fois sur notre maison désolée,

Z^ GHŒUH.

Ce jour a été fatal à la maison d'OEdipe : puisse le reste de sa vie être moins malheureux !

CRÉON

Cessez Ices lamentations ; il est temps de penser aux funérailles ; Œdipe , entends ma voix. Ton fils Êtéocle m'a établi pour succéder au trône; c'est la dot qu'il a donnée à Hémon , en lui accordant la main^ d'Antigone. Je ne puis te permettre d'hal;)iter plus long-temps ces lieux : Tirésias a déclaré que tant que tu y demeurerais , Thèbes ne saurait prospérer. Sors de ces murs : ce n'est ni la haine ni le désir de t'outrager qui me fait parler ainsi, mais la crainte que ton mauvais Génie n'attire sur cette terre quelque calamité nouvelle,

ŒDIPE

destinée , qui m'as fait naître pour l'infortune et pour la douleur ! à quel autre mortel t'estu montrée plus rigoureuse? Avant même que je fusse sorti du sein de ma mère , Apoïlon annonce à Laïus que je serai le meurtrier de mon père. ' Malheureux! à peine ai-je vu le jour , que celui qui me l'a donné , me dévoue à la mort commç un

ennemi qui doit lui arracher la vie; et tandis que mes lèvres cherchent la mamelle de ma mère , il me livre aux hétes sauvages pour être leur triste pâture. On me dérobe à leur fureur^O Cithéront qui n'as pu me àétruire , plût au ciel que dès lors le noir Tartare t'eût englouti dans ses profonds abymes !

La fortune me soumet à Polybe : mon malheureux sort me fait tuer mon père , et entrer dans le lit d'une mère infortunée* Père et frère ae mes enfans, c'est moi qui les fais mourir, en transportant sur leur tête les malédictions dont Laïus avait chargé la mienne. Ah ! si quelqu'un des dieux ne m'eût inspiré sa fureur , aurais- je poussé la démence Jusqu'à m'arracher les yeux de mes propres mains , jusqu'à plonger le poignard dans le sein de mes propres fils? Que vais-je devenir ? Sort cruel ! Qui conduira mes pas dans les ténèbres ? Sera-ce celle qui n'est plus? Hélas! vivante, elle ne m'eût pas abandonné.... ou bien ces deux fils , le ferme appui de ma vieillesse ? Je ne les ai plus. Mais mon âge peut-être me permettra de suffire à mes besoins? Eh! comment y suffirais-je? — O Créon I pourquoi me frapper du coup de la mort ? Oui, c'est vouloir ma mortque de me chasser de cette contrée. Ne crois pas cependant que, tombant à tes pieds comme un lâche , j'embrasse tes genoux .de mes mains suppliantes : dans l'excès de monin^

TRAGÉDIE O^fiURIPIOË. 2ô5

Ibrtunë , je be démentirai point la dignité de mon

caractère ' .

CRÉoir.

Tu prends un sage parti ; et c'est en vain que tu te jetterais à mes pieds'; car je ne révoquerai point mon arrêt. Qu'on porte ce corps dans le palais , mais que celui de Polynice qui est mort en combattant contre sa patrie, soit exposé sans sépulture , hors des confins de cet Etat. Apprenez à tous les Thébains que quiconque osera l'inhumer ou lui rendre quelque honneur funèbre ^ aura la mort pour récompense ; privé de larmes et de tombeau , qu'il soit la proie des vautours 3. Antigone, cessez de pleurer les morts ; respectant votre sexe et votre âge , retirez-vous dans le palais^ en attendant le jour où l'hymen doit vous unir avec mon fil»-

O mon père ! dans quel abyme de maux sommes-nous plongés 1 Hélas ! je pleure sur vous bien plus que sur les morts. Ah ! si du moins dans vos malheurs il vous restait quelque juste espérance !

' Ou bien : Mon infortune ne mefira point déshonorer ma naissance»

' Le grec semble dire : C^est en vain tfue tu souillerais mes genoux de tes embrxusemens.

3 M. Brunck supprime ce vers, comme étant tiré de VJntigonê 4e Sophocle.

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mais toutes les circonstances en sont ëgalémeilt cruelles et accablantes. Et toi, nouveau tyran , ose ici me répondre : de quel droit chasses-tu ignominieusement moii père de sa patrie? Qui t'autorise à faire des lois contre un mort ^ objet de ma juste douleur ?

GRÉON*

Ce sont les volontés d'Ëtéocle , et non pas les miennes.

AVTIGOKB.

Volontés insensées ! plus insensé qui peut s'y soumettre!

C&ÉOH.

Quoi! n'est -il pas juste d'exécuter les ordres suprêmes ?

Non , quand ils sont tyranniques et leur intention odieuse.

GRÉON.

Osez-vous appeler injuste la sentence qui prive ce guerrier de la sépulture ?

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