UN MESSAGER , LE CHOEUR , CRÉON
LE MESSAGER
Malheureux ! quelle nouvelle vien^je apporter , et que vais-^je dire?
Jfgî. lis PHÉNICIENNES ,
c&Éoir.
Tout est perdu. Tes premières -paroles nous ' montrent assez que tu n'as rien d'heureux à nous apprendre. ;
LE MESSAGER
Malheureux, je ne puis trop le répéter, malheureux que je suis , d'annoncer de telles catastrophes I
CRÉOK.
Quelle nouvelle infortune est donc ajoutée à toutes les autres?
LE MESSAGER
' Créon , les fils de votre sœur ne jouissent plus de la clarté du jour.
CKÉON. I
Hélas ! quelle douleur pour la ville et pour moi ! |
LE MESSAGER
O palais ,d'OEdipeî la mort d'un même coupa firappé ses deux fils.
LE CHŒUR
Murs insensibles , versez des pleurs.
CRÉOV* I
douleurs ! ô calamité ! que de maux rassemblés sur ma tête ! Ah ! malheureux î ,
LE MESSAGER
Ah ! si vous les connaissiez tous !
TRA&ÉDIE d'ÈURIHDS. £09
CRÉOK*
Cessez de corrompre par vos larmes le bonheur de voire prochain hyménée.
Barbare ! penses-tu que je puisse vivante épou« ser ton fils ?
CRÉON
Vous-même , pensez-vous Tëviter ?
AinilGONE.
Ah ! dans cette nuit funeste , j'augmenterai le nombre des Danaïdes.
GRIÊOK.
Ciel ! quelle audace î tjuelles menaces orgueilleuses !
A^TIGONK.
Oui , j'en jure par le fer, par lé glaive vengeur, que je n'atteste pas en vain.
C&ÉON
Et pourquoi mettre tant d'ardeur à vous sous- ' traire à cette alliance?
AKTIGOirS.
Pour suivre dans son exil un père infortuné. ••
CRÉON
T&a cœjir est généreux , mais non pas exempt d'imprudence.
VI l^
210 LES PHENICIENNES,
ANTIGOKE.
Et pour mourir avec lui.... Tu sais tous mes projets.
Va, je ne livrerai pas mon fils à tes fureurs. Abandonne ces lieux qui t'ont vu naître ».
ŒDIPE
Ma chère fille , j'admire ta tendresse et ton zèle, mais....
ANTIOONE.
Et si j'acceptais sa main , si vous éprouviez seul les rigueurs de l'exil , ô mon père ! ...
(EBIPE.
Laisse-moi, vis heureuse; je saurai supporter mes maux avec patience.
ANTI60NX.
Qui donc prendrait soi» de votre aveugle caducité ?
ŒDIPE
Ma cendre reposera aux. lieux fixés par la destinée.
' Il n'est pas facile de dire ai cts mou sont un ordre ou une permissipn. Ce sont les derniers que Crëon prononce : on pourrait en conclure qu'il se retire, et qu'OEdipe et sa fUle restent seuls sur la scène avec le chœur. Cependant je n*ai pas indiqué ce changement; parce qu'il n'est pas certain qu'il ait lieu.
OEdipe , vainqueur du «phiiix ! ^'létes-wus devenu ?
Hélas ! il n'eit plus : le jour qui fit mon ]M>nheur a causé ma ruine.
▲NTIGONS,
Ah ! c'est à moi de partager vos malheurs.
AceoiBpa^i^r uu pèrq aveugle dans son eidl> c est pour une jeune fille une charge trop humiliante.
▲NTZOONS.
Noii, mon père, elle est honorable pour \uiç fille vertueuse.
CEDIPE.
Conduis-moi donc vers ces corps privés de vie; que je touche celui dç ta mère.
ta voilà ; portez votre main sur ceii^etliQS^liiairisu
ccniFs.
mère ! ô épouse infortunée !
ANTI60KX.
Objet de douleur et as compassion, elle est étendue sans vie après avoir vix tous le^ maux s'accumuler sur sa tête !
ftI2 LBS PHlfNlClENNES^
ŒDIPX.
Où est le corps d'Etéocle ? où est celui de ï^olynice ?
▲17TI60HB.
Les voici étendus tout auprès Fun de l'autre,
ŒDIPE
Pose ma main tremblante sur leurs visages glacés.
▲NTIGOIfE.
Vous touchez de vos mains les corps de vos enfans.
ŒDIPE
Ghers et malheureux fils d'un trop malheureux père !
nom cher à mon cœur ! è doux nom de Polynice !
ŒDIPE
C'est maintenant , ma fille ^ que s'accomplit l'oracle de Loxias*
ANTIOOlfTE. <
Quel est cet oracle ? Dois- je me préparer à de nouvelles infortunes ?
ŒDIPE
Le dieii a déclaré- que je mourrais exilé dan^'
Athènes. . '
TRAGÉDIE d'bURIPIDE. 2^3
AKTIGONX.
Où dites-vous ? quelle forteresse dans TÂttique osera vous recevoir et vous protéger ?
ŒDIPE
Colone , la demeure sainte du dieu dont le trident a produit le coursier fougueux. Viens , ma fille, sers de guide à ton père aveugle, puisque tu veux être la compagne de son exil.
ANTIOONK.
Partons pour ce triste exil , ô mon père I donnez-moi votre main chérie , afin que , semblable au vent qui fait mouvoir le vaisseau, |e soutienne vos forces défaillantes^
ŒDIPE
Je te suis , ma chère fille ; pauvre infortunée ! sois mon guide.
AVTI60NS.
Parmi toutes les jeûnes Thébaine^, en est- il quelqu'une dont le sort soit plus déplorable ?
ŒDIPE
Oùposerai-je mon pied chancelaïit?.. Donnemoi mon bâton, ma fille.
AHTIGONE.
Ici , ici .... portez ici votre pied, ô vous d,oat lnL force est comme un songe !
ftl4 I-BS FHBlflCIKHirBAy
OKDIVS.
O crtiél exil ! rhawer de sa patrie un malliea* renx vieillard I ah ! qoelle injuste rigueur !
AHTIGOHX.
Cessez^ cesses de vous plaindre. La justice ne voit pas lesméchaifs , et laisse impunis les forfaits.
CEDIPS*
Voilà celui qu^inspiraitune muse câesle et ^ctorieuse , et qui seul sut expli<{uer rénigme obscure du sphinx !
ANTIGOKX.
Quel souvenir osez-vous rappeler 'L Bannissez de vos discours ainsi que de vos pensées limage de vos prospérités. Hélas , voilà le triste sort où elles devaient vous conduire ! Proscrit de votre patrie, votre dernier désir devait donc être de Irouver un lieu qui reçût vos cendres L.. Et moi , suivie des tendres regrets de mes jeunes et chères compagnes f je fui3 loin de ma terre natale , pour mener une vie errante , étrangère à mon sexe.
GSDm.
chère et généreuse fille !
ABTIGONX.
Le soin d'un père affligé doit faire toute ma gloire. Malheureuse que je suis 1 je v(»smon frère outragé , son corps rejeté de la maison paternelle »
TRAGÉDIE D'EURime. 2lS
priv^ .de la sépulture. Ah ! mon père , dussë-je expier cette action par ma mort , je yeux Tenae^ velir dans la terre ténébreuse.
CEBIFE.
Va , salue tes jeunes coilipagnes.
Âh ! n*ai-je pas assez de mes gémissemens ?
ŒDIPE
Invoque les dieux aux pieds de& autels.
ANTIGONS.
Les dieux sont fatigués du bruit de mes malheurs.
aDirJE.
Va dans le temple écarté, consacré à Bromîtts^ sur la montagne des Ménades <.
ANfIGOHE.
Dois-je invoquer le dieu que j*ai si souvent célébré par mes danses religieuses sur les montagnes de Sémelé ^ , revêtue de la peau du cerf des Bacchantes ? culte inutile, et trop mal récompensé !
ŒDIPS.
Illustres citoyens de ma patrie ! voyez , je suis
' La montagne des Mënades ou de» Bacchantes , c'est le Ci • thëron.
' C'est encore le Cithëron. En grec , le nom de Sëmélë i^eutëga^ fement se rapporter aux danses religieuses : Us danses dt Sémdlém.
2l6 LES PHENICIENNES^
cet OEdîpe qui expliqua jadis l'énigme fameuse^ qui mérita le nom de grand ^ y et seul sut réprw mer le tyrannique empire du sphinx homicide ; maintenant , couvert d'opprobre et digne de compassion y je suis chassé de ma terre natale. •«. Mais pourquoi ces gémissemens , pourquoi ces larmes inutiles ? L'homme mortel doit se soumettre à la nécessité qui vient des dieux.
U CHCEUK.
Victoire à jamais glorieuse ! sois la compagne de ma vie , et ne cesse point de me distribuer tes couronnes ^.
' M. Brunck , d'après M. Walckiiaër , supprime les deux preiplers vers de ce discours , comme dérobés à V OEdipe de Sophocle avec de légers changemens. £n suivant ces habiles critiques , il faudrait traduire : « Moi qui jadis contins seul la tyrannie du. a) sphinx meurtrier , maintenant , etc. »
' Voyez la note ' , tome V , p. 364-
FIN DES PHENICIENNES.