ACTE IL
Mëdée y avertie par la confidente , consent à se montrer. Elle tient , pour ainsi dire , sa cour , et commence par s^insihùer adroitement dans lé coeur des femmes corinthiennes , pour les faire entrer dans ses intérêts. Elle dit qu'elle Teùt les voir pour ne pas leur donner sujet de se plaindre d'elle, que les princes pèchent souvent en se montrant trop où trop peu, et dautres choses semblables. Sa douleur
Ornare dapes carminé , laetas Quod mulceret moUiter aures :
' Ai multifidUnemo Gamsnis Dojcuit stygios «btere luctus , Undé et mortes , et funesti Casus totas vertere domos.
Atqui potius debuit istis ;
Musa mederi -, numquid cœnà Ridente juyat tendere yocem ^ Cum res per se sit grata satis Dulcis.mortalibiu esca ?
TKAGÉDIB D'£untPIDE. zf^l
tsxigeait pourtant de la solitude. « Car enfin , aban* » donnée de son époux , triste jouet d'une cour )) étrangère , elle n'a plus de ressource que le tom- )) beau. » Elle détaille le malbeur des femmes que leur état contraint de prendre un mari ^ à peu près comme Hippolyte * peint celui d'un homme qui prend le parti du mariage.
A entendre Médée , « il faut d'abord qu'une » femme achète un époux, c'est-à-dire un mai ire , » et peut-être un maître insupportable. Destinée à » devenir esclave, elle ignore à qui sa liberté sera » vendue , et elle entre, pour ainsi parler , dans M une nouvelle région. » C'est à peu près sur ce ton qu'elle contiflue , en exceptant les personnes à qui elle adresse la parole. Car au moins elles ont une ressource dans leur patrie pour se consoler d'un mauvais choix; mais pour Médée, étrangère, inconnue, sans parens , sans amis, à qui pourrat-elle confier ses chagrins? Tout cela est jeté avec artifice afin de concilier le chœur. Médée le gagne en effet si bien, que Corneille ^ n'a pas dû, ce semble , être surpris de voir que cette princesse fasse le chœur dépositaire des vengeances qu'elle prépare à un mari perfide et à un tyran odieux. On le verra plus parfaitement da.ns la suite. Médée, en effet, quoique coupable, est réduite à un
' Dans la tragédie de ce nom.
* CorneUle , Examen de Medée.
VI * i6
2l^l H^DEE^
tel point d'infortune , et si indignement traitée paT son époux et parle roi de Corinthe , qu'elle enlève tous les suffrages en sa faveur.
, Il est vrai que pai>là cette pièce paraît autoriser ou plutôt justifier un peu des crimes , et des crimes exécrables. Mais outre que Médée est punie par ses propres forfaits y on avouera que la conduite de Jason y la force en quelque manière à commettre de pareils attentats y et la rend moins odieuse aux spectateurs. C'est un caractère singulier qu'Euripide a produit sur la scène , et que Quinaut a , très-bien exprimé ^ d'après lui, dans son opéra d« ■ Thésée:
Le destin de Médée est d'être criminelle* ^ ,j,
Mais son cœur était &it pour être vertueux . 1
Et dans la scène neuvième du second acte : i
Dépit mortel , transports jaloux y
Je m'abandomie à vous.
Et toi y meurs pour toujours ; tendresse trop fatale.
Que le barbare Amour , que j'avais cru si doux , |
Se change d£^ns mon cœur en furie infernale ! |
Dépit mortel , transports jaloux , i
Je m abandonne à vous. ^
Inventons quelque' peine affreuse et sans égale,
Préparons avec soin nos plus funestes coups :
Ah ! si rinçât que j aime y échappe à mon courroux , 4
Au moins n épargnons pas mon heureuse rivale. |
Dépit mortel y transport jaloux y ^ j
Je m'abandonne à vous. I
' Tlièsce , opéra , acte II , scène I. • '1
ThAGÉDIÉ D'EtRIP!DÈ. 243
Le choeur se livre donc aux intérêts de Médée^ Sur cela Gréon , roi de Corinthe , paraît avec cet àir qu'inspire la tyrannie. Il vient un peu hruta-^ lement annoncer lui-méihe à Médée qu'il l'exile avec ses enfans. Il ne fait pas même difficulté de lui en dire les raisons. Il redoute sa jalousie contre une rivale , et son art dangereux : car on n'ignorait pas qu'elle était versée dans la magie > science estimée des Grecs , mais suspecte. C'est ainsi qu'il la traite. Aussi Médée se plaint-elle d'un paérite qui lui est si fatal, u Le mérite, dit-elle, est i») onéreux ; et la science attire des jaloux qui cher- » client à la rendre odieuse. » Puis , après une moii 9Îe très^line sur ce point , elle ajoute que l'état de sa fortuné ne doit pas la rendre redoutable à un ro^ ; que c'est son époux et non le roi , qu'elle accuse d'infidélité; qu'enfin elle ne demande qu'une retraite dans ses états pour y vivre inconnue; mais Créon la lui refuse. Il craint encore plus sa tranquillité que ses fureurs. Il s'attendait à des éclats de la part d'une princesse outragée, et il ne trouve qu'une femme éplorée qui tombe à ses genoux, et qui emploie tout ce que la pitié a de pluis tendre pour le fléchir. Cela même fait un effet contraire^
devient pour lui lin sujet plus considérable dd . rainte. Un courroux si modeste lui paraît couvrir
lelque chose de fatal. Ainsi tout ce que peut ob- ♦ iiir Médée > après s'être abaissée jusqu'aux sup-
il'
a44 MÉDEE,
plications, cest un jour unique pour prépalrer sa fuite; à peine même lui accorde-t-on ce court intervaUe. Il semble que Ton voit Didon demander à son perfide Enëe, « quelques jours fde délai pour )) donner à sa passion et à ses fureurs le temps de » se ralentir. »
Tempus inane pelo ^ requiem spatiumque fororl , etc. '•
Cette scène d'Euripide est pour le moins aussi bien touchée que celle de Virgile. C'est le même génie, avec cette diflFérence dont il faut convenir, à savoir que Créon nous paraîtrait trop dur. Tels étaient, après tout, les Grecs. Médée lui dit donc : (( daignez au moins m'àccorder un jour pour me » disposer à un départ si précipité. Laissez -moi v pourvoir à la sûreté de mes enfans malheureux, > puisqu'un père aujourd'hui dédaigne ces tendres » soins. SoutFrez que la pitié vous touche. Hélas , » vous êtes père; et vous pouvez n'être pas sensi- » ble aux maux d'une mère au désespoir? Ce ne » sont point mes malheurs particuliers , ce n^est » point mon exil qui m'afflige ; c'est leur infor- » tuile qui me désespère. » Emu d'une prière si touchante , et de tout ce qui a précédé , Créon dit qu'il n'a pas le cœur d'un tyran. Il accorde un jour à Médée, comme on l'a déjà dit; mai^ à condition qu'elle sera punie de mort , si le lendemain
' £neidAïh. IV, v. 433.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 24^
la retrouve à Corinthe. Tout cela augmente encore la compassion des personnes du chœur.
Créon retiré, Médée dévoile toute , sa rage»
» Pensez-vous , dit-elle, que sans Tespoir d*urie » vengeance éclatante , Médée eût pu s'abaisser à )) flatter un tyran ? J'ai du moins acheté l'avantage » d*avoir vu le traître aveuglé au point de me re* » tenir en ces lieux pour un jour, précieux jour » où je sacrifierai le père, la fille et l'époux ! » Elle délibère sur la manière de les faire périr. Elle craint^ non pas de mourir, mais de manquer sa vengeance, et d'être un objet de risée pour ses ennemis. Elle conclut aux philtres magiques, ou, pour parler plus juste, au poison. (( Mais, reprend^ » elle, eux imniolés, quel sera mon asile ? Queljie )) main fidèle se prêtera à mes malheurs ? Je ne voi$ » encore aucune ressource. Hé bien, demeurons, » çt dans l'attente d'une retraite assurée, veiageons- » nous en secret et sans éclat. Que si le destin ma » trahît , et m'oblige de précipiter ma fuite , je » fondrai sur eux le poignard à la main , et dussé- 9 je périr moi-même, ils périront. Ma fureur ne » connaît plus de bornes. Non, vénérable Hécate^ ) vous que j'ai choisie pour ma divinité tutélaîre ,. > il ne sera pas dit qu'ils aient eu le plaisir cruel de t jouir impunément de mes larmes. Je saurai à • mon tour changer en un deuil horrible leur hy-*-
^ L% Laine , déesse des Magiciens.