ACTE PREMIER
La scène s'ouvre par la confidente ' de Médée. (i P^ût aux dieux ^ , dit-elle , que le vaisseau des » Argonautes n'eût jamais abordé à Colchos! que
' Qtec : nouniùa , coioine dans la tragédie ù^Hippolftg.
' Phèdre nous apprend , dans «ne de sies fables, denii choses assez importantes pour les reinar(}uer : i». Que cette ouverture de scène était fort estimée de son temps , puisqu'il la cite comme vn des plus fcreauz morceaux , pour tâcher de dérider les censeurs de ses fables \ ofi. Que ce même morceau était critiqué par les savans , parce que Minos ayait vogué sur la mer lÉgée long-temps avant qu'4-rgos eût fabriqué le vaisseau qui porta son nom. Ce vaisseau n'était donc pas le premier ; Euripide a donc eu tort de le supposer tel. Que répond à cela Phèdre 'f « Que voulez-vous » donc qu'on vous fasse , lecteur plus censeur que Caton , si les » fables , ni petites , ni grandes , ne peuvent vous contenter 1* » Croyez-moi, n'allez point chicaner avec les lettres, de peur
V qu'elles n'aient leur tour à vos dépens. Ceci regarde ceuK qui 3> font profession de tout dédaigner , et qui yenleni s'attirer la
V réputation d'espiri^s supi^fieurs , à fgjçc de bjâiper les beUea, 2> choses , qui sont aussi éloignées d'eux qi|e }fi t»»\ l'est de l?^ a terre- »
i36 MEDÉE,
)) les pins du mont Pélion n'eussent point été cou*- » pës pour fabricjuer ce fatal vaisseau , et que la » toison n'eût pas été enlevée ! » Elle en apporte la raison : Médée ne serait pas criminelle et mallieu«reuse; criminelle, pour avoir fait mourir Pélias à lolcos par les mains de ses propres fiUes^-sous prétexte de le rajeunir; malheureuse ^^ à cause de la perfidie de son époux, (jui l'a traînée â Corînthe pour l'y sacrifier à de nouvelles amours. « Médée- » au désespoir, continue-t-elle, atteste la foi vio- » lée, et les dieux témoins de son hymen. Elle » sèche de douleur , et s'en laisse consumer. Sem- » blable à un marbre, elle ne paraît avoir de vie » que lorsqu'elle pleure son père, sa patrie et sa M maison, qu'elle a trahis pour suivre un étranger » qui la trahit et la méprise à sodl tour. Elle ap- » prend trop tard à ses dépens combien il est doux » de vivre dans sa terre natale. Elle hait même ses » enfans , et ne peut plus supporter leur vue. » En un mot, la confidente appréhende quelque^ funeste effet d'une douleur si profoi^ide. » Elle » m'est connue , dit- elle; un cœur aussi fier que M le sien ne peut essuyer un outrage , sans en ve- )) nir à de cruelles ex^trémités^ »
Comme elle aperçoit alors les enfans de Médée
La Fontaine a imite cette feble , dans celle qu'il a faite contreceux ^ui ont le goût difficile. G'est la. yingt-troisiéme , qui com- ^ence par ces yers i
Quand j'aurais en naissant reçu d^ Calliojje , etc«.
TRAGÉDIB d'BURIPÎDË. 287
qui reviennent avec leur gouvernent > , elle ajoute t « Les voici. Hëlas! ils ne songent pas à la douleur » où leur mère est plongée ! Heureux âge , qui » ignore les cruels chagrins ! » Le gouverneur lui demande pourquoi elle a laisse Médée seule* £lle répond que la violence de son chagrin Fa contrainte de sortir et de raconter ses plaintes au ciel et à la terre ; coutume grecque, qui montre que ce prologue détaché et les autres semblables, ne fissent pas d'avoir leur fondement dans les manières anciennes ^. Par-là ils devaient moins choquer les Grecs , qu^ils ne nous choquent. Ils se plaignaient au soleil; on se plaint aux échos en poésie. Tout cela ne signifie autre chose, sinon qu'on veut exhaler sa douleur en liberté. Et voilà l'unique fondement vraisemblable des monologues des Grecs ^ sur-tout de ceux d'Euripide.
Le gouverneur dit que Médée ignore encore les nouveaux affronts qu'on lui prépare, et qu'en effet ofi songe à l'exiler de Corinthe avec ses enfans. La confidente ^ fait remarquer à ces jeunes princes que leur père est près de les abandonner. Puis elle dit au gouverneur de les emmener, et sur-tout de ne les pas laisser approcher de leur mère , dont la
' Grec : Pédagogue , comme dans VÈUctn de Sophocle et /e# Phéniciennes d'Euripide.
' Qui donc a jamais pens^ le contraire ?
? La nourrice.
2^8 M^DléÉ,
fiireu^ lui paràtt présager quel(|U'atteÉita4 fuâés^e« Cette scène, entre decix persônâes attachées aux intérêts de Médée , a toute la naïve douceur de celles de Térence '.
Au moment que les petits princes sont près d'entrer dans le palais , on entend lés crîs^ dé Sfèdée qui est dans son appartement. Elle se dit la plus malheureuse des femmes ; elle fait des imprécations contre ses enfans, son époux, toute sa maison et contre elle-même. Ces plaintes , et autres semblables , sont entrecoupées par les réflexions de la confidente, qui fait promptemént retirer les enfans de Médée. Sur quoi elle débite une très-belîe morale sur les soucis cuisans qui dévorent les tètes couronnées.
' Quelques femmes corinthiennes destinées à composer le chœur, accourent aux cris de Médée pour prendre part à ses chagrins. Médée redouble ses plaintes et toujours sans paraître. Autre sujet de réflexions et dé tendre pitié pour des personnes arnies, telles qu'on suppose celles du chœur. Elles engagent la confidente à presser Médée de se mon-
' Téreitce copiait Mënandre ; et liénandre , selon Qaintilien , imitait Euripide.
Cette imitation ne peut s'entendre que du style et de la dietien poétique ] cVst ce que nous montrerons dans ia Notice que nous consacrerons à Ménandre , en tête de la traduction des frag* de ce poète. H.-R'.
tragédie: B^ÈUKIPIDfi. %3c^
trer , afin de la consoler par leurs entretiens. « jy )) vole, tépond celle^jî; mais je doute que je puisse y> obtenir d'elle de paraître* Je vais l'en presser )) en votre feveur , quoiqiie semblable à tine lionne- » farouche , elle nous effraie de ses regards quand » nous osons» lui parler. Que les hommes ont été )) peu sages ! Ils ont invente le chant pour aninjier » les festins. Que ne trouvaient-ils plutôt l'art de n calmer les dépits cruels et les transports affreux » qui produisent si souvent le renversement des » maisons ! C'est à guérir ces maux qu'il fallait }) employer l'harmonie; car., à quoi bon chercher )) dans le chant l'allégresse que les festins réveil- )) lent assez d'eux-mêmes ! » Cette pensée a paru belle à Euripide. Aristophane en a pourtant jugé autrement >.. Hugues Grotius s'est, donné la peine de la traduire en vers latins fort délicats^, aussi bien que Buchanan dans sa Médée, Mais ces exem-^
' ie crois que. le possa^ne d'Atîitopluuie , que leiP. Brtmioy a eu
yue , est le mot de Strepsiade dans les Nuées : « Nous étions à ta- » ble; |e prends la lyre, c^j'iUn^iU» noB filsà cbantër une chan- Dion de Simonide. Maie*il^ me' rëpond^aussiMt que c'est un usage » qui a vieilli de chantin en' bù^^ant. » Phidippide lui répond : « Eh quoi ! n'en ëtait-eé pss^ aâsev pour mériter d^éftre battu , de » vouloir qu'on chante en mangeant aîn»i que fescigales? » Peutêtre y a-t-il quelqu'autre alllisTon d'Aristophane à èes vers d'Euripide , mais je ne m'en rappeflepas de plua directes ni de plus claires.
' Nil me peccet jod^ee', si qifis
Proavos multùm' sapuisse wqget.
Placuit thalamo«^quibas et feti»
2^a UÉDÉfi,
pies de finesse anacréontique qui nous paraissent hors de leur place dans le tragique, nous montrenl seulement combien il est difiicile de représenter entièrement nos poètes grecs tels qu'ils jsonU Plusieurs traits pareils sont des traits perdus pour quiconque ne se transporte pas dans le siècle où ils sont nés.