ACTE III
C'est ici, comme dans Virgile ^y une entrevue d'un époux et d'une femme dédaignée , scène assez délicate à toucher, et qui n'a pas^ même paru s^ax$»
' Ancien roi de Gorinthe.
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défaut dans ce judicieux poète, où Enëe joue uix . assez mauvais rôle ; aussi bien que Pyrrhus avec Hermione dans YAndromaque de Racine, Je ne pense pas qu'Euripide paraisse plus heureux. Cependant Une situation pareille étant unesource de grandes beautés , ne devait pas être omise par un poëte qui aimait le pathétique.
Jason commence. Tout son discours est plus artificieux que solide. A Ten croire, Médée doit seule s'imputer son bannissement de Corinthe. Elle aurait pu y vivre heureuse en domptant sa colère. Mais ses emportemens contre un grand, roi ont réduit Jason à n'oser la plaindre, et à la trouver même heureuse d'en être quitte pour l'exil. Ilproteste qu'il n'a rien omis pour fléchir Créon, et que tous ses efforts ont été vains,* parce que Médée a aigri le roi par ses fureurs. Jason veutdonc aumoins adoucir par ses secours la fuite de son épouse. Médée , outrée d'un pareil discours et des offres qu'on, lui fait, interrompt Jason, et ne lui épargne pas les noms les plus odieux. Elle a tout sacrifié pour lui, jusqu'à devenir criminelle pour lui plaire : c'est en faisant mourir le vieux roi Pé-* lias par les mains de ses filles. Elle a dérobé Jason à mille périls. Par elle, il a dompté les tqLureaus: qui vomissaient des flammes. Par elle,, il a trompé la vigilance du dragon qui gardait la toison d'or. Quel prix de tant de bienfaits ? Jason la répudie^
ll^S MEDEE,
et va épouser une rivale à ses yeux. Elle atteste la foi violée, et tant de marques trompeuse» d'un amour feint. (( Hé ! dis-moi , continue-t-elle, char- » gée de tes mépris, où pui&-je porter mes pas? » Sera-ce dans ma patrie, et dans le palais de mon » père? Je lésai trahis pour toi. Serai t-^e chez les » infortunées filles de Pélias? Et de queî œil re- » verraient-elles la main qui a tué leur père? Plus )) d'amis , plus de parens pour moi*. Je t'ai tout » sacrifié, cruel, etc. » Ces sentimens sont à peu près les mêmes que ceux d'Hermione à l'égard de Pyrrhus ; •
Je ne t'ai pas aime , crael f qu ai-]e donc fait ? Tai dédaîgué pour loi les vœux de tous nos princes ; Je t ai cherché moi-même au fond de tes provinces ^ J y suis encor malgré tes iilfidélitës , etc.
Racike , Andromaque, >, acte lY, se. Y..
Médée même est plus emportée. Aussi était-elle plus outragée qu'Hermione, qui n'était pas mariée avec Pyrrhus, chez. Racine» Les eniàns de Me* dée, réduits à une triste indigence par un père qui consent à leur exil , servent encore à animer ses plaintes trop hien fondées.
Jason réplique en orateur emharrassé , et qui cherche de vains détours pour éluder de bonnes raisons. H attribue non à Médée, mais à Vénus ^ son heureuse entreprise de la toison d'or. C'est Ta* mour aveugle qui engagea Médée malgré eUe à le
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servir. Mauvaise excuse, aussi glisse-t-il légèrement sur ce point ; et il se croit assez justifié sur l'article de la reconnaissance, d'autant plus qu'il a tiré cette princesse d'un climat barbare pour la
. transporter en Grèce j région polie , sensible au mérite, et qUi a su connaître tout l'esprit de Médée. C'est une flaiterie pour la Grèce. On ne sait pas comment la nommer, tant elle est hors de place , et peu assortie à une pareille scène. A l'égard de son nouvel hymenée, Jason s'excuse d'une manière qui ne pouvait être tolérable que pour les anciens. C'est une alliance royale et un appui nécessaire qu'il a cherché pour Médée mém^ et pour ses enfans. il était exilé comnate elle et sanw ressource : triste héritage pour une illustre pos* térité ! Ce nouvel hymen lui doniîe de l'^slat, et procure de puissans amis à ses enfans. Jason^ semble presque vouloir que Médée lui sache gr© d'une perfidie qu'il croit, ditril , avantageuse pour elle. Voilà où mène la nécessité d'entrer dans ces sortes de situations , si intéressantes d'ailleurs sur le théâtre.
Les usages mis à part, comme choses très-différentes dans les divers temps, on conviendra que dans V Ândromaque ^ Pyrrhus apporte de plua
méchantes raisons à Hermione , quand il lui dit
sans détour :
Je youîas m'ohsUaer à vous être fidèle :
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Je TOUS reçus en rebe , et jusqaes h ce jour J'ai cru que mes sermens me tiendraient lieu d^amoor» Mais cet amour l'emporte y et par un coup funeste Andromaque m'arrache un cœur qu'elle déteste. L'un par l'autre entraînés nous courons à l'autel Nous jurer malgré nous un amour étemel. •
Jason nie du moins qae rameur ait produit son infidélité. Il veut que ce soit l'intérêt de son épouse, de ses en&ns , et le sien. Le chœur lui dit nette» ment que son discours est captieux y mais que sa conduite est inexcusable. Il fallait en effet que les raisons de ce prince parussent au moins spécieuses aux spectateurs, puisque Médée elle-même daigne y répliquer. « Je te confondrai , dit-elle , d'une » seule parole. Puisque cet hymen t*a paru si inno- » cent , fallait-il le faire sans mon aveu ? Non , » non , aîoute-t-elle ; ce ne fut pas là ton motif.. » Tu dédaignais une femme étrangère , et sur le » retour de l'âge > • » Jason persiste à soutenir ses raisons > et pour dernier adieu il offre à Médée de l'argent et des gages d'hospitalité pour fixer le lieu de son exil où elle voudra. Ceci donnera beau jeu aux ennemis outrés de l'antiquité théâtrale. Mais
' Mëdëe n'a garde de conreBir qu'elle soît vieille ou approchant de la vieillesse ; elle n'en convient pas non plus ; elle reproche seulement à Jason d'avoir cru indigne de lui de vivre avec une femme barbare, c'est-à-dire étrangère , jusqu'à la vieillesse : Kficçy^fitti', ce qui signifie : toute la vie. ( Note de raa«>l eien éditeur. )
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c^est une affaire de coutume antique qu'il faut passer au siècle d'Euripide. J'en fais mention pour avertir s(eulement que je ne prétends point déguiser ni embellir ce poëte y quoique l'ëquité demandât que , dans une traduction $uivie y on mît un équivalent moins choquant pour nos mœurs*
Mëdée , toujours fière et noble dans sa colère , refuse tout d'un parjure* Jason prend les dieux à témoins , qu'il n'omet rien en faveur de Médée et de ses enfans. Elle le renvoie à sa nouvelle épouse, à peu près comme Hermione renvoie Pyrrhus à Andromaque :
Perfide, je le voi^ Tu comptes les momens que ta perds avec moi f Ton cœur impatient de revoir ta Tro jenne Ne souffre qu'à regret qu'une autre t entretienne. Tu lui parles du cœur , tu la cherches des jeux. Je ne te retiens plus ; sauve-toi de ces lieux : Va lui furer la foi que tu m avais jurée , Va profaner des dieux la majesté sacrée.
Ces dieux j ces justes dieinx, n auront pas oublié Que les mêmes sermens avec moi t'ont lié.
Porte aux pieds des autels ce cœur qui m abandonne ; Va, cours , mais o^ins encor d y trouver Hermione.
L'adieu de Médée est pourtant plus court et moins tendre , comme il devait l'être. « Va retrou- « ver ta nouvelle épouse. Je le vois y tu languis en » son absence > et je t'arrête trop. Va,, cours, à
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» l'autel , et hâte un hymen qui , grace$ aux dîeui^ » te coûtera plus d'un repentir » •
Les femmes corinthiennes remontent à la source des malheurs de Médée : c'est Tamour. Elles prient Vénus, déesse sage au gré des cœurs grecs , d'écarter de leur union conjugale les dépits, leisjâlou^ sies , les transports causés par un amour aveugle. Elles font ensuite un autre retour sur elles-mêmes au sujet de l'exil de Médée, et elles relèvent le honheur qu'on a de vivre dans sa patrie , comparé avec toutes les suites affreuses de l'exil. Médée , cependant livrée à sa rêverie, n'est point sorlie du théâtre.
Egée, roi d'Athènes , arrive subitement et san& étreanùoncé, comme s'il tombait des nues. C'est un personnage amené pour tirer Médée d'intrigue. Après les premières civilités , et un récit mutuel des aventures de cette princesse et d'Egée, on voit aiséçient où tend cette scène. Egée vient de Delphes , où il était allé demander à Apollon un héritier de son trône. Il revient avec un oracle fort obscur , dont il s'attend de trouver l'interprétation dans les lumières de Pitthée, roi de Trézène. Médée saisit cette occassion d*ex.poser ses maux à Egée.
Elle implore son secours , et un asile dans ses^ Etats , avec toute la vivacité et toute la tendresse possibles, promettant qu'en revanche elle trouvera
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dans son art un secret infaillible de le mettre au comble de ses vœux , en lui procurant des successeurs. Egëe entre dans ses intérêts ; mais il exige de Médée qu'elle aille à Athènes ^ sans qu'il paraisse entr eux aucun concert. Si Créon et Jason dëcouvraieitf qu'il y eût de l'intelligence , iU auraient droit de la redemander à main armée. Médée promet tout, mais elle veut s'assurer de ce prince , et tirer de lui un serment de ne pas l'abandonner; et cela sous prétexte que ce serment mettra Egée à couvert de tout reproche, si les alliés viennent à lui demander raison de sa conduite. Le serment se fait à la manière des Grecs, ainsi qu'on le pourra voir encore dans Ylphigénie en Tauride; . et le chœur, touché de la générosité d'Egée, lui souhaite un heureux retour dans ses États, et toutes les prospérités qu'il mérite.
Par ce secours inopiné, Médée voit un obstacle de moins à sa vengeance* Elle a un asile assuré. « C'est à présent, dit-elle, ô déesse de la vengeance, » que je puis en sûreté triompher de mes ennemis. » Le chemin de la victoire m'est ouvert, et l'espé- )) rance renaît dans mon cœur. » Sur cet espoir, elle développe au chœur tout Ip plan de* son intrigue. C'est de rappeler Jason , de recourir à la feinte pour le regagner , et de faire présenter par ses enfans un don funeste à sa rivale. Voilà une partie de sa vengeance. A la seule pensée du reste qu'elle
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ne dit pas >> elle s'efiraie elle-même. « Je irémisi D dit-elle, quand je songe à l'attentat horrible qui » me reste à concerter. Car enfin le dessein en est Dpris, je massacrerai moi-même mes enfans. »
Mëdëe frémit et soupire en disant ceci : ce sou* pir et ce retout* sur elle sont bien exprimes à la française dans l'opéra de Thésée i
Ah y &at-il me venger
En perdant ce qne j aime l Que ûiis-ta , ma fureur ? Où vas-ta m^etlgager *} Punir c6 cœur ingrat y c'est me punir moi-mémei J*en mourrai de douleur : je tremble d'y songer.
Ah ; faut-il me venger « En perdant ce que j aime ?
Ma rivale triomphe et me voit outrager.
Quoi ! laisser son amour sans peine et sans danger \ Voir le spectacle affreux de son bonheur extrême I
Non y il faut me venger
En perdant ce que j aime '• «
Le chœur effrayé a beau vouloir arrêter une mère furieuse ^ et lui représenter combien elle esk dénaturée de s'armer contre ses propres enfans; Médée réplique qu'il n'est plus temps ^ qu'elle a pris son parti ^ et que pourvu que Jason soit puni r il lui importe peu à quel prix.
' Ou plus exactemeat, qu'elle n'a pas encore dit; car , comme le remarque le P. Brumoy , eUe s'explique tout de suite fort clair" rement#
* Thésée i opéra, acte V, se. I.
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LE CHŒUR
Quoi , VOUS oserez tuer vos enfans , et vous êtes mère !
MÉDÉB.
C'est pour frapper Jason par l'endroit sensible»
LE CHGStTR.*
Et ce coup ne retombera-t-il pas sur vous?
MÉDÉE
Il n'importe. Le sort en est jeté; n'en parlons plus.
Ce mouvement de pitié que Médée aperçoit dans les femmes corinthiennes,fait qu'elle leur demande encore une fois le secret pour cet attentat. Aussitôt elle envoie une de ses femmes chercher Jason. « Va, dit-elle, ta foi m'est connue. Amène-moi ma » victime : confidente et femme , tu dois servir » doublement mes fureurs. »
Le chœur persiste à détourner Médée d'un si exécrable dessein. Ceci paraît chanté. Il y a deux strophes employées en l'honneur d'Athènes , dont voici le sens : (c O Athènes , région chérie des » dieux, séjour de la sagesse, où l'on dit que les )) Muses ont fixé la divine harmonie, où Vénus, » dit-on , sur les bords du Céphise, répandit un )) souffle aussi doux que celui des Zéphirs; où en- » fin Cypris , en couronnant de fleurs sa belle che-
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» velure , a laisse le^ teijdre^ Amours et les Génies j> qui président aux beaux arts.... » Le chœur s'interrompt tout à coup, et se tournant vers Médée : » De quel œil, dit-il , t:ette Athènes, cette ville }) si polie, verra- t-elle une mère encore teintç du » sang de ses enfans? » Là , il redouble ses prières pour la fléchir ; mais en vain.