ACTE IV
Jason averti vient trouver Médee; elle fait tout ce qu'elle a promis dans la scène précédente, qui, pour le dire en passant , prévient un peu trop celleci : c'est-à-dire, que Médée fait excuse à Jason de son emportement. Elle avoue qu*à tort elle a blâmé un hymen politique ^t avantageux pour ses enfans et pour elle-même. Elle va j usqu'à dire qu'elle aurait dû favoriser cet hymen , et couronner de $es mains la nouvelle épouse, ce Paraissez , dit- » elle^ chers gages de mon hymen, paraissez sans » crainte; embrassez un père : étouffons nos hain nés anciennes. Mon courroux cesse, et je me ré- » concilie, l^aisez la main paternelle. Hélas ! en- )>fans malheureux, le serez -vous long -temps? » Ciel, quel souveiiir affreux vais- je me rappeler? n attendrie et saisie de crainte, je ne puis, retenir
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toes lanùes. » Cela est ambigu; et Jasoa^ attribue cette tendresse à un retour sincère de la part de Médée^ tant elle a su faire servir la nature même à l'artifice* Il la loué d'avoir enfin ouvert les yeux sur ses véritablies intérêts. Il assure ses enfan» qu'il les chérit toujours d'un amour de pèreç il les flatte de l'eqaoir d'être dans la suite rois de Corinthe; et il souhaité enfin de les revoir dignes de lui dans un âge plus avancé* »Mais d'où vient, dit-il à Médéé> » détournez-vous vos regards et vous baignez-voiis » de pleurs? — Ah! répond-elle, c'est le souvenir h de mes fils qui m'arrache ces larmes. Je suis »,mère> et ce souhait paternel qui vient de vous )» échapper en leur faveur , a réveillé dans moi >) une crainte secrète qu'il ne s'accomplisse pas. »
Médée voile ainsi la véritable cause de sa douleur , et amène peu à peU Jason au point d'écouter la demande qu'elle lui fait d'empêcher l'exil de Aies enfans par l'entremise de la fille du roi^ Jason promet de le tenter > et se flatte d'y réussir par cette voie* Médée propose enfin , pour gagner toutà^fait cette princesse > de lui envoyer par ses enfans UQ présent digne d'elle, une robe très-fine> et une couronné d'or. « Allez > dit-^ellé à ses femmes > ne )) différez pas d'apporter les présens que je lui » destine. Mille fois heureuse cette épouse, d'être » unie à un époux tel que Jasoii ! Elle mérite dé » posséder le gage précieux que le Soleil > mon
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» aïeul 9 a laissé ^ Sa postéritë. Venet , chers en» ») fans , prenez œtte robe et cette couronne , et por- A tez un trésor si pi^ieux à cette royale épouse. »
Jason reut enapéchcr Médée de se dépouiller ainsi elle-même pour une reine qui n'a pas besoin de ses présens. Enivré du fol amour qui le possède, il croit y dit*il; que le cœur de Jason lui sera plus précieux que tout l'or du monde. « Àh ! repart » Médée , les présens touchent les dieux mêmes. )) L'or agit plus elBicacement sur les cœurs que les » plus beaux discours. Elle est rdne^ elle est heu* » reuse , et je fuis. Je rachèterais l'exil de mes fils » au prix> non-seulement de l'or , mais de ma vie. » Partez donc, mes en&ns, et allez trouver ma » souveraine , l'épouse de votre père : supjdiez , » pressez, obtenez votre grâce, et faites qu'elle » reçoive de ses mains les dons que vous lui portez. » C'est un point nécessaire. Allez, remplissez mon }) attente, et revenez m'annoncer un heureax )) succès. ))
J'ai mis ici tout le détail de cette scène si inté^ ressante, pour laisser voir, qu'après tout, JascKa paraît un peu trop crédule. Il devait, ce stable, connaître assez Médée pour s'en défier. Mais il est vrai aussi que la passion aveugle les hcxmmes , et c'estsur ce principe qu'on excuse le peu de défiance de Pyrrhus dans Yjéndr'omaque de Racine.
Après le départ de Jason , le chœur achève la
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iMsène, et prëroit ce qui va arriver y à daVoir que les dons de Médëe feront përir la prificesse, et la pareront ^ comme il di|, pour Plut(m.
Le gouverneur des fils de Mëdée revient avec
eux. tt Vos enfans, ditril, ne sont plus exilés. La
» princesse a reçu favorablement vos dons. » A cette
nouvelle ^ Médëe ne répond que par des soupirs et
des pleurs^ dont le gouverneur^ qui en ignore le su«
jet, s'étonne d'autant plus qu'il attendait d'elle des
marques de joie. Pour toute réponse , elle le ren-^
voie. Puis «'adressant à ses deux fils , efie leur dit :
» Chers enfans, vous avez donc une retraite as9u*^
» rée dans ce palais. Vous y vivrez privés d'une
)»mère. Car, hélas! il me faut diiercher des eli«
» mats étrangers. Se ne goûterai point le plaisir
» fUtteur que j*-attendais dW âge plus avancé. On
» n^ me verra point vous choisir des épouses, ni
» allumer pour vou« le flambeisiu nuptial. Triste
)» ^et de mes emportemens contre Créon ! C'est
b donc en vain que je vous ai portés dans mes
» flancs ^ni^ain m'caa a«t-il coûté tant de soins pour
V élever votre enfance. J'espérais que vous seriez
» un jour m^ appui, et que des mains si chères
I) me rendraientles derniers devoirs. Espoir si doui
^pour les humains, qu'étes-vous devenu pour
)> moi? Séparée .dé mes fils, je vais traîner une
i> vie languissante. Contraints à votre tour de pas*
i; ser dans une famille étrangère, vous ne verrez
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» plus ane toère tendre. Ah ! pourquoi tourner^' » vous sur moi vos regards, déplorables enfans? » que ces dernières caresses, que ce sourire me dé- » chirait le cœur! Que ferai-je? hélas! chères » compagnes ? Cette vue m'attendrit et medésarme. » Non , je ne puis souscrire à mon barbare arrêt f » ils me suivront. Quoi! pour punir un ingrat ^ » je me rendrais moi-même malheureuse! Non , » encore une fois; mais sera-t-il dit que les per- » fides se moqueront impunémentde Médée? Ah ! » je reprends mes fureurs. Osons tout. Lâche ten- D dresse ; as-tu pu m'arracher une indigne pitié ? )> Rentrez, mes enfans, je vous suis. S'il est des » dieux témoins et ennemis d'un pareil sacrifice^ )>*que m'importe? je n'en croirai pas mes mains » souillées. •• Que vais-je oser? Ah! mon cœur, ne » commettons pas un si horrible attentat. Epar* )) gnons notre sang. Ils vivront du moins , et 'me » consoleront dans ma fuite. Non, non, par tous » les dieux infernaux , je ne souffrirai pas que mes )) plus cruels ennemis puissent outrage^eur en- » fance. Mes fils, au point où nous en sommes, » ne peuvent éviter le trépas. Hé bien ! puisque » telle est leur destinée, ils recevront la mort de » celle dont ils reçurent le jour. C'en est fait, leur » arrêt est prononcé. Aussi bien/ je le vois , la cou- » ronne et la robe fatale auront eu leur effet. La ;) princesse expire; fuyons, précipitons ma veiH
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» geance, et rappelons ipes enfans pour la der-^^ » nière fois. Venez , mes fils , venez embrasser y> votre mère , etc. n
Ces dernières tendresses et ces embrassemiens mutuels devaient faire une grande impression sur la scène ; Mèdée entend encore maigre elle les cris de la nature. Elle les étouffe , et renvoie derechef ses enfans. ((Allez ^ retirez-vous; je ne puis » plus soutenir leur vue. Je succombe sous le faix » de mes maux. Je sens toute l'horreur du crime » que je vais commettre. Mais la rage a banni la » raison , et jusqu^où le désespoir ne porte-t-il pas )) les humains ! »
Rien ne nous fait ici entrevoir si Médée reste sur le théâtre. 11 y a apparence qu'elle n'en sort pas, et que, livrée à sa noire tristesse,, elle attend le succès de ses présens. Cela paraît par Je commencement de l'acte cinquième, et par la tranquillité du chœur qui, en finissant le quatrième acte , se contente de porter ses réflexions sur les inquiétudes qu'entraîne après soi la tendresse de^ mères pour leurs enfans, de comparer l'état du mariage avec le célibat, et de préférer la douceur de ce dernier état aux avantages onéreux du premier. Cette morale est fort belle; mais est-elle assez vive après une situation aussi violente que celle de la scène précé4énte? La vérité est qu'elle paraît ménagée exprès avec le chant, pour adoucir Timprea-
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sion faite sur les esprits, et pour les disposer à de plus grands efforts de passion par un passage doux et insensible. C'est ce que Boileau dit en parlant de Fauteur tragique :
n faut qu'en cent façons pour plaire il se replie;
Qjae tantôt il êélère , et tantôt s'homilie :
Qu'en noUe» sentimens il soit par-tout fëcond :
Qu il soit aisé , solide , agréable , profond ;
Que de traits sorpr^nans sans cesse il nous réveille ;
Qu il courre dans ses yers de meryeille en merveille f
Et que tout ce qu^il dit , facile à retenir^
De son ouvrage en nous laisse un long souvenir.
Ainsi la tragédie agit , marche , et s explique.
Despréaux, Art poét., ch. m.
Voilà Euripide, et je ne doute pas que $es plus grands ennemis ne lui donnent une grande partie au moins des talens qu'exige id Despréaux, et particulièrement celui qu'il souhaite aux poètes :
Heureux qui dans ses vers sait d'une voix légère Passer du grave au doux , du plaisant au sévère !
Il faut, en effet, dans la tragédie, ménager les sentimens pour la suspension des esprits , comme dans un tableau, les couleurs pour le repos des yeux.
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