‹ Le théatre des grecsChapitre 97 sur 126 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LA NOVB.RIGE DE MÉDÉE y seule.

JL LUT au ciel que jamais TArgo * n'eût vole vers les rivages de la Colchide , au travers des Symplé» gades inhabitées ; que la hache n'eût point fait tomber les pins des forêts du Pélion ; que la main des héros qui ravirent la toison d'or ^ n'eût jamais fait mouvoir les rames ! Médée n'eût point traversé les mers pour visiter les tours d'Iolcos, le cœur percé des traits d^in fol amour ^ ; les filles

' Vaisseau, des Argonautes^

' Par l'ordre de Pélias.

3 Eniiiu»., qui avait traité ce sujet, avait imite ce magniflque début d'Euripide.. Cicéron nous en a conserve quelques vers que le lecteur verra sans doute avec plaisir rapprochés de cette tra.-^ <luction : '

Utinam ne in nemore Pelio secnribus Caesa cecidisset abiegna ad teri^am trabes^j Z'ïeve inde navis inchoandae exordium

95S M^OEE,

de Pélias n'auraient point égorgç leur père; Co-» rinthe ne l'eût pas vue elle-même, avec ses fils et son époux, chercher un asile en son sein.

Elle s'attira d'abord la bienveillance de ses citoyens. On voyait entr'elle et Jason régner ce parfait accord , cette douce union (jui fait le bonheur de deux tendres époux. L'amour a fait place à la haine : les nœuds les plus chers sont rompus. Trahissant ses enfans et ma maîtresse, Jason se livre à de nouvelles amours. Il épouse la fille * de Créon qui règne sur cette contrée. Malheureuse et outragée , Médée pousse des cris perçans , et lui reproche son parjure : elle atteste sa main ^ ,. gage sacré de sa fid^élité , et prend les difeux à témoin de quel retour on paie sa tendresse. Elle se refuse la nourriture , accablée par la douleur et consumée par les larmes , depuis qu'elle sait la perfidie de son époux ; ses regards immobiles ne quittent point ia terre. Semblable à un rocher ,. à la vague insensible de l'océan , elle écoute les consolation^ de ses amis. Quelquefois , détournant sa tête lan-

Cepisset, quae nnnc nominatur nomine '

Ârgo , quâ vecti Argivi delecti viri

Petebant illam pellem inauratam arietis ,

Colchis , imper io régis Peliae per dolum. ,

Nam numquam hera errans mea domo efierret pedem..

Medea, animo xgra , aniore sayo saucia.

* Çlle s'appelait Glaucé ou Creuse. '

° Sa main droite.

guissante, elle pleure seule avec elle-même sbn père, son tendre père, sa patrie et sa maison qu'elle a trahie pour l'homme qui la déshonore, apprenant, par une cruelle expérience, ce que c'est que d'abandonner les lieux qui nous ont donné la naissance. Elle hait ses enfans ; leur vue ne réjouit point son cœur : je tremble qu'elle ne forme quelque sinistre projet ; c'est une âme impétueuse et qui ne peut souffrir l'outrage. Je la connais, et je la crains : je crains que, marchant en silence au fond du palais, elle ne se précipite sur la couche nuptiale , et n'enfonce un fer acéré dans son propre sein *, ou que, frappant le tyran et le nouvel époux, elle n'attire sur sa tête de plus terribles calamités. Elle est altière et violente , on ne triomphe pas aisément de sa haine. — Mais voilà ses jeunes fils qui ont cessé leurs jeux et qui s'avancent vers le pajais^ sans songer aux chagrins qui dévorent leur mère; car les cruels soucis n'affligent pas cet âge tendre.

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