SCENE PREMIERE. ljJ
JAYOTTE, effroy6e.
On Sonne encore !
BAPTISTE
Laissez sonner les intrus, les indiflFerents !
LABRANCHE
Voire profession de foi.
BAPTISTE
En premier lieu, citoyens, j'exige que les mailres payent reguli^rement lous les quinze du mois avec int6r6ts §. six pour cent pour chaque jour de retard ; augmentation de gages progressif, bien entendu. De plus, le droit de porter toute la barbe et Tabolition de la livr^e. Je demande la liberty des dimancbes et surtout des lundis.
LABRANCHE
Le lundi, c'est le jour de madame la comtesse.
BAPTISTE
Elle changera de jour.
JAVOTTE
Et la permission de dix heures tons les soirs.
BAPTISTE
Yous en abuseriez. Silence 1 je vous retire la parole.
JAVOTTE
^a, c'est dur pour une femme 1
BAPTISTE
Or done, citoyens, pour commenoer, meltons-nous en gr^ve. Plus d'exploitalion des domestiques par les maitres.
LABRANCHB.
C'est mon opinion* Bravo! je vote pour le citoyen Baptistel
JAVOTTE
£t moi aussi.
LABRANCHE
AUez done vous asseoir.
Le timbre rteonne poor la troisi^me fois, puis on entend ua coup de soDQelle .
JAVOTTE
Qa> c'cst la sonnetle de madame,
BAPTISTE, chanUnt sur 1* air de la Vatne blanche.
Sonnez, sonnez, Sonnez, cors et masettes, Toas les larbinssont r^unis.
LES AUTRES, en choeor.
Tous les larbins sont reunis.
SCExNE II LA COMTESSE, Les Pr£c£dents.
LA COMTESSE
Eh bien, Baptiste, voila trois fois que Ton sonne et vous restez Ik lisant le journal, tranquilie...
BAPTISTS.
Tranquilie comme Baptiste.
LA COMTESSE
Qu'est-ce d dire ? Vous faites des mols ? Moi-m^me j'appelle, et personne ne se derange. Labranehe, Ja- Yotte, au salon !... Cest de la derni^re ioconvenancc. Qu'est-ce que Qa signifie? £tes-vous sourds, dtes-vous fous?
BAPTISTE
Madame est bien bonne, mais nous nous sommes jnis en greve. La soci^t^ que madame regoit ne nous
SCfeNE DEUXifeME. 185
convient pas ; nous voulons une augmentation de salaire.
Je vous paye d€}k trop cher pour ce que vous failes chez moi, animal !
BAPTISTE
Des gros mots ! En ce cas, madame, payez-nous nos gages. Plus de credit, plus de livr^e ! Voici mes conditions !
LA COMTESSE
Yos conditions ? Yous osez me faire des conditions & moi, comtesse de Yaltreuse ! Dans quel siecle vivonsnous ? Javotte, retournez a votre couture, Labranche a r^curie, et vous, Baptiste, allez ouvrlr.
BAPTISTE
La maniere de voir de madame n*est pas la n6tre. Nous voulons fitre pay6s.
LA COMTESSE
Vous le serez a la fin de Tann^e.
BAPTISTE
Les opinions de madame n'^tant pas les miennes, j'auraf I'honneur de faire assigner madame.
II dte son habit de livrde et le pose 8ur un meuble. LA COMTESSE, efTray^o.
Qu'est-ce que vous faites? Vous allez vous d^shabiller devant moi?
BAPTISTE
Je depouille la livr^e de la servitude pour endosser
rhabft de la libre pens^e. (Montram le journal et bod pantalon.)
Le journal, le gilet et le pantalon sont d mok
LABRANCHE
Mes opinions me font un devoir de ne pas quitter le
Citoyen BaptlSte, tnon candidal. (Remettant son chapuau golonn^
el «on fouet.) Madame pourra se conduire elle-m^me.
BAPTISTE
Cedant arma togce,
JAYOTTE, 6tant son tablier.
Void mon tablier.
LA COMTESSE
Mais, coquins, c'est ce soir mon lundi, j'attends du monde, beaucoup de monde... Vous n'allez pas sortir.
BAPTISTE
On ne sort pas, madame, on s'en va !
LABRANCHE
Rendons-nous au comite, au club, cloub ou cleubl
lis sortent avec flerl6.
SCfiNE m
LA COMTESSE, se laissant tomber Bar le canap4.
Je suls stup6fiec, an^antie! Ou allons-nous?... La revolution chez moi L j'ai nourrl de ma soupe Thydre de I'anarchie sous la figure de ces valets idiots, (on Sonne.) Ou soQue cncorc et person oe pour ouvrir I Faudra-t-il done que j'aille moi-m^me tirer le cordon comme si j 'avals encore seize ans... alors que dans Ja loge de mon pere?... Heureux fige, heureux cordon! ou 6tes-vous?
EUe reste absorbfee.
SCfiNE IV MADAME DE SAINT-REMY, LA COMTESSE
MADAME DE SAINT-REMY
Bonjour, comtesse, si je sonne, c'est pour la forme, car la porte est toute grande ouverte. Que se passe-t-il chez vous?
SCfeNE QUATRlfiME. 187
LA COMTESSE, se lerant.
Ah! c'est vous, chere Saint-Remy! Figurez-vous que tous mes gens sont en delire. Le souffle de la revolution a vent^ sur eux.
MADAME DE SAINT-BEMY
J*aimerais mieux : lo vent de 1& revolution a souffle ; mais c*esl aCfaire de godt et de premiere Education.
LA COMTESSE
C*est possible! En attendant, me voila seule a la maison avec ma fille; mais elle, vous la connaissez, Marguerite, jamais elle ne consentira k tirer le cordon de personne, elle, fille d'un prince polonais.
MADAME DE SAINT-KEMY, k part.
De la Petite Pologne. (naut.) Je comprends sa repugnance. Je venais justement vous parler d'elle.
LA COMTESSE
Vous avez quelqu'un en vue? dites vite. Asseyez-vous done.
MADAME DE SAINT-REMY
C'est un parti s^rieux. Un jeune homme de trenlequatre ans, bien conserve, de Toeil, de la dent, du cheveu^ des chevaux, un grand nom, un grand train, cinquante millc livres de rentes.
LA COMTESSE
Cinquante mille livres de rentes! Ahi ma ch^re! qo. remettrait du beurre dans les epinards de mon blason.
MADAME DE SAINT-REMY
Yotre blason? vous voulez rire.
LA COMTESSE
J'cn ai acheie un tout neuf. Est-il noble voire protege?
MADAME DE SAINT-REMY
II doit retre.
LA COMTESSE
Et de quoi dcarte-t-il?
MADAME DE SAINT-REMY
D'azur k boutons d'or.
LA COMTESSE
Ma fiUe est t lui ! qull vienne !
MADAME DE SAINT-REMY
Je lui ai dit de venir ce soir.
LA COMTESSE
Oh ! je suis impatiente de le voir. Et personne poiir faire le service, passer les rafraichissements, annoncer. Voyons, ch^re belle, vous qui fites une femme de ressources, procurez-moi un domestique quelconque.
MADAME DE SAINT-REMY
J'ai votre affaire... Je connais un hommede place qui s'entend tr^s bien aux soirees.
LA COMTESSE
Vous me sauvez.
MADAME DE SAINT-REMY
Mais vous savez nos conditions... Marguerite n'estpas bien facile k marier...
LA COMTESSE
Vous Youlez quelque chose ?
MADAME DE SAINT-REMY
Je veux vous rappeler nos conditions.
LA COMTESSE
Qui, oui, dix pour cent sur la dot du futur siTaffaire se fait. Eh bien, je ne me d^dis pas.
MADAME DE SAINT-REMY
Cost convenu I Ah ! & propos, ne pourriez-vous pas me prater vingt-cinq louis ? j'ai un petit billet a payer demain matin.
SCftNE CINQUlfeME. 189
LA COMTESSE
Croycz-vous que jeles aie ? Venez ce soir, vous les ferez k la table dejeu. On soupera. II y aura du pigeon. Al-' Ions, chhre amie, envoyez-moi votre domestique et voire prot6g6.
MADAME DE SAINT-REMY
Pour le domestique, vous Taurez dans un instant.
LA COMTESSE
Passcz done en m^me temps chez mon notaire; quMl ne manque pas ce soir, je serais bien aise de prendre son avis au sujet de ce mariage.
MADAME DE SAINT-REMY
G'est une affaire entendue.
LA COMTESSE
Allez vite ! Je n'al personne pour ouvrir.
MADAME DE SAINT-REMY
£h bien ! si je laissais la porte tout contre... Est-ce que voire maison n'est pas sure?
EUe sort.
LA COMTESSE
Si fait I ne fermez pas.
SCfiNE V MARGUERITE, LA COMTESSE.
MARGUERITE
Eh bien, m^ro I il n'est arrive personne ?
LA COMTESSE
Baptiste et les autres ont d6camp6 sous pr6texte de politique; mais il s'agit d'aulre chose... Un ami de madame de Saint-Remy, un parti splendide sepr^sente ce soir pour vous, le marquis de... de... j*ai oublie de
lui demander son nom, le nom ne fait rien a TafFaire. Enfin c'est un noble, d'azur a boutons d'or; ayez Fair de ne rien savoir. Cinquaote mille livres de rente, cheveux, chevaux, des dents, de Toeil, voiture, etc., un grand train. II est fort bien, la fleur de T^ge, trente-quatre ans. Soyez aimable, pr^venante m^me.
MARGUERITE
M^re, je ferai de mon mieux.
LA COMTESSE
Ch^re enfant I que je t'embrasse ! Viens te donner un coup de peigne.
Elles sortenl.