DE LA BELLE HELENE A LA BONNE HELENE
Promenons-nous doucement parmi les tombes. Les œuvres mortes ont leur g-râce et on peut goûter cette grâce avec sécurité lorsqu'on est certain que les œuvres sont bien mortes !
Morte la Belle Hélène^ qui a palpité d'une vie si ardemment fiévreuse. Morte la comédie parodique, qui s'est agitée si brusquement avant de disparaître. Mais par quelles roueries cocasses et un peu saugrenues la comédie parodique trouve-t-elle le moyen d'appartenir au théâtre poétique? Il est vrai qu'elle lui appartientsi peu î Elle se donne à lui si distraitement ! Elle se retire en se prêtant. Elle est du moins, la caricature du théâtre poétique : elle trahit toutes les inspirations des poètes. Et puis, elle est écrite en vers mélangés de prose, ou en prose mélangée de vers. Même dans la comédie parodique, les vers sont de la poésie quelquefois. Il advient même que la comédie parodique soit écrite en vers totalement. Au surplus elle est l'épanouissement ou l'émanation d'un genre qui fut poétique et le fut monstrueusement : le genre burlesque. Enfin, la comédie paro-
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clique doit à Meilhac et Halévy d'avoir existé et d'avoir eu une existence littéraire, et Meilhac et Malévy esprits aimables, faciles et riants, dune ironie légère, délicate, subtile, par surcroît d'une sentimentalité assez tendre, avaient quelque ])oésie eu leur Ame eharmanlede Parisiens.
Il fallait, paraîl-il, (juils lusscnl l^u-isicns [xmrécriit^ des comédies parodiques. Il n'était pas superllu qu'ils fussent poètes. Seuls, en elï'el, les poètes savent rire avec à propos, souplesse, extravagance calculée et excentricité méthodique, qui sont parisiens. Meilhac et Halevy ont bien ri, et dans les conditions voulues et avec suffisamment de sagesse dans la folie et suffisamment de folie dans la sagesse, ils ont bien ri parce qu'ils ne laissaient pas d'être poètes en étant très parisiens.
Ils ont môme ri, non sans originalité; et grAce à eux, la comédie parodique a eu une sorte d'existence littéraire. Elle provenait du vaudeville à couplets, car même au théAtre on n'invente jamais rien complètement, et les œuvres les plus nouvelles sont solidement rattachées aux œuvres les plus anciennes... Mais la gauloiserie du vieux vaudeville disparaissait car la comédie parodique est essentiellement parisienne et ce qui est essentiellement parisien est sans doute français, mais n'est gaulois nullement... En outre, la musique devenait plus importante, s'associait à la marche de l'action dramatique. 11 faut convenir que la comédie parodique est une opérette. Elle l'est, mais ne l'avoue pas, car elle prétend être beaucoup plus encore et bien autre chose. Elle est, en tout cas, la dernière incarnation du burlesque dans la littérature. Le genre burlesque a régné longuement en France. Rançon de notre goût et de notre culture. Les auteurs de la comé-
die parodique ont prolongé son règne et Tont dans une •certaine mesure améliorée et régénérée. Ils ont ôté du burlesque la grossièreté ignoble. Sans doute, Tont-ils acmplacée par quelque perversité ingénue. Mais enfin prenez note de ceci : l'esprit parisien n'est pas grossier. Et pour couronner leur ouvrage, ils ont voulu que la comédie parodique fût une satire.
Satire universelle. Le dessein n'est pas seulement de railler, de dénigrer, de tourner en dérision. On veut, par surcroît, faire la satire, la satire efficace, bref, la satire qui excite à mépriser, à détester les êtres contre <jui elle s'exerce. En tout cas, consciemment ou inconsciemment Meilhac et Halévy ont transformé la comédie parodique en une satire à laquelle rien n'échappe ni ne résiste. Les dieux sont grotesques. Les rois et les prêtres sont avides et fêtards. Ils sont surtout stupides. Stupides, ils le sont tous. Dans la Belle Hélène il y avait quelque intérêt et quelque agrément à distinguer les uns des autres par des traits caractéristiques les rois ■de la Grèce. Or, ils sont tous également et pareillement bêtes. Ils sont bêtes avant tout et après tout. Bètes, les ,| deux Ajax. Bête, Ménélas. Bête, Agamennon. Bête, le bouillant Achille. Peut-être celui-ci est-il plus bête que ses camarades; ses camarades toutefois sont très bêtes aussi. Les prêtres sont fripons et le grand prêtre Calchas va jusqu'à tricher au jeu. Tels les hommes, tels les sentiments, les idées ou les institutions qui dirigent les hommes ! La comédie parodique fait la satire de la religion, des pratiques et des croyances. Jupiter n'est qu'une baderne et son tonnerre une plaque de tôle. Les dieux n'existent pas ou n'existent guère. Et les prêtres au profit des princes se contentent d'exploiter la crédulité et la générosité des foules. Mais la
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crédulité fléchil et la générosité faiblit. Les offrandes jirésentées dans les temples sont médiocres : des fleurs, (les fruits, du laitage, des fleurs, encore des fleurs! Trop de fleurs ! Il est passé le temps où l'on sacrifiait volontiers aux dieux des troupeaux de bœufs et de moutons î La religion s'en va, et la comédie parodique précipite son départ, sa disparition. L'amour se meurt. La comédie parodique fait même la satire de l'amour.
C'est le devoir des jeunes tilles.
Rejetons des grandes familles, De soupirer de temps en temps Sur la mort de beaux jeunes gens!
Les temps présents sont plats et fades : Plus d'amour ! plus de passion ; Et nos pauvres âmes malades Se meurent de consomption !
Il nous faut de l'amour, n'en fùt-il plus au monde î
Maiscetamour ne seraplusquegalanterie etsensualité. Point de tendresse, et point d'idéal, plus de poésie ! On est obligé d'admettre ces conclusions et d'affirmer que la satire est au fond de toute comédie parodique, puisque les auteurs de la Belle Hélène terminent leur satire en enseignement. Ils ont, comme tout le monde, des intentions morales. Ils donnent, eux aussi, des leçons au peuple. Ils lui recommandent d'être gai. La gaieté est l'unique but de la vie ; la gaieté est la seule excuse de la vie :
Je sais qu'il est de protonds moralistes
Qui font état d'être sombres et tristes ;
Mais ces gens-là se trompent lourdement.
L'homme vraiment honnête est rempli d'enjouement.
Le culte de Vénus est un culte joyeux.
Je suis gai, soyez gais, il le faut, je le veux !
Les héros de Meilhac et Halévy obéissent à tous ces préceptes: ils sont gais, et ils s'amusent pour être plus gais, et ils aiment d'un amour dépourvu de complication^ mais d'un amour bannissant toute mélancolie; l'amour, ou ce qu'ils appellent ainsi, leur est un moyen d'être gai, car ils sont gais, ils sont en fête perpétuelle.
Dociles aux moralistes de la comédie parodique, ils devraient donc leur être sympathiques. Pourtant, ô logique de la bouffonnerie ! les auteurs accablent leurs héros et les vouent au ridicule éternel. Les procédés qu'ils emploient pour les ridiculiser sont simples et, malgré la fantaisie de Meilhac et Halévy, vulgaires. Les héros sacrés et consacrés qu'ils prennent pour personnages ne sont plus que des fantoches extrêmement falots de l'époque contemporaine. Ils parlent la langue du jour; et dans la langue du jour ils préfèrent les expressions les plus éphémères. Ils parlent « argos » comme dit Calchas. Ils soupent au cabaret. Et si on parle encore argot maintenant, ce n'est plus le même argot que l'on parle, et on ne soupe plus au cabaret... En outre, ces grands héros se rabaissent à être seulement des petitsbourgeois. Orestedemande « son mois, » à son père Agamemnon ; il emprunte de l'argent à « sa tante » Hélène. Les rois de Grèce jouent au jeu de l'oie et se disputent en criant. Hélène, recevant quatre rois à dîner, ne veut pas faire une toilette extraordinaire :
Non, pas de toilette éclatante, Rien de voyant, rien de décolleté.
.Je veux une robe montante Claquemurant ma grâce et ma beauté.
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Et sa suivante, au nom le plus j^rec possible, Bacchis, lui répond comme une femme de chambre parisienne : «Y pensez- vous, Madame? Ne pas vous décolleter Un jour comme aujourd'hui. » Et, en fin de compte, ce Ménélas est un mari trompé : il l'est coinm»' nn pauvn^ diable de petit bourgeois...
Il se peut que l'emploi constant de ces mêmes procédés fatigue par sa monotonie; il se peut, au contraire, qu il enthousiasme par sa persistance. Tout dépend d(^ la manière. C est en coJa surtout qu' « il y a la manière ». La manière de Meilhac et Halévy était incontestablement fort bonne. Mais ces procédés leur étaient imposés puisqu'ils constituent la parodie elle-même. Eux et leurs imitateurs devaient s'attaquer — c'est le mot — aux grandes et magnifiques légendes et les dénaturer. Ou bien, s'ils prenaient comme dans la Grande-Duclicssc de Geroislein, pour point de départ de leurs bouffonneries, des réalités observées des petites cours d'Allemagne ou d'ailleurs, ils devaient accuser la parodie par l'énormité de la caricature et infiiger à leurs plaisants personnages des masques de carnaval. Mais on sent que les procédés de la comédie parodique étant toujours les mêmes, les légendes à travestir étant très peu nombreuses, la comédie parodique ne pouvait avoir qu'un triomphe momentané. La verve de Meilhac et Halévy, la joyeuse folie de l'époque firent que ce triomphe de la comédie parodique se produisit de i865 à 1870. Le souvenir même de ce triomphe se serait dissipé si la poésie n'avait relevé la qualité des bouffonneries auxquelles Meilhac et Halévy se complaisaient- Car cette qualité est souvent médiocre. Il importe peu que leurs comédies parodiques soient assez mal composées. La Belle Hélène, puisque cette œuvre nous sert
d'exemple, est une pièce échevelée et dont les principales scènes pourraient, sans aucun inconvénient, être remplacées par d'autres qui ne leur ressembleraient point. Mais enfin, VIliade non plus n'est pas une œuvre très bien composée. Il importe davantage que, les. comédies parodiques brillant par Tesprit et ne pouvant briller que par lui, cet esprit ne soit pas toujours de choix. Meilhac et Halévy consentent à des anachronismes effrayants, dont l'effet est trop facile véritablement. Meilhac et Halévy, qui ne regrettent pas, de propos délibéré, le calembour et qui ont peut-être raison, car le calembour est naturellement imprévu et fantasque, font des calembours, dont les plus sympathiques commis voyageurs de France rougiraient sans doute. Que pensez-vous de ces petites facéties?
AJAX PREMIER, jOllCinl.
— Onze... se réunira sous la tente du bouillant Achille.