‹ Le théâtre des pòetes, 1850-1910Chapitre 17 sur 39 · FRANÇOIS C0PI>1:E · texte numérisé non relu

FRANÇOIS C0PI>1:E

peut ne rien dire, mais le dit avec une convirtion qui vous conquiert, avec une foi-ce définitive (jui vous maîtrise...

El parce (jne Coppée exprime avec élo(iuen<*e les idées les plus générales et les plus généralement a<lmises, parce qu'il les décore d'images bien connues, d'images de consommation couranle, parce qu'il ne manque jamais les eflets poétiques attendus, on peut dire que C.oppée continue la tradition française. Les uns le voudront classique et citeront Corneille. Les autres le verront romantique et nommeront tlugo.

On peut les évoquer tous les deux. Coppée est à la fois classiciue et romantique, parce qu'il ne choisit pas, et parce que, en la marche ardente et méthodique et pourtant de libre allure de ses drames, il continue la tradition française tout entière, celle-ci ou celle-là au gré des braves gens. Quand on est traditionnel, on risque d'être seulement conventionnel. Et bien malin qui distinguera où la convention commence et où la tradition finit. Coppée est traditionnel parce que son éloquence n'est point rigide en sa grandeur tragique ; et les soins attentifs dont ce Parnassien entoure son style sûr et lumineux le sauvent de la convention toute nue, c'est-à-dire de la morne et pauvre banalité.

Son habileté dramatique lui est aussi une protection. Coppée, bien qu'il soit souvent poète lyrique au théâtre, est un bon dramaturge. Ses pièces sont « de la belle ouvrage ». Il expose avec une vivacité saisissante, noue avec ardeur, dénoue avec verve. L'intérêt progresse. Il se fait de plus en plus pressant. L'alYaire est bien menée. Les épisodes mômes, qui ne sont pas indispensables à l'action, lui sont enchaînés; et ils plaisent par leur véhémente ingéniosité. Les ruses dramatiques

lie François Coppée sont parfois ingénues; et il lui arrive d'employer des moyens dont le roman-feuilleton ne se sert plus parce qu'il s'en est trop servi : dissimulations enfantines et puériles, surprises, déguisements et mas(|ues et substitutions, des choses, des choses ! On ne tolérerait pas ces combinaisons trop sommaires de dramaturge, si Coppée avait Tair de se moquer du monde. Mais Coppée ne se moque pas du monde. Il est sincère, quand il invente ces complications fantastiques et simplettes : il les invente sans malice. La foi qu'il a en elles leur communique une force et une jeunesse nouvelles. Coppée a Tame du lecteur ou du spectateur populaire. Il a mis en bouquet ses petites fleurs bleues ; et il agence en drames adroits les histoires horrifiantes qui séduisent l'aimable peuple français ou spécialement parisien, autant que les chansons sentimentales. Tout l'effort de Coppée tend à préparer, à amener, à aggraver une situation tragique, but, centre, pivot, dirai-je, pivot du drame. 11 n'est rien qui ne tpurne autour du pivot. Coppée tourne comme le reste. Il émeut parce qu'il est ému. Il « y croit ».

Il a raison d'y croire parce que l'adresse à nouer et dénouer l'intrigue est indispensable à qui écrit des romans-feuilletons dramatiques. Mais si Coppée a eu, comme il était juste et nécessaire, pour dessein principal de tirer d'une situation tous les éléments d'émotion dramatique qu'elle peut donner, il n'a pas dépouillé toute littérature. Oh, non I Et à son heure, il fut le successeur de Corneille tout comme un autre. Il hésita beaucoup pour savoir à qui il succéderait. Coppée ne manquait pas d'être assez livresque comme le sont tous les poètes de notre époque à certains égards trop cultivée. Il aimait les lettres d'un cœur généreux. Il était

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Jcvol à tous les grands esprits, à loiiUs les grandes âmes poéticjues. Coppée a donc disposé à travers son théiUre beaucoup de souvenirs rapportés de ses nombreux voyages dans l'œuvre de Shakespeare. Surtout il adora Victor Hugo, lui dont la fervente jeunesse de petit Parisien, qui croit <léjà sentir du ciel l'influence secrète, s'était épanouie au soleil romantique. Admiration. Inlluence. On nol(^ celle-ci comme celle-là dans Severo TorelU, dans les Jacobiles moins heureux, ('e drame: Serero Torelli, surtout, est d'un romantique impénitent qui jette à profusion sur ses personnages grandioses d'une époque grandiose les couleurs éclatantes, couleurs du lieu, couleurs du temps. L'Italie de la Renaissance étincela de son mieux dans Severo Torelli. Mais voici que le romantique renonce. Et Corneille devient le maître de Coppée. C'est cependant Coppée, ce n'est pas Corneille qui écrit Pour la Couronne.

De Bornier, Parodi, Coppée : bons esprits, braves cœurs, bourgeois estimables, sont imprégnés du romantisme plus ou moins contemporain de leur jeunesse. Ils veulent innover. Ils innovent selon leurs moyens et ne sont pas très coupables, si leurs forces les trahissent. Et ils s'imagment être plus nouveaux en prenant des modèles plus anciens. Ils remontent, d'un cœur léger et d'un pied lourd, jusqu'aux classiques. Maisle raflinement de Racine les gène, les offense même un peu comme une sorte d'injure personnelle. Le simple et droit et pur el noble Corneille enchante au contraire et exalte tous ces braves gens. 11 faut de l'héroïsme, et du meilleur, à ces gardes nationaux de la poésie !

Coppée, écrivant Pour la Couronne, est héroïque éperdument. Et il développe des exemples d'héroïsme selon le mode de la tragédie classique. Coppée ne peint

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plus les mœurs. Pourtant Dieu sait si les mœurs de la vague Balkanie où on s'agite pour la Couronne sont pittoresques! Mais Coppée.a bien autre chose à faire. Il peint des caractères !... Remarquez-le, il n'analyse pas ces caractères. Coppée n'est pas psychologue. Coppée n'est pas subtil. Il dresse ces caractères en bataille. Il les oppose brutalement pour l'action, — pour l'action infâme ou vertueuse, en tout cas pour l'action grande et presque surhumaine. Ces êtres sont simples, simples, simples comme des guerriers ou des rois. Ils ne cachent rien, n'ayant rien à cacher... On pourrait admettre qu'ils sont seulement des fantoches de mélodrame où les êtres ont quelque droit de ne point vivre d'une vie profonde et bien personnelle, où la situation est tout. Disons, sans insister, que les personnages de Pour la Couronne sont à peine des individualités, à peine des hommes; ils sont des types. En eux s'incarne le bien ou le mal porté jusqu'aux extrêmes limites de la puissance d'action humaine. Michel Brancomir est traître comme la trahison et même un peu davantage. Il est le traître. Constantin Brancomir est à la fois l'honneur et le patriotisme. 11 l'est à fond, il l'est totalement, immensément. Les événements ne manquent pas de mettre violemment en antagonisme ces surhommes primitifs et définitifs. Et la mâle vertu civique de Constantin subit de rudes assauts, comme il est accoutumé dans les tragédies classiques. Ce chaleureux garçon se voit contraint de choisir entre deux devoirs. Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses ! Il aime son père. Il aime sa patrie. Sacrifîera-t-il sa patrie à son père? Sacrifiera-t-il son père à sa patrie? Le père trahissant la patrie, notre Constantin, pour ne pas sacrifier la patrie, sacrifiera le père. Il est ainsi congrûment héroïque et cornélien. Au surplus, une

1(m:oii «générale résulte pour rhuuianilc de ce dur sacrilice : enlre deux devoirs, il ne faut jamais choisir le moindre ! Vous, je vous connais, el en pareil cas vous ne Iciez ^uère que ce que vous pourrez, parce que vous éles des hommes faibles, embarrassés et dissertants quand seule la conscience doit parhM*; mais enfin vous savez quel sera votre devoir : il fauiba tuer Brancomir. Tuezle éloquemment ! Surtout, tuez-le !... Notre Constantin est donc un gentil cousin des Horaceset méme,parsurcroît, des Curiaces; et François ('oppée csl un potilneveu de Corneille très suffisant.

Railler serait de mauvais ton. Et je dis, moi, que la naïveté fervente de Coppée soutient sf^s ouvrages. Surannés, ses drames ne sont point immortels. Mais notre époque les peut retenir comme les exemplaires tardifs de l'art d'une époque précédente. Et Teffort accompli par Coppée pour écrire une œuvre variée n'est point méprisable. Tendre petit berger qui joua d'abord un délicieux air de salon Second Empire sur ses pipeaux des dimanches, il s'essaya à chanter ensuite de « la grande opéra ». Et sa voix s'élargit. Souple et forte, il la conduisit avec adresse; et ses accents, d'une élégante harmonie, furent éclatants, et graves, et amples et souvent pathétiques. Lui, cjui avait observé la vie des humbles et en avait célébré les modestes beautés avec un. lyrisme approprié, et ainsi, avec le concours du sage Manuel, avait doté notre littérature d'une petite poésie originale, ne poussa point l'audace de son originalité jusqu'à écrire le drame esquissé par Manuel de la vie populaire, — ce drame qui pourrait, être aussi bien, le gVand drame poétique de notre siècle... Il se plut hélas I à retourner vers le passé, — il ne nous accompagnera donc point dans l'avenir; — mais quand nous

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reinonlerons, nous, au passé, nous serons aises d'v rencontrer ce bon et probe ouvrier d'art et nous admirerons encore que tant de vigueur tragique ait pu résider on ce poète qui écrivait, avec une sentimentalité si doucement émouvante, ses petites chansonnettes.

Les Bossuet dont jouit notre époque ont fourbi, vers la fin du mois de janvier de l-an 1909, un grand nombre d'oraisons funèbres. Ils ont été effroyablement élo- ([uenls. Dans les chaires i>rivées comme sur les places [(ubliques, ils ont parlé avec la plus sympathique et la [)lus dangereuse exaltation de Catulle Mendès qui, au lout petit malin, s'était laissé choir dans la mort par inadvertance. On aurait pu croire que Victor Hugo venait de mourir une deuxième fois. Non, la première riait la bonne, et ce n'était pas Victor Hugo qui mourait une deuxième fois, ce n'était que Catulle Mendès (pii mourait une première fois et définitivement. Sa mort n'était un deuil national que dans un nombre resli'<'int de cafés littéraires. Cependant, Catulle Mendès méritait mieux ({ue ce lyrisme de contrebande dont on se sert, pour rejeter, loin de l'actualité, des morts qu'on a hâte d'enterrer. Catulle Mendès est digne d'être jugé par l'histoire littéraire. Mais il faut qu'elle se dépêche, <ar bientôt plus rien ne restera, et, où il n'y a rien, la critique [)erd ses droits. Catulle Mendès est digne d'en-

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Irer clans l'histoire de la liltéralure. On l'y laissera même bien tranquille, et, là, il n'encombrera jamais personne.

Catulle Mendès, ce n'est pas une œuvre littéraire, c'est une personnalité littéraire, ou plus simplement, une physionomie littéraire digne de retenir l'attention. Mendès fut un grand homme de lettres. Il fut, peutêtre, le dernier des vrais hommes de lettres — hommc^s de lettres exclusivement. Il fut homme de lettres avec une permanente jeunesse, et il conserva jusqu'au bout la qualité la plus précieuse aux écrivains et qui manque le plus aux écrivains contemporains : l'enthousiasme. Les Mendès seront de plus en plus rares, c'est-à-dire les hommes qui s'adonneront quarante années durant à la littérature et rien qu'à la littérature, conserveront du commencement à la fin le même enthousiasme infatigablement frémissant, vivront avec inépuisable allégresse dans une gloire bruyante et assurément précaire et aimeront passionnément les lettres parce qu'ils s'aimeront en elles. Catulle Mendès aura été l'un des derniers, j'ai dit le dernier, peut-être, de ces êtres originaux. La postérité, pour cela, recherchera quelquefois son nom, si elle est de loisir. Et il n'est pas interdit de penser que quelque érudit de la fin du vingtième siècle s'aventurera à travers le fatras de ses ouvrages périmés et ressuscitera dans un livre véhément, trépidant et grouillant, écrit à la manière de ceux de M. Emile Magne — de Scarron et son milieu, par exemple — l'être furieusement pittoresque que Catulle Mendès fut toute sa vie et qu'il était encore le dimanche, 17 janvier 1909, à l'heure de minuit. Peut-être môme, un poète dramatique composera-t-il pour le théâtre une grande pièce sur Catulle Mendès, une pièce analogue à celle que Catulle Mendès composa sur

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(îlatigny, et meilleuro que celle-ci, je l'espère. Ainsi revivra pour quelques heures Catulle Mendès : après tout, ce sera justice.

Catulle Mendès entra dans la littérature en conquérant. Secret de ses succès; explication de sa faiblesse. Il était très beau et ne s'en cachait pas. Si beau qu'il fût, il ne lui plaisait pas de vivre la vie en petit-maître, mais en maître. Il voulut la vivre avec intensité. iJès d'abord, il se donna pour un chef. Il était certain de sa supériorité. 11 ne « peinait » donc pas pour la tûche littéraire qu'il accomplissait. Confiant dans le génie qu'il s'attribuait noblement, il demeura toujours un improvisateur. Son œuvre tout entière porte la marque fatale de llimprovisation. Et qu'on ne dise pas : il ne pouvait sous aucun prétexte refréner sa facilité impétueuse, tel étail son tempérament, et il fallait bien qu'il lui cédât. Non, C:dulle Mendès a constamment écrit avec indiscipline parce qu'il avait, dès ses débuts, le sentiment d'être un triomphateur. H n'était pas homme à surveiller les inspirations (jui lui venaient d'un dieu. 11 les exprimait pèle-mèle, en désordre, lorrenlueusemcnt. Il reste victime d'une facilité énorme, gigantesque, monstrueuse, et qui avait, somme toute, quelque excuse de se prendre pour du génie. Il en reste victime parce que son œuvre s'étala, surabondante et confuse; et cette œuvre si considérable ne parvenait même pas à être" imposante par sa masse, parce que chaque année qui passait la désagrégeait.

Mais il n'est pas possible, il ne sera jamais possible de n'être point impressionné par l'immensité même de cette œuvre. Séparez-en les éléments, rien ne résiste à votre analyse. Rassemblez-les, et Catulle Mendès que vous jugerez, sans doute, un écrivain très discutable

l;U LE TTIEA.TIŒ DES POETES

VOUS apparaîtra comme un lilUérateur prodigieux.

Il est poète, poète né. ïl se jette, il se rue dans h^ poésie au déclin du romantisme. Et le voici tout de suit(\ soit le plus parnassien des romantiques, soit le plus romantique des parnassiens. Au fond, il est romantique essentiellement. Il Test par ses défauts comme par ses dons exubérants. Mais les œuvres des romantiques étaient vivifiées par la valeureuse simplicité de ce& poètes sans malice. Catulle Mendès a la même vaillance, mais il n'a plus la même simplicité et il se montre tout de suite un artiste extrêmement habile qui joue de tous les procédés et qui se joue de tous les procédés. 11 est un virtuose intrépide et frénétique. Ne croyez pa& que ce jeune envahisseur puisse se résigner à suivre la cohorte d'Hernani. Il regarde Victor Hugo et lui dit : A nous deux ! Il fonde le Parnasse comme il eut pris un bock, — triomphalement. Le destin de Catulle Mendès veut que ses poèmes soient trop scintillants et trop barbouillés de trop de couleurs pour figurer devant nous la poésie parnassienne. Du moins, il fut le fondateur d'un groupe de poètes, d'une école, d'une esthétique même que l'histoire de la littérature ne saurait publier. Gardons-lui l'honneur de son invention.

Cependant, Catulle Mendès, romancier et auteur dra-J mati({ue, ne put pas se dégager du romantisme. Se* romans arrivèrent beaucoup trop tard dans notrt monde beaucoup trop vieux. Mendès avait trop dt verve grandiloquente, un lyrisme trop facilement pn lixeet désordonné pour se plier aux exigences de Tari dramatique. Ses œuvres débordantes manquent d< cette logique harmonieuse et de cette vive clarté qui le théâtre réclame, mais dont le roman a besoin. L< personnages s'agitent, inconsistants parmi leurs disi

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ours; les complications romanesques elles-mcnics iiésilent et se confondent dans le cli(|uetis des mois -superflus. La beauté de certaines pages s'affaiblit, se |)erd dans l'intempérance d'un lyrisme parvenu et prodigue qui intervient t'm-ieusement où il n'a (pie faii'e et revient toujours au moment qu'on le croit décidément exclu... Il faut de toute nécessité que ce lyrisme s'épanche. Encore peut-on dire que, au lliéAtre, il est en quelque manière contenu. Les héros'ont beau être des orateurs et même des rhéteurs, les conversa tioiL^ ont beau être des discours ou des conférences, conférences et discours ont une fin car un autre héros pousse la porte et demande à son tour la parole. Mais le romancier fait ce qu'il veut. C.atulle Mendès, quand il crivait un roman, avait toujours le temps d'arriver ai; i)0ut. Il baguenaudait en route. Il n'avait pas un goût très bon : il choisissait mal ses amusements. Il s'attardait, et son libertinage s'aggravait de perversité... cl essayez aujourd'hui de relire ses romans où son talent si varié se disperse, s'égare î

Or, nous retrouvons ici le charme de ce littérateur effréné qui improvi.se avec acharnement. Catulle Mendès est devenu critique dramatique. Il était trop intelligent pour croire que le poète déchoit en devenant critique. Il fut récompensé, car jamais ce poète n'employa mieux ses facultés que lorsqu'il fut devenu critique.

Critiiiue, Mendès rapporte tout à lui. Il se place aii centre du monde. Il a pour principe de tout admirer parce qu'il se juge supérieur à tout. Il admire un i>eu à tort et à travers. Ce défaut a de quoi plaire. Mais il témoigne d'un vice essentiel chez Catulle Mendès : Mendès n'a jamais su choisir. Il ne se flatte pas d'avoir

mi goût déterminé. Dites, si cela vous agrée, qu'il est on ne peut plus compréhensif. J'y consens. Alors, convenez qu'il ne peut être un directeur énergique des consciences littéraires. Que dirigerait-il puisqu'il ne peut se diriger lui-même et puisqu'il s'enthousiasme selon sa fantaisie? Son admiration, toujours vibrante, embrasse trop, étreint mal. Parfois, cette admiration, perpétuellement prête à se dépenser avec éclat, est utile : Mendès sut être un précurseur. C'est un peu grâce à lui que le culte de Wagner fut célébré en France. On a pu l'oublier. Il est équitable désormais de se le rappeler. Mais, la plupart du temps, Mendès exalte les formes d'art qu'il préfère entre toutes et qui ne laissent pas d'être un peu surannées. Il combat les œuvres'qui sont les plus différentes des siennes. La pièce bien faite Jui inspire une antipathie extrême et les pièces qu'il fait ne sont pas des pièces bien faites. Il considère les œuvres dramatiques adroitement et régulièrement combinées comme des œuvres inférieures par cela même qu'elles sont combinées adroitement et régulièrement. 11 a tort.

Il manifeste une horreur dégoûtée du vaudeville. J'accepte qu'il ait raison. S'il déteste le vaudeville, c'est parce que le vaudeville est dépourvu de cette finesse et de cette élégance sans lesquelles il n'est pas chez nous d'ouvrages véritablement littéraires. Au surplus, Mendès ne fait pas de vaudevilles. Mais il tolère les ballets, les féeries, lorsque le luxe des décors les pare d'une sorte de somptuosité artistique. Mendès fait volontiers des féeries, des ballets qui sont luxueusement « montés ». Il est sincère cependant en ses admirations comme en ses dénigrements. Et sa critique dramatique, érudite, à facettes, est l'une des moins oiseuses que les lettrés de notre époque aient pu lire depuis

beaucoup d'années. Elle est abondante, néanmoins substantielle ; et on en peut extraire des idées, d'excellentes idées en nombre apprécial)le...

Que peut-on extraire de tout son théâtre? Assurément, on ne peut pas en extraire une bonne pièce.

Catulle Mendès, parce que le théâlre avait imposé la domination romantique, parce que le théâtre assurait encore la gloire la plus retentissante, s'acharna toute sa vie à écrire pour le théâtre. 11 est vrai que loule sa vie il écrivit toutes sortes de choses, sans s'y acharner, tout simplement parce qu'il était dans son destin d'écrire. Mais il s'acharnait à écrire pour le théâtre dont toutes ses qualités l'éloignaient et dont SCS défauts ne le rapprochaient pas. Il écrivit des pièces et des pièces, héroïquement, vainement.

La souplesse de son esprit était admirable et el- Irayantc. Tous les écrivains s'amalgamaient en lui et tous les genres littéraires. Il était plastique prodigieusement. Jamais embarrassé, d'ailleurs, de ses imitations qui restaient inaperçues de lui-môme I II allait, libre et joyeux, inventant, combinant les œuvres les plus disparates. Et il se trouvait que de ces inventions et de ces combinaisons résultaient des drames. Quelle ingénieuse souplesse, oh oui ! Toutes les époques, tous les milieux reparaissent, s'ds ne revivent pas dans son théâtre. Il n'est aucun monde qui ne lui soit familier. II va, incessamment heureux et facile, du dix-septième siècle de Scarron au dix-neuvième siècle de Glatigny, de l'Espagne de Philippe lia la France de la Restauration, de la frivole Fiammette à l'énigmalique Thérèse en passant par la sombre Médée. Il va, perpétuellement allègre et aisé, de Victor Hugo à Leconte de Liste et aux petits poètes anacréontiques de toutes les civilisa-

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lions licencieuses. El il ne se désiste pas un moment d'être enchanté d'écrire el d'avoir en lui, à mesure qu'il écrit davantage, comme une jeunesse de plus en plus ardente. Catulle Mendès est un virtuose admirable el eiïrayant. Isolée de son œuvre enlière, son œuvre dramatique est d'une éblouissante divei^ité. Elle est composite, elle est hétérogène, elle est hétéroclite: pour bien juger Mendès à son gré, ne convient-il pas d'entasser les épithètes qui se complètent un peu en se répétant beaucoup, et encore n'est-on pas sûr de jamais tout dire tant sa variété déconcerte — sa variété dont la mouotonie est accablante, hélas ! Mais cette œuvre, répandue dans la fièvre d'un enthousiasme perpétuellement vibrant, cette œuvre demeure insaisissable. Mendès a moissonné des moissons de fleurs multicolores, mais il a mal lié ses capricieuses gerbes, et les fleurs envolées

Dans le vent à la mer s'en sont toutes allées.

Pas même de grands succès éphémères. Tout est d'hier. Quoi pour aujourd'hui ? Rien pour demain.

Ce virtuose, en eiïet, prestigieux et déplorable, qui exécutait des pièces de théâtre avec une fougue exaspérée, ignorait la vérité humaine. Il n'était pas ému, puisqu'il « faisait de la littérature », puisqu'il se livrait seulement à des exercices de haute école littéraire. N'étant pas ému, il n'était pas émouvant. Si vis me flere... Catulle Mendès ne pleurait pas. Il était bien trop content d'écrire des drames. Il les écrivait à la façon des romantiques. Mais il n'empruntait d'eux queleurs procédés, leurs artifices, et il gesticulait dans le vide avec frénésie. Mendès est toujours un romantique surexcité, il est souvent un romantique saugrenu. La

CATULLK MEM)i:s J i'.i

complexité de ses personnaj,^cs est éuoniio el puérile; les anlilhèses de leurs sentiments ou de leurs actes sont formidables et enfantines, et Mondes multiplie dans la suite des péripéties les complications de détail, incohérentes, contradictoires — et superflues, tellemenl qu'on ne peut plus ni frémir, ni sourire: on se perd «'I on cherche à se retrouver. El Mendès est un roman tique d'extrême décadence. Il est lui-même la décadence radieuse et triomphale I

Catulle Mendès écrit ses pièces comiue s'il savait que le IhéAtre doit reproduire la complexilé de la vie. En réalité, il ne le sait guère, el ses héros sont complexes uniquement parce que Mendès n'est pas très simple, el aussi parce que Mendès écrit très vite, imagine en écrivant; alors les complexités naissent, vont^ viennent, disparaissent et de nouveau suivissent, à la ya comme jeté pousse. La plu[>arl du lemps, elles sont iïi'tilicielles, factices, arbitraires, inacceptables. Par hasanl, elles sont claires et judicieuses. Mendès a créé un (Jlaligny parfaitement complexe et suffisamment vrai, un Glatigny incpiiet, aventureux et calme, alerte, funambulesque et triste, bohème, comique et douloureux, en qui s'incarne si Ton veut la bohème parce que la bourgeoisie ne peut s'y incarner. Physionomie mouvementée, où les contrastes s'opposent sans se heurter trop brutalement, à laquelle il ne manque guère que d'être très vivante ! Dans Scarron — nous implorons merci — Mendès a décrit une Françoise d'Aubigné parfaitemenl complexe et insuffisamment vraie, ambitieuse, hautaine, sèche, aimable s'il le faut et qui serait facile par raisonnement, si elle jugeait intéressant pour elle que son honnêteté cédât, calculatrice, utilitaire, politique et pourtant sensible par instants, sensible et faible„

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capable d'aimer peut-être et de tout perdre en aimant, et pour mieux aimer et pour être aimée, revenant vile à elle, se retrouvant elle-même femme d'affaires ou d intrigues, femme de tête en tout cas et non pas de cœur. Figure brillante et mystérieuse, d'une transparente complexité, à laquelle il ne manque guère que d'être un peu vivante ! Et d'ailleurs, ce sont là des rencontres occasionnelles, exceptionnelles. Mendès est enclin à prêter à ses héros des sentiments contradictoires, sans se demander si ce ne sont pas des senlimenls incompatibles. Oh ! les personnages de théâtre doivent être complexes! Il suffit de le dire et vos désirs sont pour Mendès des ordres : qui sait ! il y aurait peutêtre songé lui-même... Alors, dans une improvisation vertigineuse, il charge ses héros de complexité. Il les en accable. Ses héros ploient sous le faix, succombent. Les hommes disparaissent. Il n'y a plus que des imaginations fantaisistes d'un poète dont l'imagination est singulièrement débridée et ne fait par hasard merveille qu'au détriment de la réalité. Mendès ne se meut à son aise que dans le faux. Il n'est psychologue nullement. Ses personnages ne tressaillent, ni ne palpitent ; ils parlent, bavards implacables et resplendissants. Mendès ne leur prête pas des sentiments, mais des sujets de développement oratoires. Ainsi Mendès veut peindre au théâtre la complexité de la vie. Et comment la peindrait-il donc, puisqu'il ignore l'âme humaine ?

Il est, du moins, un rhéloricien fastueux. Hugo legrand faisait des antithèses démesurées et les balançait pendant des tirades, des actes, des pièces et des heures avec un art terrifiant. Qu'était Victor Hugo ! Voici Mendès. Et toute sa littérature est antithèses. Il ne distingue les couleurs que si, les unes près des autres, elles

s'opposent. Les caractères ne lui paraissent exacts, que violemment contrastés. 0 truculents enfantillages ! Mme Scarron est belle ; elle est canaille. Elle est faile pour exciter l'amour; elle le veut ignorer. Comme ces contrastes sont séduisants î Françoise d'Aubigné, si belle, vit avec Scarron cul-de-jatte, difforme, pauvre être misérable, pitoyable. Le contraste devient grandiose. Et Mendès ne se tient pas de joie. Mais le grotesque Scarron exprimera donc toutes les pensées les plus fines, et des sentiments d'une lugubre délicatesse. Il importe que les tleurs, qui orneront la chevelure de la reine, poussent toutes sur le fumier. Et çà, mon vieux poète, c'est de l'antithèse ! Et Mendès patauge, et s'enfonce et s'embourbe dans l'antithèse. Nous sommes consternés. Mendès, lui, s'enlize gaiement. Il n'est point mystificateur. Rhétoricien sans peur et sans reproches, il fait mourir ses pièces, martyres de l'antithèse dont il chante infatigablement les louanges. Voyez maintenant cette gentille Fiammette, si gracieusement frivole et folle, lôte légère, légère, légère, qui badine et muse avec ses petites camarades parmi les plus sombres drames, et près des cachots, dans le voisinage de conspirateurs et d'inquisiteurs sinistres, se grise de poisons violents comme elle se griserait de Champagne dans un cabinet particulier. xVntilhèse ! Voyez maintenant... eh là ! citerai-je toutes les pièces de Mendès I jl le faudrait!... — Voyez maintenant /a Vierge d'Avila. C'est l'œuvre, dit-on, c'est le chef-d'œuvre. Quel bric-à-brac romantique 1 Quel amoncellement d'antithèses ! Quelle somptuosité d'oripeaux de pacotille ! Quelle magnificence d'horreurs ! Mendès semble bien s'être réveillé un instant pour concevoir et disposer son ouvrage. Il a voulu mettre un portrait dans un cadre. Il a voulu faire

vivre l'élrange sainte Thérèse dans Fatroce, l'effrayante et l'exaltante Espagne du temps de Philippe II. Antithèse. Mais il en est de l'antithèse comnrie du crime :

Dans le crime il suffit qu'une fois on débute, Une chute toujours entraîne une autre chute.

Et tous les personnages de la Vierge dAvila sont des antithèses que j'appellerais des antithèses vivantes si ces personnages avaient pris la précaution d'être des personnages vivants. En eux se joignent, se disjoignent, se conjuguent, se disputent et se divisent les antithèses. Chacun d'eux évoque Mme Putiphar :

Dans ma poitrine sombre ainsi quen un champ clos. Trois braves cavaliers se battent sans relâche.

Trois, qu'est-ce que trois antithèses? L'antithèse est en marche ; elle grossit, comme une rivière impétueuse de toutes les petites antithèses furibondes qui viennent se déverser en elle. Et c'est un débordement, un ruissellement, un cataclysme^ un déluge. L'Espagne antithèse elle-même,

L'Espagne, fureur et deuil, dague et rosaire.

N'est qu un torrent d'orgueil dans un val de misère.

l'Espagne, antithèse, est submergée par les antithèses. Quant à nous, nous sommes confondus ; beaucoup restent frappés de stupeur. Ces antithèses effrénées sont le premier et le dernier mot de l'art dramatique de Mendès. Cet art décidément n'est qu'artifice. En son exubérance, il ne cesse pas d'être factice et superficiel. L'antithèse existe et entraîne le poète. Il ne résiste pas et il s'accroche partout à elle. De belles in-

CATLLLE MENDKS IV.l

vciiLiou^ ^*' reiiconlrciit, le poète les gâte aussitùl en voulant les embellir encore. Son goût du dêveloppemenl antithétique l'écarté, en effet, de la vie et de la na- (ure. 11 va droit à ce qui est extérieur. Il lui faut du pittoresque éclatant, éblouissant. S'il veut aller à l'Ame il ne pense pas qu'on puisse l'atteindre autrement (ju'eu passant par les sens. Il séduit d'abord les yeux : (iécors splendides à l'excès, costumes trop riches, jeux des lumières combinées et truquées. Il séduit l'odorat : et des parfums aromati({ues s'ajoutent aux fleurs qui caressent et qui embaument... Ainsi préparés, pourrionsnous ne pas être émus ! Mendès ne se rend pas compte que ses personnages, entourés de la sorte, sont singulièrement diminués. Sainte Thérèse est le plus grand de tous, plein de mystère, habile à dominer sur cette terre et toute à ses élans vers Dieu, femme irrésistiblement, et presque un homme, et quasi surhumaine Mendès en fait une petite poupée bien inquiétante : elle est terrible, elle est énigmatique, perverse, qui sait, bizarre en tout cas et qu'il faut surveiller, avec des extases et des mièvreries, lionne et chatte, plus romanesque encore que romantique, hors nature, un peu malade assurément, et incomparable sujet de clinique. Et Mendès vulgarise ses personnages en les diminuant. 11 les vulgarise à son insu parce qu'il recherche surtout l'émotion physique, l'impression matérielle. 11 peut donc secouer les nerfs : il ne lui est pas commode de toucher les cœurs. Encore les nerfs ne sont-ils pas secoués très fort, car Mendès rapetisse l'émotion comme il diminue les êtres. Et tous ces petits fantoches amusants, bariolés, pittoresques, d'un pittoresque gros et menu, scintillant et criard, dun pittoresque de fioritures multicolores et jolies, tous ces petits fantoches

sont pantins tiraillés en tous sens, car aucune logique intérieure n'anime les ouvrages dramaliques de Mendès. Et ils se développent, sans composition, sans ordre, obscurs, invraisemblables, impétueux. et lents, amples et troubles, chargés de nuages opaques que traversent parfois d'immenses et fugitives lueurs, comme des lueurs de phares ! ^

De phares à feux changeants ! Les couleurs scintillent, miroitent et s'évanouissent. Catulle Mendès est aise de produire ces effets de violente opposition de la lumière à l'ombre, ces effets brusques et brutaux que les hommes de bon goût ont en exécration. Lui, n'est jamais excédé de mauvais goût. Il se comptait dans le mauvais goût, il se ragaillardit en lui. Son mauvais goût n'est point prémédité, il jaillit puissamment, spontanément de la nature même de Mendès. Catulle Mendès est le mauvais goût personnifié. Mauvais goût éperdu qui s'épanche avec ivresse. Mauvais goût bellâtre et avantageux, infatué de ses fausses magnificences, brillante de verre, diamanté de strass, impertinent, provoquant, mais qui ne s'entête point dans sa gloriole aventurière, prompt à disparaître momentanément pour reparaître plus tard, trop tôt, toujours trop tôt dans quelque fantasque métamorphose.

Écrivant Scarron, Mendès s'abandonna à sa généreuse fureur de mauvais goût. Scarron n'est que du mauvais goût en action. Quand je dis : en action !... Là, le mauvais goût est vraisemblablement du romantisme dévoyé. Les romantiques chérissaient les monstres, qu'ils voyaient sublimes. Triboulet, Quasimodo sont les an- nonciateurs de Scarron. Mais Mendès a voulu que son monstre fût monstre monstrueusement. 11 lui a donné sans souffrir l'ignominie de la monstruosité. Laideur

choquante, infirmilé de stropiat misérable, abomination de cul-de-jatte, rivé au fauteuil de douleur et rampant des heures devant la foule : et ce nabot répug-nant cachant sous des grâces morales à faire défaillir les i)lus robustes l'infamie d'une conduite aflreuse à l'égal de son mal... Pourriture vivante, en eiTet, Scarron réalise l'écœurant dessein d'épouser, par une persuasion plus honteuse qu'une contrainte, une belle fille nette — et pauvre — de seize ans ! Et Mendès écrit cette œuvre et sa délicatesse n'est point offensée I Comparé à cela, qu'est donc le mauvais goût dont ses ouvrages sont parsemés ? Rien. Moins que rien assurément. N'empêche qu'il encombre tous ses ouvrages, tous. Le mauvais goût infecte ses inventions les plus pures. Il n'en est aucune qu'il ne corrompe immédiatement. Dénaluration fatale. Mondes est si éloigné de la simplicité I 11 la gûte, dès qu'il la touche. Ne faut-il pas qu'il orne sa noble austérité des plus mirobolantes parures. Il a eu, par hasard, une conception belle et sobre : il écrit et il est aussitôt victime de je ne sais quel sortilège et ce sage en délire appareille vers la folie. On dit alors : fantaisies shakespeariennes ! On dit ce que l'on veut. On dit ce que l'on peut. Mondes fait donc, s'il vous plaît, de la fantaisie shakespearienne lorsqu'il transporte l'opérette au couvent ou les sentimentalités de maisons de tolérance à la cour. Mais que son goût est donc mauvais ! Et il entreprend de parler d'amour ! Et ce Properce prétend être idyllique ! Il fut, il est resté poète erotique. Il y a dans son libertinage une sorte de dépravation rance. Tous ses mots d'amour sont malsains. Los vierges qui dans son théâtre parlent d'amour semblent des débauchées fraîchement repenties. Odor di femîna : relents de vices. Ah I les déclarations d'amour colligées

U6 lE THEATRE DES POETES

de celle œuvre dramalique donl l'amour occupe plus ou moins chaque pièce : fâcheux documenl sur une sociélé ou sur une époque si l'auteur du document était qualifié pour porter témoignage sur les mœurs de son temps. C'est partout une grosse sensualité galante d'autant plus voluptueuse qu'elle est plus mystique, et d'autant plus perverse qu'elle s'adonne davantage à être poétique. Inconscience du mauvais goût outrageant qui s'étale. Ame de Mendès qui s'épanche î

Elle s'épanche hélas ! avec une incontinente verbosité. Mendès est le verbe fait homme, oui ! fait homme de lettres ! Les dialogues ne peuvent pas ne pas être oratoires. Ils le sont interininablement. En vérité, je vous le dis, les discours des Biirgraves ne sont que des conversations sommaires, entrecoupées et haletantes. Et Mendès est le seul dramaturge qui sache mettre des discours où il n'en faut pas. Effarant bavard. Le mot engendre le mot. L'épithète crée l'image, produit la métaphore, appelle la périphrase, et les périphrases se succèdent, s'amoncellent et tout à coup crèvent en avalanches. Vous êtes étourdis. Vous êtes abrutis. Vous êtes exténués. Vous vous sentez mourir. Mendès parle toujours- D'ailleurs il parle bien. Il parle trop bien. Et cette surabondance verbale n'est pas de mots simples et drus qui coulent en bon ordre, trop pressés, trop nombreux, insistant tout de même sur la simplicité forte de la pensée. Mendès est un poète décadent, un poète déliquescent, et sa langue impropre est chargée des plus bizarres éléments. Il veut être élégant, raffiné, subtil. Il est coquet. Il est mièvre. Il est mignard. Il est artificiel. Il est contourné. Il est alambiqué. Il est sémillant et papillottant et miroitant et gesticulant. Naturellement, il l'est à contretemps, à contresens, et jamais

CATULLE MLM)! S 117

plusquo lorsqu'il importe d'exprimer des pensées «graves ou des sentiments sublimes. Mendès est un précieux forcené, d'une préciosité hurlante et tintamarresque. Mais (|uel tintamarre et que voilà donc un précieux l'ort en gueule I

Mendès est mort : et tout ce bruit assourdissant est tombé soudain. L'œuvre de Mendès est déjà décomposée. Mais des clartés diaprées étincellent encore et rayonnent sur ces ruines délétères. L'œuvre de Mendès est un chantier de démolitions pavoisées, un cimetière ilîundné a (/iornn.

Il règne par son élégance et par sa grâce. Et il est un maître de la langue française.

Son œuvre considérable est populaire parmi 1 élite des lettrés: elle lui est familière. Chacun Taime et se plaît à Taimer davantage. En vérité, chacun croit retrouver en elle les traces des grandes œuvres de notre littérature. La personnalité d'Anatole France est composite, en effet, puisqu'Anatole France imite toujours, et puisqu'il imite même par un parti pris dont il faut que nous lui soyons reconnaissants, car il imite avec un art achevé et comme un naturel exquis. Son penchant à l'imitation est si fort qu'il l'entraîne au pastiche ; et ils sont bien jolis au surplus, ils sont parfaits et probablement inégalables les pastiches que nous lui devons. On a dit de son œuvre qu'elle est une marqueterie, une mosaïque, ou plutôt on a dû le dire, quoi qu'on se soit de préférence préoccupé d'affirmer et même de prouver qu'elle est l'œuvre la plus originale qui soit au monde. Écrivains grecs, auteurs latins, chroniqueurs du moyen âge, philosophes de tous les

ANATOLE FRANCE 14î>

temps, et de notre temps : Anatole France les a tous fréquentés avec une sorte de passion nonchalante et constante, et il s'est assimilé leur substance précieuse et variée, et il la déverse dans ses contes qui sont à peine des récits, dans ses romans qui sont peut-être des études critiques, ou dans ses études critiques qui sont peut-être de véritables romans, romans d'une intelligence et d'une âme. 11 cite, il transpose, il accommode toutes les idées les plus vieilles à notre temps, à notre monde, à nos idées et, ce faisant, il les pare d'une fantaisie nouvelle qui est comme une nouvelle jeunesse. Mais il imite, il imite à perte de vue, ayant peu d'imagination et manquant d'aptitude créatrice. Au reste il imite «mi artiste merveilleux qui ennoblit l'imitation.

N'est-ce pas ce qui constitue la séduction suprême d'Anatole France et même son originalité, car qui donc oserait écrire, étant incapable de créer ? Et pour avoir cette audace, quel génie subtil d'imitation n'est-il pas nécessaire, et qu'il faut de tinesse, et peut-être de profondeur, et quel art î Artiste industrieux, et patient, et prestigieux, Anatole France accoutuma de répandre en ses livres, pour nous être agréable, son esprit incertain. Est-ce qu'il dogmatise ou bien se moque-t-il ? Estil apôtre ou ne pensez-vous pas qu'il rit ? Raille-tril ou bien aftirme-t-il des idées à quoi il tient sans qu'il veuille se donner l'apparence d'être un pédant, puisqu'il les entoure soigneusement d'une incoercible ironie? Enigme perpétuelle qu'il faut déchitîrer, permanente ambiguïté qu'il convient d'éclaircir ! On y renonce d'abord pour se donner l'air d'avoir compris, et aussi bien parce que cette ambiguïté est proprement tout le charme d'Anatole France. On sait suffisamment que ce

(îharme est souverain; et il dure. Ah ! ce charme, ce charme qui tire en longueur !. . .

Or, Anatole France a voulu récemment conduire ses contemporains à l'action. Mais on le vit muser en route comme par le passé, et il fut un décevant conducteur de foules. La jeune foi de l'apôtre était énervée par le vieux scepticisme du disciple de Pyrrhon, disciple imperturbablement fidèle en dépit des hommes et des événements. Anatole France nous enseigne en effet, avec de légères variantes, une philosophie uniforme et rudimentaire, et antique. Il tient même pour superflu de rajeunir par des arguments nouveaux ce pyrrhonisme caduc. Sans doute, il advient que par son style il fait du pyrrhonisme comme une doctrine très moderne. Mais c'est toujours et uniquement en employant les fictions, les symboles et les procédés que l'actualité lui suggère, qu'il répare les outrages que le temps fit subir à celte philosophie où s'exprima d'abord la sagesse humaine. Tel est donc le miracle accompli par ce talent auquel on ne peut égaler qu'un petit nombre de talents : avec une matière vétusté, ténue ou médiocre, il sut toujours façonner des œuvres qui nous ravissent. Au surplus, ses livres où tant de livres se fondent et où tant de personnalités se confondent, ne ressemblent guère aux autres livres. Ils sont informes en leur harmonie. Ils sont inclassables. Sontils des contes ou des psychologies en action ! Ou des recueils d'observations sociales mal cousues entre elles ? Sont-ils l'histoire morale d'un temps traduite en anecdotes mollement rassemblées ? Sont-ils des rêveries philosophiques, rêveries d'un homme assez clairvoyant ? Ils ne sont rien nettement. Anatole France n'a pas donné à ses hvres une forme précise et définitive, et

ANATOLE 1 ranci: loi

voilà son mérite peut-èlre. \oiis ne voulons plus de romans. Innombrables el tous pareils, ils nous deviennent intolérables. D'autre part, les livres où les progrès des sciences s'inscrivent sans apprêt, rebutent notre intelligence encore puérile. Kt nous sommes en travail d'une forme nouvelle de livre. Anatole F'rance nous aura prêté son concours pour cette création. Il au!'a répantlu dans ses livres, à la faveur d'un style de coloration très pâle, mais si régulier en ces proportions, les séductions incomparables d'un esprit curieux de toutes choses ; et son érudition filtrée par sa fantaisie aura fait les délices d'une génération à laquelle il aura appris par surcroît, avec une insistance peut-être excessive, qu'il importe de se défier de tout et de tous. Et parce qu'il aura vécu dans l'intimité de nos grands écrivains, de Rabelais, de Montai<^ne, de La Bruyère et de Racine, de Voltaire el de Diderot, et de Renan, parce qu'il les aura reproduits en les mélangeant dans son esprit plastique, il lui aura été donné de prolonger de nos jours et de personnifier la belle Iradition littéraire du génie français.

Poète, il est aussi ex[)ressif que prosateur. Il n'y a point dans l'oeuvre poétique d'Anatole France d'originalité novatrice, non. Mais la forme qu'emploie l'auteur des Noces Corinthiennes est d'une pure harmonie; et dans sa poésie tout le mouvement des idées se concentre d'un siècle épris des idées. Anatole France est philosophe en poésie comme en prose.

D'abord il semble se rattacher à Lucrèce. Le poète grandiose du DeNaturâ reriini l'émeut, parce qu'il a renversé le polythéisme, parce que à Jupiter, à Apollon, à Neptune... aux divinités fabuleuses qui symbolisaient les éléments, il a substitué l'action toute-puissante de

la nature et de ses lois éternelles, parce qu'il a anéanti la superstition pour mettre à sa place la vraie science conquise par la raison. Il se rattache à Lucrèce avec toute Tadmiration que peut avoir pour ce poète savant, précis, pittoresque, enthousiaste, et d'une majesté presque religieuse, un lettré moderne à qui la culture latine est chère mais qui a été initié aux systèmes de Darwin, et que Darwin a justement ramené vers Lucrèce. Il sait gré à Lucrèce d'avoir exprimé réternel mouvement de la vie universelle. Il lui sait gré d'avoir exprimé l'éternité et l'identité de la vie qui circule dans l'univers à travers les formes périssables des êtres. Et il chante lui-même les modalités de la vie identique et diverse de toutes les choses :

0 vous qui, dans la paix et la grâce fleuris.

Animez et les champs et vos forêts natales,

Enfants silencieux des races végétales,

Beaux arbres, de rosée et de soleil nourris,

La volupté par qui toute race animée

Est conçue et se dresse à la clarté du jour,

La mère aux flancs divins de qui sortit l'amour,

Exhale aussi sur vous son haleine embaumée.

Fils des fleurs, vous naissez comme nous du Désir,

Et le Désir, aux jours sacrés des fleurs écloses

Sait rassembler votre âme éparse dans les choses.

Votre âme qui se cherche et ne se peut saisir.

Et tout enveloppés dans la sourde matière.

Au limon paternel, retenu par les pieds,

Vers la vie aspirant, vous la multipliez

Sans achever de naître en votre vie entière.

Et il constate aussi l'identité de l'amour à travers les, civilisations et les siècles :

Les choses de l'amour ont de profonds secrets. L'instinct primordial de l'antique Nature Qui mêlait les flancs nus dans le fond des forêts Trouble l'épouse encor sous sa riche ceinture ; Et, savante en pudeur, attentive à nos lois, Elle garde le sang de TÈve des grands bois.

Et il constate aussi la soif ardente d'amour de tous les vivants et comment la vie se perpétue par Tamour incessant.

L'Amour, l'Amour puissant, la Volupté féconde, Voilà le dieu qui crée incessamment le monde , Le père de la vie et des destins futurs ! C'est par l'amour fatal, par ses luttes cruelles Que l'univers s'anime en des formes plus belles S'achève et se connaît en des esprits plus purs.

Ainsi Lucrèce « poétisait »> jadis en pliilosophant. Ainsi philosophe Anatole France en poétisant. Mais Anatole France est sensible à l'éblouissement de la lumière et il aura toutes les doctrines et toutes les aspirations qui se sont développées sous le ciel radieux de la Grèce :

Sois ma force, ô lumière ! etpuissent mes pensées,

Belles et simples comme toi.

Dans la grâce et la paix, dérouler sous ta loi.

Leurs formes toujours cadencées 1 Donne à mes yeux heureux de voir longtemps encor,

En une volupté sereine, La Beauté se dressant marcher comme une reine

Sous ta chaste couronne d'or.

Et lorsque dans son sein la Nature des choses

Formera mes destins futurs, Reviens baigner, reviens nourrir de tes flots purs

Mes nouvelles métamorphoses.

Voilà comment l'auteur des Poèmes Dorés, des Idylles et Légendes, devient naturellement l'auteur des Noces Corinthiennes. Anatole France est Grec. Il reprend à son tour le rêve hellénique des poètes et des historiens, celui de André Chénier, de Hugo même, de Musset, de Théophile Gautier, de Banville, de Leconte de Lisle, de Louis Ménard, de Sully -Prudhomme. Il oppose la conception païenne à la conception chrétienne de la vie. Et voici les Noces Corinthiennes. Un vigneron de Corinthe, Hermas, est resté païen. Kallista son épouse est chrétienne mystique et fanatique. Daphné leur fille est chrétienne doucement, et regrette la nature divinisée du paganisme et les nymphes des ruisseaux. Elle est fiancée à Hippias païen mais beau. Mais sa mère malade la voue au Christ pour prix de sa guérison.

Je t'implore à genoux pour que je vive encor Et qu'il me soit donné d'achever sur la terre Dans le jeune et l'exil ma tâche salutaire.

Je jure sur le livre inspiré par l'Esprit ; Je jure devant toi sur le quadruple écrit De l'Aigle, du Taureau, du Lion et de l'Ange De t'ofîrir une épouse agréable en échange De ma force rendue et de ma guérison.

Christ, je prendrai pour toi l'épouse en ma maison. Que je vive! et l'enfant que tu m'avais donnée Daphné, ma fille heureuse, à l'autel amenée Pour que soit accompli le plus sacré des vœux, Recevant ton anneau, coupant ses longs cheveux, S'offrira toute à toi, sans qu'un fils de la femme Ait pour elle chanté l'impur épithalame.

Il est fait l'indéhable vœu. Mais Hippias revient. Daphné l'aime. Elle veut vivre. Kallista chasse Hippiad

avec (les imprécations, Daphné le retrouve la nuit aux tombeaux. Elle s'empoisonne. Et Ilippias décide de mourir avec elle.

.Je veux fuir avec elle un monde dévasté, Car en elle ont péri l'amour et la beauté. Puisque au Dieu de la mort la terre est asservie Je vais chercher ailleurs la lumière et ta vie. J'abattrai les grands pins et les chênes des boi s Afin qu'un seul bûcher nous consume à la fois. Et contiés tous deux à la flamme brillante Dans un môme réseau de hdèle amiante Nous nous envolerons, loin d'un monde odieux. Sur l'étincelle auguste au sein profond des dieux.

Anatole France a repris ainsi el développé la vieille liistoire, si louchante, si mystérieuse et si profonde de la Fiancée de Corinthe que Gœthe avait rapportée, parce qu'il ne trouvait rien qui peignît mieux le déclin des dieux antiques et Taube chrétienne dans un coin de la Grèce. Car c'était ce que Anatole France voulait peindre en marquant ainsi le choc violent des deux conceptions antagonistes de la vie. Et chacun de ses héros symbolise une idée, un état d'esprit, un état d'âme.

Le vigneron Hermas est un bonhomme simple. Il se réjouit des belles vendanges et des grappes pressées dans la cuve, et de la chaude liqueur qui en jaillit. Il remercie les dieux qui font la nature bienveillante et la vie bonne. 11 a le culte de l'amitié, et il pratique l'hospitahté comme une vertu facile et agréable. Il prohibe les vains souhaits el raltenle chagrine. 11 considère la vie sans malice et il est optimiste délibérément. Hippias exprime les mêmes tendances en raisonnant davantage ses doctrines el ses sentiments. Il a l'ivresse d'être, de

sentir, de vivre. Il croit passionnément à la bonté des choses et que Thomme doit obéir à ses penchants discipUnés. Il est droit et net et franc. Il ne rabaisse point la nature, mais au contraire la divinise ou la « stylise ». Son amour pour Daphné est d'abord tout matériel car les dieux ont voulu que la beauté des jeunes filles attirât la force des jeunes hommes ; il analyse la beauté de sa fiancée avec une précision hardie. Daphné est la vierge à la divine haleine qui fleurit pour lui. Elle est étincelante et blanche. Sa taille est souple comme son beau col. Elle a de bellesjoues. Elle a de belles hanches. Et Hippias Taime comme il doit l'aimer :

La terre est bonne, enfant, puisqu'elle te nourrit; Tout est bon, tout est doux, puisque tu m'es donnée. • Laissons couler la vie, et, d'année en année. Goûtons les biens nouveaux qu'apporte le destin, Sans méditer jamais l'avenir incertain.

Du reste, l'amour d'Hippias et de Daphné ne peut être qu'heureux car il est l'épanouissement de leur vie :

0 coupes, 0 chansons, o Heurs ! Vienne ce jour ! Car j'ai connu par toi l'inévitable amour, Et je sais qu'une main de vierge est prompte et sûre A faire au cœur de l'homme une douce blessure. J'aime. On dit que l'amour est un mal : je le sais, Et j'aime. Le tourment m'est cher que tu me fais; Celle qui put blesser saura guérir, ô femme. Et tu me seras douce et semblable au dictame. Aimer ne trouble pas à jamais la raison. Quand tu seras entrée épouse en ma maison, Nous connaîtrons la paix, le foyer, l'abondance. L'amitié, les enfants, la tardive prudence.

Et nous vivrons pareils à deux arbres jumeaux

Qui versent Tombre fraîche en raôlant leurs rameaux.

Hélas ! Daphné est la victime d'une religion mauvaise. Elle n'est pas devenue chrétienne, on l'a faites chrétienne. Elle s'est laissée aller à Jésus, roi languissant aux yeux pleins de douceur. Mais elle sent que la terre natale est toute palpitante encore du souffle des anciens dieux. Elle veut aimer selon la nature, dans la sérénité et dans la joie. Elle veut suivre Tépoux dans la chambre d'ivoire et que sa ceinture soit déliée paa- Hippias. Elle est arrachée à la vie, à Tamour, au bonheur, par la tyrannie maternelle pour servir contre sa volonté un dieu qui n'est pas le dieu de la vie, mais le dieu de la mort ; c'est à la source des nymphes qu'elle jette l'anneau de ses fiançailles :

0 fontaine ! où l'on dit que dans les anciens jours Les nymphes ont goûté d'inefiables amours. Fontaine à mon enfance auguste et familière, Reçois de la chrétienne, une ofïrande dernière. 0 source I qu'à jamais ton sein, fidèle et froid, Conserve cet anneau détaché de mon doigt. L'anneau que je reçus dans une autre espérance. Réjouis-toi, Dieu triste à qui plaît la souffrance !

Daphné souftVira jusqu'au bout; elle périra victime de ce Dieu à qui plaît la souffrance; mourante, elle redira son rêve de vie selon la nature :

Et pourtant je vivrais si Dieu l'avait voulu, La terre me faisait accueil; il m'aurait plu, Près du foyer, soumise à l'époux, douce et fière, De nourrir un enfant sous la belle lumière Et de le voir éclore à des souffles d'amour...

llippias peut donc invectiver à bon droit le Dieu méchant des Galiléens, le prince impur d'une race infestée, esprit gonflé d'envie, mauvais démon armé contre le genre humain, démon qui, sur sa route, fait traîner le chant des pleurs et se réjouit de l'entendre, prince de la mort, et pour tout dire, spectre qui trouble la fête de la vie... Pourtant Anatole France n'a pas eu le courage de maintenir au dieu des chrétiens ces caractères. Sans doute, Kallista est persuadée qu'il faut à ce dieu d'innocentes victimes, des colombes intactes. Mais le fanatisme de Kallista est hystérique. Et au moment où elle voue à Jésus sa fille Daphné prise au piège, elle a une crise de folie et tombe inanimée après avoir évoqué les pires tourments de l'enfer, et le souffle sulfureux des imprécations, et les fleuves ardents de bitume et de poix et les bras velus des anges de l'abîme. En outre, France introduit, dans ce tableau d'une société partagée entre deux croyances, l'idée bien moderne de la nervosité maladive de la femme. Kallista n'est pas seulement courbée par un mal qui lui brûle le foie, elle est inquiète :

Peut-être un Dieu t'agite et trouble la raison, Peut-être tu languis d'un charme et d'un poison.

Toutes les femmes ne sont-elles pas ainsi inquiètes?

Les femmes sont souvent malades, insensées,

Sans doute une acre humeur altère leurs pensées,

Et, si parfois ce don est en elles de voir

Les choses que les dieux couvrent d'un voile noir

La fureur, le délire et l'impure manie,

Répandus dans leurs sens, en trouhlént l'harmonie.

Kallista est donc hystérique et elle est atteinte de foUe niystique. Et l'évèque Théognis rappelle bien la

ANATOLE I HAX.E iri9

parole du Christ : « Celui qui m'aime cl qui veut vivre doit quitter sa famille et ses biens pour me suivre », mais il stipule que le consentement de la victime est nécessaire, qu'il faut une victime heureuse de s'offrir, un vœu prompt et joyeux que le saint désir brille. Il délierait la fille du vœu coupable de la mère, et certes, devant Daphné morte, il ne verse mc^mo pas un pleur très sec; mais il dénonce, tout en la pardonnant, la faute de la mère :

Ton vœu fut imprudent; Ion zèle t'aveugla, 0 femme ! mais tu crois et le salut est là.

Ainsi la i)ensée de France perd sa fermeté, son scepticisme l'emporte, et il n'est pas interdit de croire que Jésus peut être un dieu bon et doux. N'est-ce pas donc lui qui accueillit Marie-Madeleine :

L'enfant de Magdala, la fleur de liéthanie S'en alla vers Jésus qu'on a nommé le Christ Et parfuma ses pieds, ainsi qu'il est écrit, Et la terre connut la tendresse infinie.

Incertitude des conclusions ! Anatole France tombe -du côté où il penche. Il affirme et déjà il doute. Et visiblement il est épris à la fois de la douceur païenne, et de la douceur chrétienne. Sa sympathie intellectuelle est si large qu'elle comprend et qu'elle englobe tout... Mais, la merveilleuse évocation poétique ! Oh ! dans /es Noces Corinthiennes, il y a plus, beaucoup plus qu'une vierge sensible qui meurt de son amour froissé. Maurice Barrés l'a dit : « C'est Hellas tout de joie exquise et de poésie à qui le dieu nouveau ne permet plus de sourire..». Les iVoces Cor//2//i/e/i/2es,cen'estpas seulement la lutte dramatisée de la doctrine ancienne et du dogme

nouveau dans la Grèce vieillie, c'est la joie de la pureté lumineuse de l'atmosphère hellénique 1

Et dans l'histoire de notre littérature dramatique, les Noces Corinthiennes, qui sont une œuvre très noble, pathétique, humaine et d'un art savant, seront situées ■comme le chef-d'œuvre durable de l'école parnassienne au théâtre. En écrivant les Noces Corinthiennes, Anatole France a réalisé sur la scène la réforme que Baudelaire, Leconte de Lisle, Théodore de Banville, à la suite de Théophile Gautier, avaient réalisée dans la poésie. Il a représenté sous des traits suffisamment particuliers, avec un dessin précis et une juste couleur des lieux et <les temps, deux civilisations contemporaines et hostiles. Il a ressuscité des âmes avec une érudition rare, • nette et pourtant légère e.t souple. Et il a donné tous ses soins précieux à la forme même de ses vers. Son respect de la langue française îut absolu, respect trop sincère et trop naturel chez lui pour être compassé. Il a respecté la langue française en lui maintenant toute son harmonie. Il n a employé que desimages cohérentes, des métaphores exactes, de quelle vivacité cependant ! Il a eu toute la science de la forme avec toute l'heureuse spontanéité qui ne défaut jamais à un poète né. Il a su, cadencer, moduler sa pensée, sentant bien « dans la modulation, la cadence et la mesure une vertu propre et toute-puissante à peu près analogue à celle de la ligne en sculpture et de la couleur en peinture », et écrivant des vers aux belles rimes fortes, il a évité à la fois l'indécision et la mollesse, la dureté, la froideur marmoréenne, oviML l'obscurité triste, il a été un poète d'une solidité et d'un«|| plénitude élégantes, d'une grâce fluide et douce, d*une sonorité mélodieuse et habilement rythmée, il a mi dans ses vers la musicalité tout entière de la poésiej

ANATOLE FRANCE l(\\

Les Noces Corinthiennes furent ocriles en 1874. En vérité, le théâtre parnassien eut alors son chef-d'œuvre. Et depuis lors, le prosateur qu'est devenu Anatole France a pu rejeter dans roml)re le poète égal au prosateur qu'il fut. Mais cette ombre n'est point Tombre opaque de l'oubli. Et la lumière fine et splendide des Noces Corinthiennes recommencera de briller.

Georges de Porlo-Riche avait écrit des drames romantiques, des petits poèmes pénétrants et lancinants. Il écrivit Bonheur manqué. Il écrivit Vlnfidèle. Depuis lors, Porto-Riche a écrit Amoureuse^ le Passé: il est resté poète.

Mais les temps ne sont pas venus où Thistoire du théâtre poétique cessera de se confondre avec l'histoire du théâtre en vers. La poésie moderne la plus neuve est éparse en bien des ouvrages de prose. Du moins c'est encore le vers qui recouvre la pensée poétique. M. Georges de Porto-Riche est donc poète de toutes façons.

Ne l'attirons pas à nous par violence. Prenons seulement ce qu'il nous donne volontiers. Il nous fait de beaux présents. Georges de Porto-Riche est un homme de lettres exemplaire. Il a l'orgueil ombrageiux. Il est prompt à exercer contre soi-même sa susceptibilité. Il a sacrifié systématiquement celle de ses œuvres poétiques les moins proches de la perfection. Leçon insigne, mais sarcastique leçon I Quels écrivains ayant

écrit des œuvres telles que le Vertige, Un Drame sous Philippe II, les rejetteraient comme des enfants abandonnés ! Admirons cependant la cruauté tranchante du poète inquiet de la gloire capricieuse, et, pour que la legon garde sa vertu entière, ne rappelons pas à la vie les œuvres qu'il a vouées à la mort.

Porto-Riche s'est résumé pour la postérité. Supériorité ! Sagesse! La postérité fuira le fatras de nos auteurs à la mode. Elle renoncera à être fureteuse. Elle aura tant à faire, la postérité ! Elle favorisera de ses sourires les écrivains qui lui auront facilité sa tAche. Elle 'ne se désaltérera pas, buvant à longues lampées, dans le fleuve impétueux mais trouble de notre littérature contemporaine. Elle recherchera les élixirs dont quelques gouttes simplement rafraîchissent et réconfortent. Bienheureux les auteurs assez avisés pour lui préparer les extraits concentrés... Ils seront ses élus. Georges de Porto-Riche en a pour elle préparé un de forte saveur : Bonheur manqué. Ce petit livre sec, qui raconte avec une scrupuleuse impertinence la petite tragédie d'un cœur, ne doit pas disparaître. Il porte témoignage d'un état d'esprit à la fois très ancien et assez nouveau dans notre époque, à la fois spécial et rare, = — personnel vraiment.

Les poètes d'aujourd'hui ne sont pas tous des sots exubérants. Ils s'analysent avec conscience et avec minutie. Ilieur arrive de se comprendre. Il leur arrive même de discerner l'évolution des idées qu'ils croient avoir et des sentiments qu'ils s'imaginent éprouver. Porto-Riche écrit dans la préface de Bonheur manqué. « Comme la Chance de Françoise, Bonheur manqué marque la rupture de l'auteur avec lidéal romantique et son acheminement aux études minutieuses du cœur. Les nouveaux amis de ce livre y découvriront sans peine les traits

K^i LE THEATRE DES POETES

caractéristiques des œuvres postérieures de Técrivain. On peut même hasarder qu'Amoureuse et le Passé sont virtuellement contenus dans Bonheur manqué. On est frappé de cette ascendance lorsqu'on s'attache aux dernières pages du volume celles où le triste héros de cette histoire détaille complaisamment ses infirmités morales. Mis en présence de créatures plus passionnées ou plus réelles que l'inconnue de Bonheur manqué, cet hommelà provoquera sûrement les désespoirs et les désastres qui traversent les deux comédies décisives de l'auteur. » Oui, mais pour nous Bonheur manqué et Vlnfidèle s'identifient. Et s'il n'avait pas écrit Bonheur manqué^ Porto-Riche n'aurait pas apporté au théâtre poétique en y apportant Vlnfidèle, la comédie la plus moderne réellement avec toutes les apparences d'un art quelque peu suranné, la comédie sceptique, araère, désabusée cynique d'un poète profondément psychologue.

Bonheur manqué : histoire d'un amour très élégant et très vulgaire. Amour de tête ; amour des sens ! Et c'est le cœur qui prétend souffrir ! Il se flatte ! Le poète situe son amour, parmi les couleurs éclatantes et radieuses, dans les décors romantiques. Il évoque Florence et les patriciennes et les palais de l'Orcagna, ou bien les portraits de Velasquez... Les simples décors mondains de notre temps, parcimonieux de splendeurs, s'agrandissent et s'épanouissent. Des sentiments éternels peuvent dans ces décors évoluer sans honte. Surtout il conviendra que l'amoureux n'exprime point son amour d'une façon commune. Il sera précieux avec complaisance. Pointes. Concettis.

Comme vous m'avez vieilli En me rendant ma jeunesse I

GEORGES DE l>ORi:0-RICIIE 165

Le bon Jésus à barbe blonde Amie, eut moins de cœur que moi ; Jadis il mourut pour le monde, Moi, — demain je mourrais pour toi.

Ah ! qu'on me laisse l'adorer ;

Je suis un cœur sans importance.*

Elle ne s'aperçoit donc pas •

Qu'en ce moment je la regarde ?

Son mari lui parle tout bas.

Elle est moins belle, par mégarde.

Déjà Tégoïsmo circule librement dans ces vers. De beaux élans, certes ; et le romantisme n'est pas tout logé dans les décors :

J'entendais : vos amis m'ont traité sous vos yeux De poète sans gloire, et d'homme sans aïeux. C'est vrai, je ne suis rien ; mais né parmi les rustres J'ai senti, j'ai souffert comme les plus illustres.

Parfois, des tendresses, mais des tendresses de cœur orphelin qui aime parce qu'il est endolori et cherche dans l'amour un adoucissement à son mal, une compagnie pour sa solitude ; mais en fait, une sensualité appuyée :

Quand je t'aurai longtemps serrée entre mes bras, Tu te consoleras de ma naissance obscure. Les délices du corps qu'un art savant procure. Calmeront ta fierté ; je mettrai, tu verras, Des baisers inconnus sur ta bouche contente.

Un don j nanisme présomptueux et âpre, tout ce qui restreint l'amour immense, réduit à l'éphémère l'amour

immortel, ramène au banal Tamour exceptionnel. Un dandysme de méchanceté brutal et pénible :

Je n'ai pas dans mes mains tes petites mains blanches. Mais le juste avenir me garde des revanches, Dans dix ans je rirai de tes dérisions.

Tu pourras cheminer tranquille dans les rues, On ne te suivra pas et, poète calmé, Je ne t'enverrai plus mes strophes coutumières, Tu maudiras alors tes duretés premières : Tu seras vieille et laide et n'auras pas aimé.

Est-ce cruauté? Est-ce perversion ? Hélas ! le poètej l'amoureux est consumé par son scepticisme atroc( ment pessimiste. Il est une victime lui aussi, il esj d'abord une victime :

Je n'ose pas franchir sa porte.

Si, dans son lit, j'allais puiser Cette clairvoyance qu'apporte Le dégoût des premiers baisers !

Le poète, Tamoureux est la proie du plus acre désen^ chantement :

Je meurs d'ennui, le but atteint.

Il sait trop la vanité des espérances, des promesseî des serments, des angoisses, des larmes :

Mais sur un mont inaccessible J'ai fui ses yeux inquiétants ; Et je ferai tout mon possible Pour avoir du chagrin longtemps.

Nous avons cru entendre l'écho des galanteries, déî chants, des railleries, des imprécations de Musset;

Pou liant, dans Bonheur manqué, une âme tourmentée plus profondément profère ses cris méticuleux. Cette àme est atîamée d amour. Elle est inassouvie. Les raisons de l'esprit s'ingénient à calmer les tortures de l'âme. Des gestes I Des altitudes I On badine ! On prend des poses !

J'ai peur de moi, j ai tant menti; Il ne faut pas me croire encore.

Mais on soutire infiniment car Tamoureux, le poète est trop analyste pour ne pas avoir tous les pressentiments, toutes les appréhensions, toutes les inquiétudes, toutes les anxiétés, toutes les épouvantes. Il sait trop la mobilité du cœur. 11 ne se fie ni à elle, ni à lui, ni à l'amour. Il défaillerait de bonheur si la sérénité dans la joie lui était permise. Mais la sérénité lui est interdite car sa psychologie désabusée est tellement clairvoyante, qu'elle en devient divinatrice.

La même psychologie de l'amour non moins désabusée non moins clairvoyante, donc divinatrice, assure l'originalité de V Infidèle. L^lnfîdèle est une œuvre étonnamment moderne : elle résulte d'une civilisation qui s'use par son raffinement ; et ses héros singuliers qui s'épuisent à s'analyser âprement, qui décomposent tous les mouvements de leur esprit et de leur cœur, qui vivent avec d'autant plus d'intensité qu'ils se regardent mieux vivre, peuvent être insupportables aux personnes sensées et modestes ; ils ne laissent pas d'être puissamment émouvants.

Le poète Renato, secrétaire du doge Loredan, est l'amant de Vanina. Il l'abandonnera dès cette nuit pour accompagner en Espagne la nièce du doge. Renato jure cependant de ne la point trahir. Lu ami Lazz^ro,

indiscret de méchante compagnie, apprend à Vanina que Renato l'a trompée déjà et il lui offre ses consolations, Vanina se vengera et par dépit, trompera à son tour Renato. Elle veut au moins exciter la jalousie du poète; elle prend un masque, revêt des habits d'homme, et enveloppée d'une cape, l'épée au côté, la guitare en main, chante des sérénades sous la fenêtre de sa propre maison. Renato ne la reconnaît pas, et croyant voir en elle, en lui, un rival, la tue, et, un instant, la pleure.

Et voilà un beau trio d'êtres détestables et séduisants. Leur amoralité est complète. Ils sont confortablement et tranquillement installés en elle. Ils ne supposent pas qu'un devoir quelconque les puisse engager les uns envers les autres. Le devoir n'existe pas. Le plaisir seul. Ils n'obéissent tous les trois qu'à leurs instincts. Renato, frivole par fatuité, sacrifie Vanina sans remords à sa vanité, à son ambition, à lui-même, à tout, à rien. Lazzaro, observateur dévoyé, comprenant tout, se gaussant de tout, tire néanmoins en ivrogne qui a le vin triste, la morale de tous les incidents qui ne comportent pas de morale. Et proposant à Vanina délaissée ses services et son amour, ravalant jusqu'à son niveau la jeune femme loyalement amouieuse, offensant lâchement son ami Renato, il atteste ainsi les droits supérieurs de l'instinct, de tous les instincts, et excitant tour à tour Vanina et Renato, semble vouloir faire sortir des événements le plus de mal possible et dégrade Famoralité inconsciente jusqu'à l'immoralité raisonnée. Vanina elle-même, ne se sent pas liée à Renato par son amour pour lui, dès que Renato cesse de l'aimer. Elle ira de l'un à l'autre, afin de se venger et croira bien faire. L'unique règle est de ne résister à nulle impulsion... Ce petit monde n'est pas très joli ; et les lois qui le régis-

sent ne sauraient régir une société bien ordonnée. Or, ce petit monde est d'intellectuels. Le poète Henato s'admire au milieu du seizième siècle à Venise > Porto-Riche nous le dit. Mais ne vous y fiez pas : Renato est notre contemporain. Il est l'homme de lettres que la littérature déprave, et que ne régénère point le sentiment d'un devoir individuel et social. Il est l'artiste qui se contemple et s'enorgueillit de soi-même^ mais que son orgueil annihile. Au fond, il est un assez, pauvre être. Pauvre être assurément, puisque sou égoïsme l'empêche toujours de se détacher complètement de soi. Incapable d'aimer, puisque l'art l'occupe, croit-il, exclusivement, et puisque tout part de la littérature, et tout revient à la littérature et puis([ue tout est littérature.

Les femmes n'ont jamais captivé ma pensée; Près d'elles, que de fois, maître de mon cerveau. En devisant d'amour, je cherche un vers nouveau.

Son ami Lazzaro insiste obligeamment :

Môme au lit ce n'est pas à la maîtresse aimée Que pensent nos rimeurs, c'est à la renommée. Vous n'êtes, o beautés, sous leurs embrassemeuts, Que matière à sonnets et que chair à romans. Vos paroles d'amour sont vite ramassées, Ce sont les chillonniers de toutes vos pensées.

Renato n'aimera donc pas d'un amour occupé de l'objet aimé... Il se piquera d'insensibilité. Il dira rudement à Vanina : L'amour est ta carrière, mais ce n'est pas la mienne ! Il travaillera à s'endurcir pour aller sans détour à la gloire. Ne se sent-il pas des obligations envers la foule? Il ne veut pas la priver des vers quTl

frappe et qui sont de bon aloi... Il éprouve néanniuius une sensualité assez grossière (il parle de Vanina sans délicatesse), et dans une certaine mesure cette sensualité renchaîne. Et puis, si son orgueil est atteint par la vengeance feinte de Vanina, son amour sentimental — celui du moins qu'il est susceptible de ressentir — s'exaspère, et Tinsensible Renato lue avec une parfaite smcérité d'amoureux jaloux un prétendu rival. Hélas! c'est Vanina qu'il a tuée. Il souffre alors, et j'entends qu'il souffre par égoïsme : il souffre de s'être privé d'un bien inestimable et il se sent malheureux plus encore qu'il ne se sent criminel ; du moins il souffre de cet amour mélangé, dénaturé dont il s'imagine sans doute être le héros, mais dont il est la proie et la victime. Tout son orgueil vulgaire et replié, tout son donjuanisme vantard et puéril le conduisent à l'impuissance de vivre. Suffisant et glorieux, Renato est piètre et pitoyable. Et. la conclusion de son aventure est aussi douloureuse que la conclusion de Bonheur manqué. Même pessimisme,' même nihilisme poignants. Georges de Porto-Riche ne veut pas que nous hésitions sur sa pensée : Lazarro est chargé de l'exprimer dans toute sa force désespérante,. Vanina ne pouvait plus vivre parce que Renato la trompait. Félicitons-la donc d'avoir quitté la vie mauvaise et décevante :

Va, ne regrette rien, petite aux longues tresses;

Il dira ton histoire à ses autres maîtresses,

Car il est de la race ingrate des rimeurs.

Et grâce à ses beaux vers, ô pure enfant qui meurs,

A travers le cercueil où ses mains t'auront mise,

Plains-toi de cette vie à ton Dieu paternel.

GEORGES Di: PORTO-HICHi: 171

Va, ne regrette rien; toujours, malgré leurs llamraes, Les hommes ont menti sur la bouche des femmes Et le temps d'un bonheur est si vite tini !

Ainsi Heiiato n'est môme pas admirable pour son dilettantisme faiblement pervers. En vérité, il ajoute à son cas des complications artificieuses — et médiocres — mais son cas n'est pas cependant exceptionnel. Renato échappe à l'amour comme tous les autres hommes lui échappent — simplement parce que l'amour leur échappe. C'est la loi de cette vie méchante qn<' r.nninir soit furtir et le bonheur insaisissable.

Décourageante conclusion — mais franche, mais fatale. Personne ne peut se soustraire à la fatalité. Vanina, elle, personnifie le délicieux élan d'un jeune cœur, la passion spontanée et généreuse qui sans réserve se livre ; eh bien î il ne dépend pas d'elle que son pur amour dure un plus long temps que l'entraînement calculateur et réticent do l'intellectuel Renato. Renato pleure Vanina, l'ayant tuée : « Elle m'était fidèle ! » Et Lazzaro, chargé d'exprimer la sagesse des nations ou, bien pis, la sagesse attristante de Porto-Riche, corrige : « Elle t'aurait trompée I » Lazzaro dénonce l'avenir parce qu'il connaît le passé, il juge un cas particulier parce qu'il connaît la loi générale. Loi inexorable : il n'est d'amours qu'éphémères. On ne peut même pas découvrir des amours toutes simples. Et Vanina, encore que "^son cœur palpite d'un émoi sincère, est obligée d'appeler à son aide. Elle explique son amour par la complicité de la nature en fièvre. Ardente enfant du seizième siècle, elle est plus romanesque que les héroïnes modernes, elle est littéraire et poétique à la faç^'on de Mme Rovary. La nuit sera belle, lui dit Renato. Elle répond :

Moins belle, ô Renato, que celle où Vanina,

En fuyant de Trleste, à vous s'abandonna.

Ce soir-là notre barque errait tout argentée,

La lagune berçait Venise reflétée,

Et pour toi j'oubliai, Ziani, t'en souviens-tu ?

L'honneur des vieux parents qui parlent de vertu.

La complicité de la nature ne lui suffit pas. Elle invoque des doctrines, elle justifie sa défaillance par des théories. La noblesse de la vie se mesure à Tintensité des sentiments.

Si tu manques de cœur, je mets plus haut que toi L'humble marchand du coin qui m'a souvent servie, Drapier de son état, mais poète en sa vie !

Ainsi Vanina elle-même ne soutiendrait pas son amour sans le secours de principes. Elle raisonne, et -son raisonnement appuie son sentiment. Le tout n'est point d'une inébranlable solidité. Le tout laisse place continuellement à la déception et à la souffrance. Et voilà comment V Infidèle est le drame de la vanité de l'amour.

Drame essentiellement moderne par son sujet comme par son inspiration. Et les apparences un peu surannées de ce drame nous rendent plus sensible sa modernité. Ce sont les décors vénitiens, palais et lagunes, et gondoles, et galères. Et il y a des doges et des princesses. Et il y a des guitares et des sérénades. Et il y a des déguisements et des coups d'épée et des morts... Mais Tie soyons pas dupes des apparences. Nous ne sommes point transportés dans le monde étincelant de la Rénaissance italienne. Nous ne sommes point transportés parmi des héros à panache et d'un romantisme <îxubérant. Fallacieux romantisme en tout cas et qui

ic peut cacher le réalisme fondamental, qui, au conaaire, le souligne, lui donne un extraordinaire relief. Porto-Riche, sous les déguisements plaisants de ses personnages, nous introduit dans la société intellectuellement raffinée, fatiguée et un peu décomposée d'aujourd'hui, où des êtres nerveux, d'une inquiétude incessamment frémissante, usent leur force de vivre en abusant de l'analyse, et, triomphants ou vaincus, sont pai-eillement misérables. Les vers même de Porto-Riche «ont expressifs en leurs plus fugitives nuances. Ils sont ohargés de vérité humaine. Porto-Riche a été son meilleur critique en disant que Bonheur manqué marque son acheminement aux études minutieuses du cœur. L'Infidèle marque aussi cet acheminement — elle est déjà une étude extrêm.ement minutieuse du cœur, — du cœur trop civilisé, du cœur malade de civilisation. C'est pourquoi V Infidèle, où se découvre sans doute -l'influence lointaine de Musset, est une œuvre exceptionnelle, unique dans notre théAtre contemporain. Porto-Riche seul a consenti à^tre au théAtre un poète psychologue, et il fut psyrhologue plus profondément encore qu'il ne fut poète.

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