MAURICE BOUCHOR
Le charmant esprit autrefois si rieur, maintenant si bonhomme, la belle âme tendre, le maître aimable de morale individuelle et sociale, le délicieux compagnon de vie, le poète naïf et chargé pourtant de littérature, grave et doux, ironiste et réaliste, et hardi dans sa fantaisie ! Maurice Bouchor ! Il étonne un peu, tant il est inattendu, et mélangé d'éléments divers, et nouveau ! Mais il est original, d'une originalité sans effort et, cherchant l'idéal des temps à venir, il découvre une poésie d'un sentiment profond, d'une grâce et d'une onction incomparables, une poésie émue et malicieuse, si spontanée, si fine, si bienveillante et si bienfaisante, une poésie de rêve et d'action, conseillère amicale, consolatrice attentive, encourageante, optimiste, parlant avec le lyrisme le plus persuasif au cœur des braves gens incertains et inquiets qui ne sont même pas poètes extrêmement, mais qui sont sincères et d'une saine simplicité !
Maurice Bouchor ne s'est pas astreint à écrire des œuvres régulières, selon les lois sacrées du théâtre. Ses
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œuvres dramatiques ne eorrespondcnl à aucun gonro et narguent les classifications. Elles sont des drames éloquents, ou des mystères philosophiques (n'a-t-il pas voulu ressusciter les mystères du quatorzième siècle ?), ou dos dialogues sociaux, ou des contes arrangés en pièces, ou des légendes découpées en petits tableaux pour la scène. Et la plupart de ces ouvrages ont été joués sur des théâtres de marionnettes, ou bien sur les tréteaux modestes des Universités populaires par le peuple, i)ourqui ils étaient écrits, ou bien, ils n'ont pas été joués du tout. Et tout fut bon au poète (jui suivait sou rêve en développant sa pensée.
Pensée (renseignement. Volonté de moralisalion. Maurice Bouchor, familier de toutes les imaginations i\es philosophes et des artistes, Maurice Bouchor, que sa culture et ses aspirations rattachent à toutes les civilisations tour à tour, est un homme de son temps, qui vit parmi les hommes de son temps et « veut du bien » aux hommes de son temps. 11 leur prêchera en paraboles savantes et élémentaires, avec des symboles amples et clairs, la vertu par la bonté. Il souhaite que son œuvre ait une force éducative, quelque utilité générale ; il souhaite qu'elle élève, qu'elle « harmonise » ceux pour qui elle est faite. S'il écrit un drame comme // faut mourir, ce drame, dira-t-il, « puise sa profonde inspiration dans le sentiment de l'obligation qui s'impose à nous de travailler, selon nos forces, à l'amélioration morale et matérielle de l'humanité ». Il veut faire des hommes libi'es, plus alTranchis des préjugés de toute espèce, mieux informés des questions qui les touchent, plus largement ouverts à tout ce qui mérite de les passionner, plus capables de discuter avec méthode, avec fruit. Même, s'il traduit — en vers nobles et pleins —
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le Plu'locièieAe Sophocle, il n'est pas seulement séduit par la puissance dramatique et poétique de cette œuvre idéalement simple, il en voit d'abord le haut intérêt moral : il voit d'abord la leçon morale qui peut s'en dégager pour les hommes d'aujourd'hui et de demain. Il traduit Philoclète parce que Philoctète le convainc <le celle vérité : « Les intérêts particuliers d'un homme ^ d'une famille, d'un peuple pourront êlre, il est vrai, sacrifiés pour un temps à une obligation morale ; cet homme, cette famille, ce peuple pourront en souflVir cruellement ; mais, en fin de compte, ils recueilleront toujours le fruit de leur sacrifice, directement parce qu'ils auront acquis une force morale contre laquelle toutes les autres se briseront, indirectement parce qu'ils auront augmenté la bonne foi et la justice dans le monde. S'il pouvait naître un doute sur les conséquences frivoles d'un acte juste, il y aurait toujours, pour l'accomplir, cette invincible raison, qu'il est juste. Celui qui n'admet point cela se révolte contre la conscience universelle et se met hors de l'humanité. Ainsi en jugèrent les Athéniens lorsque, sur le conseil d'Aristide, ils écartèrent une proposition de Thémistocle, utile à la cité, mais înjuste. Ainsi en juge Néoptolème lorsqu'il rend à Philoctète l'arc et les flèches qu'il lui a pris par trahison, et sans lesquels Troie ne peut être vaincue. » Ainsi fait Maurice Bouchor qui, quoi qu'il écrive, écrit pour libérer les hommes et pour qu'ils ne restent pas frustrés de leur qualité d'hommes. Les religions même lui serviront à ces enseignements. Les religions ! En effet, Maurice Bouchor étudie aussi volontiers les mystères iV Eleusis que le mystère de la Nativité. Il va d'un même élan vers toutes les religions pour ce qu'elles représentent de beauté poétique et
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pour ce qu'elles doniienl de leçon morale. N'est-ce pas le propre du poète de revêtir tous les personnages, de s'adapter à toutes les situations, de faire siennes toutes les croyances, hihlicjues ou païennes, chrétiennes ou bouddhiques, peu lui importe? A travers toutes les formes de la pensée religieuse, il cherche le fond permanent d'humanité qui peut y être contenu. Et Maurice Bouchor sait bien que tous les symboles religieux, créés pour le peuple et créés par le peuple sont propres éminemment à exprimer des vérités morales, à frapper les esprits, à émouvoir les cœurs, si l'on sait en user de façon que la lettre ne tue pas l'esprit. Il suffit, d'ailleurs^ que le poète joue librement du merveilleux et se meuve non pas dans les étroites limites du dogme, mais dans le domaine illimité du rêve. Maurice Bouchor affronte avec une sorte de piété les mystères et les principes de toutes les religions. Il n'y croit pas et même, lorsqu'il écrit la parabole du Bon Samaritain, il n'est pas éloigné d'attester que la morale évangélique est dans son fond une morale purement laïque et que le précepte qui découle de la parabole du Bon Samaritain, à savoir qu'il faut aimer le prochain comme soi-même et voir son prochain dans tout homme de toute croyance, de toute race, de toute nation, est le précepte essentiel de la morale laïque. Donc Maurice Bouchor ne croit pas aux dogmes. Mais il est désolé de ne pas y croire, et, en les dépouillant de leur impérieuse rigidité, il leur emprunte leur générosité morale, leurs poétiques leçons de fraternité humaine.
Leçons qu'il n'enseigne pas non plus en professeur pédantesque. Maurice Bouchor est poète et reste poète. Il suggère par l'émotion qu'il procure; Il n'inculque ses principes généreux que par le rayonnement de sa poé-
sic. El la sagesse n'est que répanoiiissemenl do la bonté idéale.
Quelle sagesse et quelle poésie ! Mais entrons dans ec petit monde délicieusement fantasque et composite <lont le poète et sociologue Maurice Bouchor voudrait bien faire un monde réel. Voici la pauvre Cendrillon, malmenée par ses sœurs orgueilleuses, acariâtres, Mathilde et Berthe. Les deux sœurs de Cendrillon vont au bal du roi. Cendrillon travaille et pleure. Elle invoque tristement la fée sa marraine. La bonne fée se présente immédiatement et elle n'est pas une fée ordinaire. Elle parle à Cendrillon de la Révolution française, de ses conséquences :
Depuis longtemps je n'ai hanté Que le peuple d'une cité Tumultueuse et qui m'est chère.
On la dit frivole et légère ; Elle a fait des choses pourtant Dignes d'un renom éclatant.
C'est loin, bieti loin de ce royaume.
Sous la mansarde et sous le chaume On souffre ici tout comme ailleurs ; Pourtant j'aime les travailleurs ; Mais, pour briser le joug servile C'est l'exemple de cette ville Oîi bat le cœur du genre humain Qui les soulèvera demain !