‹ Le théâtre des pòetes, 1850-1910Chapitre 34 sur 39 · MAURICE BOUCHOR 33T · texte numérisé non relu

MAURICE BOUCHOR 33T

sonne ; Cendrillon quille le bal en couranl, comme elle l'a jiiomis à sa marraine la fée ; perd son soulier de vair. Galaor n'épousera que la personne donl le petit pied pourra enlrer dans le petil soulier. Le symbolique et grotesque Protocol s'en ira, d'une façon civile, essayer le soulier de maison en maison. Berthe et Malhilde, pied trop large, pied trop long, espèrent chausser le petit soulier. Seule, Cendrillon le chausse. Cendrillon épousera donc le prince Galaor, mais elle ne sera pasprincesse, car les temps sont changés, et Galaor lui propose sa main en ces termes :

Elle ne peut olTrir ni vanité royale

Ni luxe dans l'oisiveté, Rien de ce qui tlatte et qui brille ;

Elle A'ous olïre, ô jeune lille.

Une laborieuse et fière pauvreté :

C'est l'unique serment qu'à d'autres j'ai prêté.

J'ai dit aux compagnons, mes frères :

« Triste et seul, jusqu'ici de loin je ^ous aimais. Parmi vous, comme vous, je vivrai désormais ;

Tendez-moi-vos mains ouvrières ! »

Cendrillon accepte : elle sera l'épouse de l'ouvrier Galaor. Au surplus, leur mariage ne sera point béni par Messire Oremus, aumônier dé la cour, car Galaor, en des vers qu'eût applaudis Eugène Manuel ajoute :

Pour votre intention, je vous rends grâces, mère ; Mais n'est-ce pas à ceux qui m'accueillent en frère De bénir les époux quand viendra le grand jour ? Les métiers seront là, leurs bannières en tète ; Ce sera la plus douce et la plus noble fête, Car le Travail seul peut sanctifier l'Amour.

Maintenant Galaor et Gendrillon sont ouvriers. Ils se marient entourés de compagnons et d'apprentis; mais ils se marient en prose, parce que Maurice Boucbor refuse aux ouvriers le don de la poésie. Tous chantent le chant du travail, et célèbrent le renoncement de (jralaor, je veux dire d'Antoine. Galaor, en effet, s'appelle aujourd'hui Antoine.

Galaor, qu'est-ce que c'est que c't oiseau-là ? Pourrait pas s'appeler comme tout le monde !

Galaor veut être agréable à Mac Nab. Il s'appelle aujourd'hui comme tout le monde, il s'appelle Antoine... Trubulu, la reine, Protocol, la fée elle-même participent à la fêle. La fée déclare sans ambages qu'après avoir été la dernière des fées elle sera la première des citoyennes, et elle prononce un discours. Elle condamne le machinisme et recommande l'union des prolétaires. Menuisiers, forgerons, 'tailleurs, cordonniers, tisserands, faites enU'e vous tous, avec vos mains, une chaîne que rien ne pourra briser !.. Ralliez-vous, camarades, à mon chaperon rouge, vous le trouverez toujours sur le chemin de la liberté ! Salve d'applaudissements ! Musique. Compagnons et apprentis chantent :

Les grands bois sont pleins de nids :

C'est l'instant de prendre femme ; Les grands bois sont pleins de nids :

Pour jamais soyez unis !

Et ils reprennent ensemble :

Camarade menuisier, Aime bien Cendrillonnette ; Camarade menuisier.

Fais honneur à ton métier.

MAURICE BOUCIIOR 33î>

] Tous les deux en travaillant,

l Aimez-vous d'un cœur honnôte ;

Tous les deux en travaillant, Aimez-vous d'un cœur vaillant !

Et tout (îsl bien ainsi.

Mais ce monde bigarré et ce mélange de fantaisie ol (le réalité ne laissent pas devons surprendre. Maurice Bouchor, à Taide des légendes du passé interprétées ;i sa guise, compte préparer l'histoire de Tavenir. Il fait (les légendes tout ce qu'il veut. 11 a pour (dles une sorte de prédilection, et il les aimes urtoul si elles sont des légendes populaires. C'est pourquoi la Bible cl les Evangiles lui fournissent Tobie et .YoêV et le Bon Samaritain, parce qu'ils comportent des enseignements moraux, parce qu'ils ont une signification luiiverselle, surtout parce que le peuple « les a enrichis de toutes les Heurs de sa fraîche et naïve imagination ». Pour les mêmes raisons, les contes de fées linspirenl, et les antiques épopées et les grands évéiiemeiils historiques sur lesquels Timagination des hommes a brodé des arabesques mystérieuses et compliquées; et aussi les chansons du peuple, comme celles (1011 est sorti le Mariage de Papillonne, caprice léger d'un poète bienveillant qui, sans insinuer directement une prédication morale dans les esprits, les améliore, h's élève, les épure, les allège par le sourire même de son esprit et de son âme. Voici donc que Maurice lUjuchor, ayant pris pour thème une simple chanson lointaine et vague, a écrit le Mariage de Papillonne, et il en résulte pour tous et pour chacun le sentiment profond que nous venons tous de la même source : hommes, animaux, plantes, êtres et choses ; que cette commu-

nauté (rorigine nous commande, dans la mesure du possible, de vivre en paix les uns avec les autres, (le nous aimer et de nous aider; que nulle créature ne doit provoquer notre dédain ; que la plus infime peut, à sa façon, posséder l'univers immense, et la plus éphémère participer en esprit à son éternelle durée. Maurice Bouchor cherche et trouve des légendes plus particulières dans le folk-lore des provinces françaises, la Beauce, par exemple, et le Perche, et il en fait jaillir des préceptes généraux. Un conte populaire corse lui permet de prouver l'universel empire de la Mort (// faut mourir) et, lorsque le conte montre le savant Grantesta qui croit avoir découvert une île merveilleuse où ne pénètre pas la Mort, descendant de cheval par distraction pour aider un charretier (c'est la Mort déguisée) et mourant comme il en avait été menacé dès qu'il a posé son pied sur le sol, Maurice Bouchor en infère non seulement que la Mort ne peut être évitée, mais aussi qu'elle doit être acceptée, la communauté de nature entre les hommes le voulant ainsi, et qu'enfin rien ne peut mieux nous faciliter l'acceptation de la mort que le sentiment profond de notre solidarité avec eux. Partant de ce principe, Maurice Bouchor n'a pas de peine à ruiner la théorie de Nietzsche ; il atteste que le « surhomme » n'existe pas et que, dans les limites de notre expérience, rien n'est supérieur à être pleinement un homme.

Par conséquent il n'est d'autre immortalité que celle, du dévouement et du sacrifice. On ne survit que par ses bienfaits :

Cette immortalité que pour toi tu souhaites, Par d'innombrables cœurs et d'innombrables têtes Je la possède, moi, qui sans cesse renais ! Je t'en ofîre ta part : veux-tu vivre à jamais

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