‹ Le théâtre des pòetes, 1850-1910Chapitre 39 sur 39 · ANDRE RIVOIRE H · texte numérisé non relu

ANDRE RIVOIRE H

lisation coMlemporaine nous n'avons pns |mm'(Iii nolir aj)liln(le à dire finement les choses.

Décidément, celte œuvre est révélatrice. Elle nous révèle non pas un auteur dramatique extraordinairenienl ingénieux, — et cependant comme la composition du Bon Roi Dagobert est serrée, comme les scènes en sont bien éclairées, et comme l'émotion y est habilement distribuée ! — mais elle nous révèle un excellent poète dramaticpie... L'habitude de l'analyse sentimentale peut incliner André Uivoire à la comédie psycholoj>ique. Mais s'il persévère dans la fantaisie poétique, il est qualifié pour nous donner des œuvres de vérité et de simplicité, dont la fantaisie même sera toujours très près de la vie, dont les personnages, parlant la langue la plus naturelle, laisseront apparaître ce qu'il y a en eux de général et d'essentiellement humain, — des (euvres classiques d'inspiration et de style, les œuvres ipie nous attendons et (pie nous demandons.

... Bref, nous sommes partis de Victor Hugo pour arriver jusqu'à Edmond Rostand et nous n'avons pas quitté Hugo tout à fait.

Il est denotorité publique dans Tunivers qu'Edmond Rostand est un grand auteur dramatique français. On convient même que Rostand n'est pas seulement une de nos gloires, mais qu'il est encore une de nos richesses nationales. Rostand est une partie de ce patrimoine dont il est parlé dans les toasts officiels, vous savez, celui que se transmettent les générations... Quand même on ne goûterait pas sa littérature, ce serait un devoir patriotique d'en admirer l'auteur... Et, enfin, comme on dit ailleurs, c'est un bonheur pour moi de remplir ce devoir... Rostand nous est un sujet exceptionnel d'orgueil. Nous lui sommes reconnaissants d'avoir écrit, d'écrire encore, de nous faire attendre des œuvres qui ne seront pas moins belles que celles dont il nous gratifia déjà; nous lui savons gré de ce qu'il vit, de ce qu'il est poète, de ce qu'il est Français... Edmond Rostand est donc le moins méconnu des écrivains d'au-

jour<l'liui. Silualioii privih'^itH' et dangoiviise. Elle serait ridicule, on noire âge de erilique, si Rosland n'avait un talent éclatant sans être l'raf^ile, s'il ne possédai! tous les dons nécessaires [>our (jue sa suprématie soil durable, s'il n'était à peu de chose près un dramaturge exlraordinaire comme sa gloire.

dette gloire, Rostand la conquit non par un progrès continu, mais en l'c'alilé malgré ses premières œuvres et |)ar un coup soudain du sort ou, si vous voulez, par une soudaine inspiration de génie. Génie facile et clair, et ample, génie qui le destina immédiatement aux acclamai ions de la foule, génie que l'on peut appeler populaire, puiscpi'on sait bien qu'au lliéAtre le peuple est conslitué par la masse des petits ou grands bourgeois. l)évelo])pant en Cyrano de Beryerac\es, qualités mêmes qui étincellenl en ses premiers ouvrages, Rostand, néanmoins, brisait le cercle restreint des cénacles où, après les Romanesr/iies, la Princesse lointaine et la Samaritaine l'avaienl jusqu'alors enfernu'. Il cessait de solliciler l'hommage (piintessencié de quelques-uns, et celui <le tous, simple et fort, venail à lui.

Dès d'abord, Rostand fut accaparépar les snobs indis- . rets qui gagnaient quelque chose à se reconnaître en lui. Il risipuiit d'élre étoufl'é par leurs pernicieux embrassements. Rostand manqua même de succomber sous leur enthousiasme délétère. Lui (pii devait être, un jour, le successeur des grands dramaturges, lui, il faillit passer pour un discii)le de Jean Lorrain ou de Catulle Mondes! Ah ! il y avait beaucoup de jeunesse dans la Princesse lointaine ; el ce mélange d'histoires médiévales et de rudimentaires idées modernes et de primitifs sentiments contemporains était un pou factice I Mais là-dessus ou loul à travers, quelle veine poé-

liquc fil Irait délicieusement, limpide et pure ou mêlée seulement de quelques scories scintillantes au soleil ! Pourtant, les snobs s'enorgueillirent d'admirer plus que personne au monde ces afïectations si peu communes et ces mièvreries si distinguées. Ils firent de la Princesse lointaine leur œuvre de prédilection. Et que c'était fin, et précieux et rare ! Puis, la Samaritaine les jeta dans des transports d'exaltation. Ses grâces un peu fardées, ses fautes de goût équivoques et jolies les ravirçnt. Et Jésus-Christ de la Bodinière, jeune premier et bel esprit, fut vraiment leur dieu... C'est alors que Rostand pouvait être compromis par ses admirateurs. La foule maintenant va le libérer d'eux. Il écrit Cgrano de Berqerac et soudain le voilà délivré du snobisme lyrannique des coteries, pour être emporté par le grand snobisme universel. Et celui-ci n'est point despotique. La bourgeoisie crée le triomphe de Cyrano de Bergerac, et ce triomphe, même si on prétend injustement l'attribuer à d'autres motifs qu'à l'œuvre ellemême, ce triomphe, il n'est pas possible de ne pas le comprendre, il n'est pas possible de ne pas Texpliquer. '^

Le sujet sentimental et si convenable rim})osait presque. Spectacle qui pouvait être vu en famille ! Et tant de vie avec tant d'honnêteté morale ! Du charme \ et de la sécurité: inégalable mélange! Ah! ravissement de voir ce bon héros sublime et badin, Cyrano, \ accomplir tant d'exploits, congrûment amoureux et tromper ses tristesses par tant de vers fougueusement î éloquents ! Ah ! joie de voir cet homme généreux el :spirituel se consoler — par un sacrifice héroïquement adorné de beaux vers — se consoler de son malheur insupportable à un cœur vraiment sensible et fiei-! Ah !

EDMOND HOSTAND ;JS8

délices de .suivre les prouesses d'ailleurs illusoires de. col amour plalonicfuo cl rhéloricien ! Ah ! satisfaction <le conslaier le respect de (;e chevalier disert et g-rave pour la reuime qu'il aime !

('hevalie;', il Test de toutes fat^^ons. Et Cyrano plul à la foule parla i;énérosilé Iradilionnelle (U» sa bravourr cl parce (prune démocralie donl tous les fds sont sol- <lals, [)arce qu'une bourgeoisie dont chaque famille possède \m fils lieutenant devaieni être Iransportces d'aise par ce noble exemple d'aspirations superbes cl de hautes vertus que les ft'mps passés communiqueni au temps présent.

Et puis, nous étions accablés, aux Ihéûtres, d'œuvres infiniment parisiennes que mullipliaieut quelques carierons d'écrivains s'imitant les uns les autres avec une servilité toute provinciale, se copiant, se plagiant comme font entre eux les élégants et les beaux esprits de petite ville. Nous étions surchargés d'éliules psychologiques où maints auteurs fort impersonnels vulgarisaient le pédanlisme scolaire de Paul Bourget. Rostand <Mit la hardiesse, reprenant la tradition réelle de noln^ littérature nationale, de donner à tous ce que tous désiraient inconsciemment. Partout, on nous saturait de la philosophie Scandinave ou russe, profonde et trouble. Parloul nous étions victimes «le je ne sais quelle poésii^ brumeuse, incohérente et barbare importée chez nous par des émigrés yankees ou bas-danubiens. On a beaucoup parlé alors des l)i-ouillards du Nord et d<'s cauchemars du symbolisme. On a bien fait. Rostand eut la franche audace de déverser en cascades ruisselantes des vers joyeux et vivants, des vers braves et tumultueux, des vers de cape et d'épée, agressivement clairs et ironiquement lumineux, abondants, coulants,

:iS't LE THEATRE DES POETES

loncMilueux, des vers tout variés d'images colorées qui recevaient leur vie de la vie même des personnages et semblaient multiplier à leur tour Tinlensilé de vie de tous CCS héros, magnifiques et sachant parler enfin un français sans complication. Et la scène française était loute ragaillardie.

Possible que les circonstances aient enflé le succès de Cyrano de Bergerac : mais les circonstances ne peuvent faire quelque chose de rien. Ah ! c'est un grand privilège pour un auteur que d'élire entre tous un sujet d'une incontestable opportunité patriotique et sociale, nationale si vous voulez. Henri de Bornier prouva que ce seul privilège suffit à assurer pendant longtemps une popularité glorieuse. Rostand mérita bien la fortune d'Henri de Bornier, n'est-ce pas ! Il eut ce bonheur de faire un poème vaillant à l'heure où la France était timide. Il eut d'autres bonlieurs encore parce qu'il eut d'autres talents. Et, sans doute, c'est une marque de génie, que de pourvoir en outre ses œuvres — ainsi fit Rostand pour Cyrano — de toutes les opportunités littéraires... Si la France vibra tout entière, c'est parce ({u'elle avait bonne envie de vibrer, c'est aussi parce ({ue l'œuvre était capable de soutenir sa fièvre. Et l'étroit accord, l'accord profond du poète et des vagues aspirations publiques qui soudain prenaient conscience d'elles-mêmes et se reconnaissaient et se précisaient dans son ouvrage, cet accord était d'autant plus digne d'admiration que Rostand l'avait réalisé par la souplesse môme de son plaisant génie. Des Romanesques jusqu'à

KDMOND IIOSTAND H85

Clianlecler, llosland nous ("merveille par son ellorl puissant et libre de renouvellement. 11 est un et divers. Vous le retrouvons toujours et toujours il étonne par je ne sais (pielle attrayante nouveauté d'invention et d'imagination. S'il a pu un jour forcer violemment la gloire et comme la mettre à mal, la gloire ne dut pas èlre suprise autant (pi'on pourrait le croire. En son essor lapide et fier et généreux, le poète dramatique devait nécessairement l'atteindre, (|ui la cherchait par les chemins les plus ditVérents et par des chemins toujours enchantés. El quelle séduction active dépensée pour la retenir ! (^diacune de ses œuvres est comme ime prouesse, et par chacun de ses elîorts il nous entraîne à une découverte imprévue et, en dépit qu'on en ait, éblouissante. 11 est le plus spontané des poètes et le plus volontaire des dramaturges. Nul poète dramatique n'excelle à choisir des sujets d'une variété plus heureuse ! Le dramaturge le veut obstinément et le lyri([U(* se i)lie a\e(' grûce aux exigences du dramaluri»('.

Tous les mondes revivent tour à tour, brillants de radieuses couleurs !

Voici Percinet et Sylvette, berger el bergère plus Watleau que nature, enfants romanesques, mais amoureux. Ils s'aiment dans un parc que divise un mur où grimpent le lierre et les roses. Ils se croient séparés par la haine de leurs familles. Ils s'aiment d'autant mieux pour cela. Vanités des vanités 1 Illusions de la jeunesse et chimères de l'amour ! Les parents ennemis Pasquinol et Bergamin, sont les meilleurs amis qui

soient sur terre. Et les Montaigus ne trouvent plus de Capulets. Mieux, ils ont dès longtemps résolu Tunion par le mariage des Capulets avec les Montaigus. Mais ils ont redouté les eftets du romanesque et que leurs enfants ne jugeassent Irop simple ce bonheur bouigeois. Ils ont simulé une haine, fertile en combinaisons aimables et compliquant Tamour d'un facile héroïsme. Ils imaginent des stratagèmes ingénieux et superflus. Un spadassin dans les prix doux enlève Sylvette. Peicinet ne peut moins faire que de le transpercer d'outre en outre. Mais la réalité l'emporte bientôt sur le rêve. Et il est avéré que Percinet n'a transpercé personne et que Sylvette n'a été enlevée par personne. Du moins la réalité a son charme aussi, et puisque les [romanesques Sylvette et Percinet s'aiment simplement, ils se peuvent, quittant tout romanesque, simplement épouser. Du conte bleu ils retomberont dans la vie grise. Mais ils garderont de bons souvenirs d'exaltation romanesque et poétique :

Des costumes clairs, des rimes légères,

L'Amour, dans un parc, jouant du flùteau...

Un florianesque et fol quintetto,

Des brouilles... d'ailleurs toutes passagères,

Des coups de soleil, des rayons lunaires,

Un bon spadassin en joyeux manteau...

Un repos naïf des pièces amères, . •

Un peu de musique, un peu de Watteau,

Un spectacle honnête et qui finit tôt,

Un vieux mur fleuri, deux amants, deux pères...

Puérilité exquise en trois actes longuets ! Qu'elle est belle en sa couronne de poétiques fleurs ! Œuvre bril-

EDMOND HOSTAND 387

laiilc ol facile, (riinc rliéloricjiic aisée, d'une imai^ina lion layoniianle de grâce, niOme en ses charmantes banalilés. On dirait un de ces tableaux que les critiques (TiU't font métier de dédaigner parce (|ue la ]itIioi>-raj)liie s'acliarne à les reproduire à et les répandrt\ Mais comme ce tableau est fait pour plaire à la bourgeoisie sentimentale et à la jeune fille dont on a amioncé les fianlailles récemment ! Et comme il expiime don<' d<'< sentiments généraux, des aspirations universelles!

Le décor change. Avec un sujet nouveau, Edmond Uostand se renouvelle tout entier, mais persiste à exprimer ces sentiments généraux, ces aspirations universelles. II ('tire (Ml vers dramatiques la jolie légende (i)

(1) La légende a procuré à maint poète dramatique des sujets d'inspiiation, — ou en teut r.as dos sujets de pièces.

Armand Silvestre, poète pantliéiste et, au surplus, poète parnassien, auteur des Contes grassoiiillels, des Histoires gauloises, de la Chemise à travers les âges, etc., a répandu, avec le contours d'Euj^ène Morand, sa poésie dans Grisélidis, mystère en tr()is actes par quoi il fut prouvé, à Tusajçe des spectateurs du Théâtre-Français, que les femmes ne trompent jamais leurs maris et ((u'une existence pure est runi«iue chemin quf mène au païadis.

— Jean Lorrain a écrit sous l'inspiration de Leconte de Liste et Tennyson, sous l'obsession, dit-il lui-même, des Mantagna, des Carpaccio, des Gustave Moreau, un théâtre qu'il qualifie féerique, lyri(iue, épique et iéi^rendaii-e, mais qu'il a bien raison de ne pas qualifier dramatitiue. Urocéliande, Yanlhis^ Eunoïa : drames pareils à des tapisseries anciennes, laines et soies, où les minutieux artistes du seizième siècle brodaient, dans les forêts bleuâtres, assises au milieu de fleurs rigides, des princesses à licornes et des dames en tennis, pareils à tout cela, oui, mais drames, non... du moins contes de rêves et de chimères (avec dans Eunoïa un émouvant symbole), contes négligenunent composés, mais écrits agréablement par un poète rapricieux.

— Camille de Sainte-Croix, auteur LVArniide et Gildis, a accompli le plus honorablement du monde cette entreprise inattendue d'emprunter à la légende une pièce « faite selon notre conception

(le la Princesse lointaine. Jolie léi^eiide qui est de l'hisloire, et de l'hisloire française. Rostand sait qu'on li'ouve dans l'histoire de France des trésors de grâce et de poésie. Il puise à ces sources inépuisables. Il y avait alors des troubadours caressants, qui étaient de gentils diseurs d'amour. Parmi eux, de hautes dames et de puis sants seigneurs, allant dans les castels et dans les cours d'amour, accompagnés d'acrobates et du jongleur qui joue de la lyre. Parmi eux, Geoffroy Rudel, prince de Blaye. Il aima Mélissent, princesse de Tripoli, que l'empereur grec Manuel, son fiancé, délaissa en 1162. Mélissent devint pieuse par déception. Et les pèlerins vantaient à travers le monde sa beaulé égale à sa verlu. Geoffroy Rudel ne connaissait pas Mélissent. Mais il était poète : il la chanta. Il se croisa ensuite, espérant voir sa dame et comparer le m,odèle au portrait. Duranl le voyage, il tomba malade, vit la princesse lointaine et mourut. Mélissent entra dans un couvent...

d'un grand théâtre populaire permettant de représenter largement de somptueuses allégories historiques ou mystiques, faisant pénétrer dans l'âme des foules des idées de justice, de progrès, de paix et de noble bonté avec un effort constant vers une combinaison aussi radieusement pittoresque que possible de tous les centres lyriques et plastiques propres à ôter à nos utiles propagandes tout caractère pénible et morose de prêches arides et sombres... Camille de Sainte-Croix a donc précisé dans le mythe d'Armide et Gildis le conflit de l'amour humain et de l'orgueil humain se disputant le règne du monde, a donc montré l'erreur de l'orgueil créant de vains héros meurtriers, haineux, acharnés à des œuvres stériles de vaillance brutale et croyant servir les plus nobles causes en les ensanglantant, a donc montré « la gloire de l'amour créant par des œuvres de bonté et d'harmonie la beauté, la joie et la sérénité d'un avenir de fraternité refoulant dans l'ombre du passé les fantômes de fausses vertus, de vaillances creuses et de néfastes abnégations ». Lidée n'est point banale : l'œuvre a de la puissance et de la noblesse.

Celle liisloirc est du temps ja<lis ; elle est de tous les Icmps. Uhlaiid, Henri Heine, S\vinl)uine, Cnrducei Tonl narrée tour à tour. Rostand la recueille et la rajeunit, ('/est à peine s'il la eompliciue d'un esthétisme ^l'ailleurs un peu sommaire, d'une perversité d'ailleurs un p(îu rudimentaire. Il enjolive le mélancolique sj'mbolisme d(î la légende ; il ne \o gâl<^ point, et l'idéal reste l'idéal, encore^ (pie la princesse lointaine Mélissenl ail eommencé par tromper, d'une façon tout à fait terrestre, le troubadour héroûpiement errant, avec Bertrand (TAllamanon, son meilleur ami. Oui, le symbole deuK'ure tout entier des aspirations de l'homme vers l'idéal dont il s'éprend, satisfait de mourir pour l'atteindre, et de l'atteindre en niouranl, et de mourir pourvu (ju'il l'atteigne. Rostahd, il est vrai, rafline ce syifibole. GeolTroy Kudel, avant de trépasser, se lameide sur le sort de ces malheureux cpii meurent sans avoir vu leur princesse lointaine. Et Métissent lui répond judicieusement :

Combien aussi l'ont trop tôt vue, et trop longtemps, Et ne meurent qu'après les jours désenchantants ! Oh ! mieux vaut repartir aussitôt qu'on arrive Oue de te voir fanée, nouveauté de la rive I Mon étreinte est pour toi d'une telle douceur Parce que l'étrangère est encore dans la sœur ! Tu n'auras pas connu cette tristesse grise De l'idole avec qui Ton se familiarise. Je garde du lointain, par lequel je te plus ; Et tes yeux se fermant pour ne se rouvrir plus, Tu me verrais toujours sans ombre h ma lumière, Pour la première fois, toujours pour la première !

Echo des âmes désabusées I L'esprit critique du dixneuvième siècle a passé par là ! Et il appert de ces

3yo LE THEATRE DES POETES

déclarations que mieux vaut ne point trop approcher de l'idéal. Mais Rostand, en modernisant et en précisant le symbole, lui conserve son ampleur, sa généralité, son universalité !

Le décor change. Rostand, cette fois, est remonté à la légende impérissable. Jésus devient son héros. Jésus est assis sur la margelle du puits de Jacob. Il bénit Samarie devant ses disciples qlii momentanément se dispersent, et de loin il aperçoit venir la jolie Samaritaine.

Que de beauté mon père a mis sur ces Hébreux I

J'entends tinter les grands bracelets des chevilles.

Voici bien, ô Jacob, le geste dont tes filles

Savent, en^ avançant d'un pas jamais trop prompt.

Soutenir noblement l'amphore sur leur front.

Elles vont, avec un sourire taciturne.

Et leur forme s'ajoute à la forme de l'urne :

Et tout leur corps n'est plus qu'un vase svelte auquel

Le bras levé dessine une anse sur le ciel.

Jésus demande à boire à la Samaritaine qui s'appelle l^hotine. Mais un Juif ne peut boires, de Feau d'un puits samaritain. Photine refuse de pencher son urne. Jésus lui parle alors d'une auU^e soif qui la dévore et que seul il peut calmer, puisqu'il possède l'eau de vérité. Photine est en extase ; elle reconnaît le Messie et l'adore. Puis elle va prêcher la religion de Jésus. Elle entraîne à sa voix charmante les hommes, naturellement. Elle convertit aussi les courtisanes et même les mabi^ones. Enfin elle amène à Jésus la foule croyante eta'dorante. Jésus guérit les infirmes, rend la vue aux aveugles, rend l'ouïe aux sourds; et tous s'unissent à la prière de photine et tournent leurs âmes au ciel. Le règne de

Jôsus commence. Il commence, et voilà symbolisé encoie par le poète dramatiipie le besoin (Tidéal (pii assiège tons les hnmains. Rostand, certes, nons élève inoins vers l'idéal que Jésus propose qu'il n'abaisse cet idéal vers nous. Jésus s'accommode volontiers de nos (endances, et s'accommode ànos*»oûts. Il se fait à plaisii- noire contemporain. Il est d'un âge ami des femmes cl admiiateur de Renan. Il devient un apôtre langoureux et sceptique. Il assimile conqilaisamment beauté cl pui'clé, pi'ièrc cl ainoiu-.

(domine l'amour tic moi vient liai)ilci- loujours Les cœurs qu'ont prépaies de terrestres amours, Il prend ce ([u'il y trouve, il se ressert des choses ; il fait d'autres bou(iiicls avec li's mêmes roses...

i\e crois donc pas que la clianson me scandalise ; Un co^ur que je surprends ne peut, dans sa surprise, Se reconnaître assez pour inventer un chant : Mais il se trouble; il dit dans son trouble touchant N'importe quel fragment de chanson coutumière; Et la chanson damoui* devient une prière.

Et puis, Jésus est bien bon. Il est d'une indulgence extrêmement conciliante. Il ne tient pas opiniâtrement au dogme. Son sourire tjui rassure ne laisse pas din- ([uiéler... Mais comme Rostand le rapproche aimablement de nos Ames désemparées ! D'autres seront j)lus scrupuleusement exigeants et demanderont à leur Dieu |)lus de raideur austère, une plus impérieuse direction. Mais à ce symbole de douceur et d'aménité divines et humaines tout ensemble, quel être de moyenne sensibilité et d'imagination moyenne se flattera de demeurer insensible !

Le décor change. Rostand (juitlc la légende, dont lanl de peuples ont fait leur légende. Il revient à l'histoire qui est notre histoire. Et tous nous sommes convoqués, une fois de plus, à reconnaître notre esprit et notre cœur dans Tardent éblouissement de la poésie qui ne veut qu'agrandir et embellir la réalité I Les sources de l'œuvre de Rostand sont toujours larges et profondes. Après /es Romanesques, la Princesse lointaine, la Samaritaine, Cyrano de Bergerac ! Prodigieuse métamorphose ! Rostand Taccomplit en se jouant, mais il puise à même la vie française la noblesse et l'héroïsme dont son nouvel ouvrage est empanaché.

Cyrano de Bergerac, en sa belle jactance, trouJjle la représentation de la Clorise à l'hôtel de Bourgogne, interdit à Montfleury de jouer, bouscule les fâcheux, blesse, dans un duel qu'admire d'Artagnan, le vicomte ami du duc de Guiche, et, poète autant que matamore, s'enhardit plus que jamais dans sa fière et ombrageuse indépendance, et s'enthousiasme parce que sa cousine Roxane lui donne un rendez-vous pour le lendemain en la boutique du rôtisseur-pâtissier Ragueneau. Cyrano y va donc, ayant passé sa nuit à combattre seul contre cent spadassins, près de la porte de Nesle. Il arrive. Les poètes mangent, cependant que Ragueneau dit ses vers. Roxane, hélas ! Roxane confie à Cyrano son amour. Elle aime, mais peut-on aimer Cyrano, dont le grand nez fait la laideur bouffonne? Elle aime Christian de Neuvillette, depuis la veille camarade de Cyrano aux Cadets de Gascogne. Cyrano sera le confident de Roxane, le confident généreux et désespéré. Il lui sera permis de pleurer silencieusement, — mais il protégera Christian... Il le protégera. 11 l'ai-

EDMOND HOSTAND :',.K^

«lera.Xhrislian (ist beau, mais il ('sl sol. lioxanc est amoureuse, mais elle est précieuse. Elle veut qu'on lui parle d'amour en termes délicats et quintes senciés. Cdiristian ne sait qu'aimer et se taire. Cyrano parlera pour Christian. Sous Je balcon de Hoxane, la luiit, Cyrano crie sa passion :

('ertes, ce sentiment

Oui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment De l'amour — il en a toute la fureur triste I De l'amour, — et pourtant il n'est pas égoïste ! Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien, * Quand mAme tu devrais n'en savoir jamais rien, S'il se pouvait, parfois, que de loin j'entendisse Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !

11 dit, et Roxane donne à Christian un baiser. Plus <|ue chevaleresque, plus que magnanime, héroïque, sublime, surhumain, Cyrano favorise, contre les desseins du duc de Guiche, fort é|M'is de la jolie Roxane, le mariage de Roxane et de Christian. Mais il faut partir à la guerre. Les cadets de Gascogne sont envoyés sur riieure au siège d'Arras, et le mariage de Roxane et de Christian reste un mariage blanc. Désormais, Cyrano écrira pour Christian. Il écrit de telles lettresciueRoxane grisée, vient au cam[).

Je lisais, je relisais, je défaillais,

J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets Ktait comme un pétale envolé de ton àme.

Et Roxane s'est prise à aimer Christian non plus pour la beauté qu'il possède, mais pour l'esprit que Cyrano lui prèle. Elle est venue crier à Christian son amour (pi'un autre aviva : et voici que Christian meurt

(ruii promior roii|) de nioiisjpicl . r.yrano se jolie au combat :

J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur !

Quinze ans après ! Roxane pleure au couvent des Dames-de-la-Croix. Elle porte encore le deuil de Christian. Cyrano est souvent près d'elle, et avec Cyrano Roxane parle (te Christian. Aujourd'hui Cyrano est en retard. Il a été blessé dans une embûche. II vient quand même. Il mourra tout à l'heure. .. Il mourra le jour où Roxane saura enfin que ce confident fut le v^M'itable et profond amoureux d'elle, le jour où Molière fait jouer Scapin, Scapin pour lequel il a pris une scène à Cyrano de Bergerac.

Oui, ma vie

Ce fut d'être celui qui souffle — et qu'on oublie I ... Vous souvient-il des soirs où Christian vous parla Sous le balcon? Eh bien ! toute ma vie est là. Pendant que je restais en bas dans l'ombre noire, D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! (?est justice, et j'approuve au seuil de moii tombeau : Molière a du génie et Christian était beau !

Mais, en mourant, Cyrano jette une invective suprême à ses ennemis ; le mensonge, les compromis, lespréjugés» les lâchetés, la sottise... et il meurt, emportant son panache intact, il meurt héroïque exaspérémenl.

Ainsi que ne ferait-on pas pour son idéal quand on est Cyrano, quand on est Français. Car Cyrano est le Français magnifique et charmant. Rostand l'a rencontré dans la vie brillante et mouvementée du dix-septième siècle, infatigable bretleur, matamore en littérature

itomiiu'- à la laveriic, Icriiblcniciit iiulcpoinlanl, hardi dans ses i(kk;s jusqu'au fanalisnio, libertin disant son lait à Dieu, (4 d'ailleurs d'une sentinieidalilt' fade et d'une galanterie quintessenciée, exubérant et fantasque, impatient des orgueilleux et des maîtres, proteeteur infaligable des faibles, tumultueusement et su[)erbeiiK'nl l)on. Uostand Ta rencontré et la biographie hétérodite (hi vrai Savinien de Cyrano Bergerac lui a fourni les éléments de son (eus re, où pourtant une imagination formidable s'épanche. Mais lui, le poète, a su conumini(pier à ce héros de fantaisieéperdueune vérité durable; il a donné à cet être hétéroclite et bizarre une signitication |)rofonde : il a rattaché les exploits de (lyranoà son amour, tout-puissant excilateurdesénergies éblouissantes... ('yrano est devenu un être impersonnel, il a résumé en lui Thumanité que le sentiment épure et qut^ la passion emporte. Est-il donc un homme, en elîet, <[ue l'amour n'élève pas au-dessus de lui-même et des hommes I

Le décor change ! Après l'amour, <'ertitude ipii exalte, \o doute, incertitude (pii atïaiblit. Après l'action irrésislibh» et frénéticpie, l'insurmontable incapacité dagir. Le sujet de F Aiglon, i)uisé encore à la source française, est aussi différent qiie possible du sujet de Cyrano, puisqu'il fait avec lui un contraste complet : il ji'esl ni moins beau, ni moins vaste. Le véritable aiglon était une assez pauvre bête supportant aisément sa cage. Rostand fait du Fils de l'Homme, un jeune héros poitrinaire, indécis, incapable d'action mais non pas incapable de beaux élans vers l'action. Cet u Hamlel blanc ;>, emprisonné dans les plaisirsà Vienne étudie cependant contre le gré de Metternich, l'épopée impériale. 11 semble s'amuser; et sa mère ne songe qu'à s'amuser.

Quand 011 (lil à Marie-Louise : le général, elle répond : JNeipperg. Mais, lui, il souffre, il espère. Tl n'ose, cependant, conspirer encore. Il ne se sent pas assez sûr de soi. Il est trop faible pour être empereur. Il se venge par des insolences épiques contre ses geôliers. Cependant, il s'abandonne aux suggestions de la comtesse Camerata, de Thérèse de Forget, du vieux grognard toujours jeune et toujours effroyablement badin Flambeau. Il arrache à l'empereur d'Autriche, son grandpère, la promesse de le rétablir sur le trône de France. Metternich survient, qui détruit tout. Alors l'Aiglon s'envole. Le complot se développe dans le mouvement tourbillonnant d'un bal masqué. Rendez-vous dans I^i plaine de Wagram. Mais les conspirateurs sont découverts. Et le duc de Reichstadt, accablé par la vision tragique des morts de Wagram, accepte sondestin.il en meurt.

Et l'Histoire d'ailleurs ne se souviendra pas Du prince que brûlaient toutes les grandes fièvres... Mais elle reverra dans sa voiture aux chèvres L'enfant au col brodé qui, rose, grave et blond, Tient le globe du monde ainsi qu'un gros ballon .

En vain, Edmond Rostand a-t-il prolesté qu'il avait voulu seulement raconter une histoire émouvante, la plus émouvante histoire :

Grand Dieu ! ce n"est pas une cause Que j'attaque ou que je défends...

Et ceci n'est pas autre chose Que l'histoire d'un pauvre enfant.

C'est du moins l'histoire de tout homme qui, enchaîné par sa vie, ne peut atteindre son rêve. Le duc de Reis-

EDMOND ROSTAND iVJT

chsladl subit le mal du siècle, et Chateaubriand reconnaîtrait en lui un IVèie de René. Mais il est mieux encore ; et, d'une façon plus générale, il est le symbole de l'être faible, impuissant à réaliser ses aspirations, mais ne se résignant pas à abandonner son idéal et mourant (l<' ne pouvoir l'approcher.

Le décor change, et c'est Chaniecler !

('hantecler veille et règne sur la basse-cour où s'agit 'ntpaisiblementles animaux domestiques. Tous l'admirent, tous, excepté le merle sceptique et railleur, plus méchant encore que malin, et plus jaloux que spirituel. Le coq puissant et débonnaire supporte volontiers les facétieuses plaisanteries de ce merle qui l'admire sans doute, puisqu'il s'occupe toujours de lui. Mais le bon chien Patou ne comprend pas l'ironie, le merle lui est donc insupportable. Il le devine envieux et prêt à toutes les actions mauvaises en haine de la supériorité du coq. Prends garde, Chantecler ! Chantecler dédaigne avec indulgence, lorsque une faisane d'or, qu'un chasseur poursuivait, se réfugie dans la cour. Chantecler la regarde avec une curiosité sympathique. Mais la faisane est enfant de Bohême qui n'a jamais connu de lois... Elle n'aimera qu'un oiseau libre. Déjà reine en cette cour, elle accepte d'honorer de sa présence le live o'clock de la pintade. Chantecler ira par désir de revoir un matin la faisane d'or : il ira par amour.

Cependant la nuit tombe et les oiseaux nocturnes complotent la perte de Chantecler, leur ennemi parce qu'il est noble et beau, leur ennemi parce qu'il dissipe les ténèbres, leur ennemi parce qu'il appelle la lumière, et parce que la lumière obéit à son appel. Demain, Chantecler ira chez la pint-ade, un coq de combat lui

cherchera querelle et d'un coup d'éperon le tuera.

Or Chantecler arrive dans la nuit. La faisane le suit j>aree qu'elle s'est prise à l'aimer en le sentant menacé. Chantecler méprise ces ennemis sombres et lâches. H a le moyen de les faire fuir. Il a son secret — le secret de sa force invincible. Ce secret, la faisane veut le connaître. Chantecler, amoureux, donc faible, va le dire. Ce secret ! c'est lui, c'est Chantecler qui par son chant fait lever le soleil, c'est Chantecler qui à chaque aube excite la terre et les hommes à la vie, au travail ! En ellet, devant la faisane émerveillée, Chantecler chante et peu à peu se lève l'aurore. H chante encore et maintenant sur les collines et sur les vallons reposés resplendit la féconde lumière du jour 1

Chantecler est sincère. Il croit en sa puissance, il croit en lui. Mais le merle caché a tout entendu, a tout vu. Il raille agréablement Chantecler sur son habileté à duper les crédules faisanes. Ah ! le tour est joli, et la fanfaronade du coq est d'une rare ingéniosité. Faire lever le soleil ! L'invention est décidément d'une l^ble* rie mirifique. Chanteclers'inquiète I Et quoi ?se serait-il attribué une fausse puissance... Pour se prouver i\ lui-même qu'il ne se trompe pas sur sa force réelle, il court au-devant de ses ennemis chez la pintade...

11 les trouve tous, le paon au snobisme agressif, les coqs de luxe, d'espèce étrange, de forme bizarre, de plume baroque, et les autres ventes, stupides et flagorneurs. Chantecler ne leur dissimule pas son mépris. Il se dresse en face d'eux, simple et franc, droit et hardi. Il les protège même contre l'épervier qui plane et que le seul regard de Chantecler peut éloigner. Il les p.rotège et subit orgueilleusement leurs viles insultes.

Et vainqueur du coq de combat, il exprime avec vi-

nik'iK f >'»ii déj*oûl au paon [)nHeiihenx eL sol. t'I même au incrlo qui a trop d'esprit et pas assez de cœur, trop d'ironie et pas assez d'enthousiasme, el qui (*sl toujours prêt à une mauvaise action si elle lui permet un l)on mot. Et Chantecler secoue la poussière de ses sandales sur cette foule inconsistante et vaine et il [>art afin (\c vivre avec la faisane d'une vie libre dans la foret.

Il est heureux dans la forêt. Pourtant il se souvient de son calme petit royaume de la ferme. Et la faisane ne lui pardonna pas de se souvenir ainsi... Mais les crapauds apportent leurhommaj^e ù Chantecler, car ils détestent le rossignol et son chant. Et voilà que le rossignol chante. Et Cdiantecler admire parce que Chantecler aime la beauté plus que tout. Hélas! un braconnier tue soudain le rossignol... Ln autre rossignol plus loin recommence le chant suave et sublime. Chantecler alors retrouve sa fierté dans sa mélancolie. Et il s'exalte par le sentiment de sa noble mission. La faisane au contraire rêve de l'asservir par l'amour. Pour l'avoir tout entier à elle, en esclavage, elle veut lui ôter toute . sa toi en lui-même et tout son orgueil du devoir incessanniient rempli. Enjôleuse et perfide, elle lui dissimule par ses manèges, cjue l'heure est venue de chanter, et Chantecler s'endort bercé par sa douceur traîtresse. Ouand il s'éveille le soleil brille !... Chantecler s'enorgueillisail donc d'une illusoire puissance ! O triste désillusion, ô déception douloureuse entre toutes ! Perdre ses raisons de vivre... Mais non, il n'a point perdu toutes ses raisons de vivre. Les mirages de l'idéal se sont seuls dissipés. L'idéal reste : c'est la tAche, modeste mais bienfaisante, accomplie quotidiennement. Chantecler rentre à la ferme pour agir utilement et sagement.

Un chasseur embusqué le menace. La faisane déjà repentante de sa cruauté maligne, et reprise par Tamour parce que l'amour la fuit, la faisane s'offre en victime. Elle volète aux regards du chasseur qui manque Chantecler... Elle est prise au piège. Tant pis! Elle sera heureuse de vivre domestiquée dans la ferme, ayant perdu sa coquetterie lyrannique et funeste, avec la liberté; aimant enfin d'un amour épuré par le dévouement et par le sacrifice... Et Chantecler revenu à la vérité, lance vers le ciel amical un appel vainqueur.

Admirable profusion de symboles ! Tpus les personnages de C/m/z/ec/er sont des allégories vivantes et il semble que Edmond Rostand ait voulu réunir en cette œuvre toutes les magnifiques leçons d'énei-gie active que recèlent ses autres œuvres. Là tous les sentiments généreux toutes les aspirations universelles de l'humanité se rencontrent, se confrontent et s'affrontent. Chacun de ces animaux parmi la foule indécise, fléchissante et mouvante, toute en sursauts éphémères et contradictoires chacun de ses animaux représente un type humain .d'une éternelle vérité. Chacun d'eux est le soutien faible et mol, hypocrite et menteur, à moins qu'il ne soit l'adversaire inconscient ou tortueux de l'être qui doit dominer.

Le bon chien Patou a une sensibilité généreuse. Son humilité même lui a donné une sûre clairvoyance, le sens des dangers qui menacent l'homme d'action. Il est donc pour l'homme d'action l'auxiliaire vigilant, mais subalterne et qui a subi en dépit de son ame brave l'empreinte de l'esclavage... Le hibou est l'infatigable envieux qui, dans son ombre, insulte à toutes les lumières ; le paon est le vaniteux incapable qui ne veut imposer sa supériorité qu'en l'affirmant et croit se dis-

linguer en se singularisant ; la pintade est la sotte glorieuse, superficielle et frivole dont les sulîrages ne vont qu'au succès bruyant et qui est bien empêchée de discerner la valeur des suffrages et la qualité des succès, c'est l'inepte mondaine de toutes les sociétés et de tous les temps... Mais l'homme d'action bienfaisante a d'autres ennemis plus formidables à vaincre !

Le merle : être prodigieusement intelligent, mais d'un scepticisme qui stérilise son intelligence. Sa causticité pourrait être utile, car lacritique ironique éclaire et guide, mais elle tourne au "dénigrement fait pour annihiler tous les efforts et pour dissuader chacun de refforl, parce que ayant un sens exact des réalités, le merle reste terre à terre parce qu'il manque du courage et de la noblesse morales. Et il est d'autant plus enclin à affaiblir par ses suggestions sournoises l'homme d'aclion généreuse, qu'il est plus prompt à comprendre mieux et, trop faible pour l'imiter, à détester davantage le poète qui s'épanouit en ('hantecler. Mais Chanteder dont il importune et dont il énerve <léjà la vaillance, se redresse victorieux et lui inflige une dure leçon :

N'ayant pris au moineau que son truc et son tic, Tu n'es qu'un sous- farceur et qu'un vice-loustic Dans ton gros habit noir, tu refais en moins juste Les tours du clown divin dont tu n'es que l'Auguste Tu nous ressers les vieux pyrrlionismes jobards Pauvre petit oiseau qui croit qu'il nous épate En venant réciter sa nouvelle à la patte !

Tu veux imiter le moineau ? Mais sa blague N'est pas une prudence, un art de rester vague, Un élégaut moyen de n'avoir pas d'avis : Il a toujours des yeux furieux ou ravis.

Et veux-tu, maintenant, la clef d'or qui remonte

Comme un joujou charmant, sa blague jeune et |>rompte ?

Le veux-tu le secret par quoi ce camelot

Sait nous cambrioler le cœur avec un mot,

De sorte qu'il n'est rien, à lui, qu'on ne pardonne ?

« Le voulez-vous ?. .. Un sou ! Deux sous ! Non je le donne!

Demandez le secret du moineau de Paris ! »

C'est que ses cris railleurs sont des cris attendris,

C'est qu'il est libre et fier, c'est qu'il croit, c'est qu'il aime.

Mais vous qui sans gaieté parce que sans amour, Vous êtes figuré que la mauvaise humour Peut remplacer la bonne humeur, et qu'on détrône Le Pierrot lorsqu'on n'est qu'un singe qui rit jaune, Et que nous confondons, ô lourdauds sautillants. Vos mots d'esprit, qui sont des éteignoirs brillants, Avec ces traits du cœur qui sont des étincelles Vous pouvez vous fouiller si vous avez des ailes !.,.

La faisane suiiout lui est pernicieuse : la faisane, o'est-à-dire la femme, insatiablement dominatrice, faite pour ruiner retïort de l'homme. Écarlate et dorée, la faisane resplendit de beauté. Elle est éblouissante ot mystérieuse. D'où vient-elle ? De la forêt lointaine où Texistence est libre. Ivre d'indépendance, elle attire au péril inutile. Elle a l'âme aventurière. Elle est le hasard dans la vie ordonnée de l'homme... Elle bouleverse son cours harmonieux en y apportant les ravages de la pas sion qui détourne d'agir. Elle est exigeante, même si elle aime. Elle se croit docile et tendre, elle est égo'iste effroyablement. Elle ne cède rien ; il faut que l'être qui l'aime cède tout. Elle demeure inassouvie jusqu'au bout... Ainsi le poète condamne les ruses déprimantes de l'éternel féminin. Mais il a voulu que la femme fût enfin maîtrisée. La grandeur de l'homme lui en impose,

EDMOND ROSTAND 40:i

alors «|ue riionime Iroiive dans le chagrin de ses illusions perdues, une force nouvelle pour agir efficacement. La femme mak^fiipu», la femme, « fatalité h de riiomme, comme disait Mi^lieU'l . <•' ra<'h«''l<* par la bonté...

Kl C.lianlecler ! C-hanlecler, c'est Cyrano, Cyrano gaulois, gascon, frani;ais, Cyrano <le tous les sit^cles et même du vingtième siècle, Cyrano de toutes les [)rovinces, de toutes les pn^vînces et même de Paris. Chantecler, c'est l'hommi^ aux prises avec la vie, la vivant avec une sereine allégresse, la dominant parce qu'il lui assigne un noble but. Chantecder esprit droit, cœur vaste, honnêteté exaltée et embellie par le culte de l'idéal. Chantecler (»st ainsi parce (pi'il a toutes les qualités franç^aises traditionnelles. Ses ins[Hrations sont nettes, ses intentions sont généreuses, ses actes sont p\u"s. Intelligence qui conduit une puissance. Puissance qui s'épanche pour une domination favorable à tous ceux qui s'y soumettent sans s'apercevoir qu'ils la subissent ! Chantecler n'est pas seulement l'artiste créateur appelé à vaincre, pour imposer son œuvre, les obstacles extérieurs à lui : incompréhension, snobisme, malveillance de la foule ou des cénacles, — les obstacles qui proviennent de ses défaillances même : illusion, découragement, amour divertissant et débilitant. Chantecler est cela, mais il est bien plus encore. Largement symbolique, il est le représentant d'une race, il est le héros de notre race. Il ras.semble en son individualité surhumaine lasaine simplicité, l'ardente sincérité, la perspicacité judicieuse, la généreuse loyauté intellectuelle et morale, la prédileclion pour tout ce qui est clair et franc, l'orgueil d'être utile et la gloire d'être bon, la belle humeur, émanation néces-

404 I >E THEATUE DES POETES

sairo dos belles Ames, roplimisme conlinuellement vivifié par la certitude de rutilité et de la bonté de son action parmi les hommes... Chantecler est ainsi parce qu'il reste fidèlement et profondément attaché au sol.

Je ne chante jamais que lorsque mes huit grifïes

Ont trouvé, sarclant l'herbe et sarclant des cailloux

La place où je parviens jusqu'au tuf noir et roux I

Alors mis en contact avec la bonne terre,

Je chante... et c'est déjà la moitié du mystère,

Faisane, la moitié du secret de mon chant

Qui n'est pas de ces chants qu'on chante en les cherchant,

Mais qu'on reçoit du sol natal, comme une sève,

Et l'heure où celte sève en moi surtout s'élève

L'heure où j'ai du génie, enfin, où j'en suis sûr.

C'est l'heure où laube hésite au bord du ciel obscur.

Alors plein dun frisson de feuilles et de tiges,

Qui se prolonge jusqu'au bout de mes rémiges.

Je me sens nécessaire, et j'accentue encor

Ma cambrure de trompe et ma courbe de cor.

La terre parle en moi comme dans une conque

Et je deviens, cessant d'être un oiseau quelconque,

Le porte-voix en quelque sorte officiel

Par quoi le cri du sol s'échappe vers le ciel.

Mais Chantecler a pu, dans la fièvre de son idéalisme s'exagérer sa puissance, avoir tellement foi en soi qu'il a cru que Thorizon lui obéissait et que son chant faisait lever le soleil. Il Ta pu, et sa grandiose erreur était généreuse encore. La leçon des faits le rappelle à la sagesse ; Chantecler retrouve la raison aisée et souriante qui est le fond de noire esprit national. Le réalisme tempère son idéalisme. Chantecler discipliné

mais non pas drsabusr, arrive à celle conclusion d'un aulre poêle :

11 faut 86 séparer, pour penser, de la loulo Et s'y confondre pour agir...

Helour parmi les siens, au pays, au foyer, il dépouillera sa témérité, il gardera sa fierté, il accomplira tout son devoir, Tayant exactement mesuré, il s'acquittera avec une sérénité grave de sa lAche quotidienne qui sera plus noble d'être délibérément acceptée et à cause qu'il en connaîtra la signification cachée. Courageux, persévérant, préparé même aux injustices, il ne règne (pie par sa vertu. Mais ayant retrouvé ses racines, il n'est point enchaîné. II a observé le monde, il en devine le continuel mouvement et le perpétuel progrès. Il s'attache pour se ralVermir aux traditions du passé, mais il n'emprunte leur appui que pour s'élancer plus hardiment vers l'avenir 1

Voilà comment ce drame d'un poète lyrique devient une sorte d'épopée nationale. Chantecler a voulu êtreau IhéAtre, le poème éj)ique du génie français...

Tel est en Edmond Rostand l'auteur dramatiipie I Toujours il est en quête de sujets nouveaux, et toujours il les veut plus grands, plus riches, plus pleins, unis saut toute la poésie et toute la réalité de la vie humaine ! Et si puissante est sa fureur de nouveauté qu'il en arrive, s'apercevant à peine de son audace, à bouleverser dans Chanlecler toutes les habitudes et toutes les conventions du théâtre, à faire se mouvoir sur la scène les animaux que nos vieux auteurs si pittoresquement originaux du moyen Age n'avaient pas osé y introduire et tous ces héros inattendus, personnages symboliques, allégoriques presque, vivent cependant

d'une vie individiiello intense. C'est un dramaturge, féru de nouveauté, qui les anime — un dramaturge qui n'oublie pas, au théâtre, d\Hre un poète !

Un poète de théâtre !

L'habileté dramatique de Rostand émerveille. Chacun <îst confondu de la variété de ses dons.

Dès les Romanesques on est ébloui et si on convient que les deux derniers actes ne sont pas liés au premier par un lien solide et constituent une pièce autre, donc superflue, renchaînement alerte et léger des péripéties menues de l'intrigue plaît par sa sûreté et par sa facilité môme, et le dialogue coule, fuse, jaillit, frémit avec la spontanéité délicieuse et Tinexprimable agrément que le sujet comporte ou impose, et voilà réalisée l'adaptation complète des moyens à l'inspiration et il est prouvé que celui qui écrivit cette pièce toute ruisselante de jeunesse est un dramaturge né... Déjà il se joue des difficultés et il joue les difficultés. La Princesse lointaine apparaît comme une sorte de gageure. Mélodie, mélopée, symphonie d'amour, tout ce qu'il vous plaira. Subtilité allongée et accentuée pour troubadours esthètes! Melissinde n'entreprend-elle pas de se regarder vivre, d'observer toutes les petites oscillations délicates de son esprit et de son cœur, et d'exercer sur elle-même sa psychologie raffinée! Elle ne sera donc point une héroïne vivement dramatique et peut-être que le drame avancera avec la même lenteur que la nef de Geoffroy Rudel sur la mer tempétueuse. En effet, la nef a bien languissamment abordé dans la rade de Tripoli la Belle. Melissinde a étiré, avec une volupté

EDMOND ROSTAND 4«t7

bi«^M iionrhîjlanto, son Ame <laiis (ous les sens... El tout à coup Hertrand d'Allamanoii se présenle à la porlo du palais, frappe d'estoc et de Udlle, blesse les ojardes, lue le chevalier aux armes vertes, puis, l'épéeau poing, le iVont saui»lant, paraîl sut* le seuil devant la princesse reculant loujours.

Messire !... Ah !... Qu'avez- vous à mç dire?

— Des vers !

C'est une chose bien commune De soupirer pour une Hlonde, chAtaiue ou brune

Maîtresse, Lorsque brune, châtaine Ou blonde, on Ta sans peine. . .

Moi, j'aime la lointaine

l*rincosso !

L'auliMU" s'est relc\ r xnniitiii, el lieUMV driimai H|UC

enlièri' a été relevée |)ar une prouesse. Prouesse jolie, qui révèle la plus ingénieuse invention, une ruse appli- (piée même, — et il est |)ossil)le que le coup de théâtre soil un |)eu faelice, mais comme il est frap|)é juste, el nel, et fort ! — Prouesse i*affinée, si j'ose dire, et apprêtée, el tout à fait dans le caractère ilu poème, mais il l'allait être un auteur <lramati(pn' singulièrement aisé pour accomplir cette prouesse-là I Cet auteur dramati([uea rivresse de sa naturelle habileté î Écrit-il la Samarilaine, se joint-il à la troupe importante des poètes qui, pieux ou souriants, commettent d'un ciseau actif le sacrilège de découper des pièces de théâtre dans les Évangiles, Edmoiul Rostand est aussitôt le plus adroit à arranger ce drame immense selon les règles accoutumées, le plus fécond en heureuses trouvailles scéniques,

el, (riiisLincl, il termine son épisode de la Passion par lin cortège de femmes, de vieillards et d'enfants, agi tant des palmes, dans Tallégresse de l'humanité régénérée. Il est poète, il est peintre tout à la fois : le regard est séduit, l'imagination enchantée. Mais il est dramaturge aussi, apte à traduire par le mouvement la signification profonde de son sujet, de son drame: la joie répandue sur le monde par la venue du Messie... Sans doute, j'entends que le sujet de l'Aiglon i^est pas en soi un sujet dramatique. Cet élégiaque Hamlet d'une irrésolution monotone, dont le caractère oscille sans évoluer, n'est point un héros de drame puisqu'il n'est point un homme d'action. El il nous égare dans une conspiration un peu confuse et embarrassée. Mais si Rostand s'attarde lui-même et s'enlrave dans les détails, son instinct surprenant du Ihéâtre s'y manifeste. Mal reliés entre eux, mais attrayants, louchants, tragiques ou grandioses, les épisodes se succèdent, et si nombreux et si différents que chaque spectateur, séduit par tous, se demande s'il doit aimer mieux celui-ci ou préférer celuilà, et par exemple la leçon d'histoire que donne le roi de Rome à son précepteur d'Obénaiis, ou celle que Fanny Elssler donne au roi de Rome, ouïes soldats autrichiens peints en soldats français par Flambeau, ou Marmonl traître et conquis, ou la scène de la glace, ou Wagram, ou la mort !... Au reste, ils pullulent encore davantage, ces détails où s'accroche soit la curio&ité, soit l'émotion, dans Cyrano de Bergerac, chef-d'œuvre de combinaison dramatique ! L'action va d'une marche agile, elle est ample, fournie et comme encombrée d'incidents, mais tous sont avec tant de sûreté emboîtés les uns dans les autres qu'ils paraissent tous indispensables et qu'aucun ne retarde la marche de l'action et qu'au contraire, tant

ils sonl loj»i(|uemenl enchaînés et avec une si harmonieuse logique, tous pressent le mouvement dramatique, l'accélèrent, le précipitent en une sorte de galof) vertigineux, où les spectateurs halelanls sonl immancpiablement entraînés. Et il y a cinq actes, et nul ne ressend)le à l'autre; ils sont tous de la plus brillante diversité, el, bariolés de tons et de couleurs, s'accordent pourtant et se font valoir et se complètent. Et le héros se détache en relief, plus expressif ipie n'importi' quel {jersonnage dv théâtre, et tous les héros subalternes ne sont point rejelés dans l'ombre ; ils sonl surbordonnés, mais ont une individualité dislincle et se meuvent libres et véhéments dans l'action ; et la foule qui n'est jamais la même foule : ici le public de la salle de Bourgogne, là les j)oètes faméliiiues, là les cadets de Gascogne, la foule vit de sa vie propre et accentue la vie des héros, et voici donc que cette œuvre, où la dextérité se fait naturelle, où Tartitice, innocent, où simple, la complication, est un chef-d'œuvre de composition dramatique parce (jue, ainsi qu'il sied, tous les éléments coopèrent à l'intensité de l'action...

Chantée 1er !

Innombrables, les épisodes de Chanlecler s'engendrent et s'enchaînent et l'action doucement progresse avec l'un, avec l'autre. Et Chanteclcr .s'achemine pas à pas, avec cette régularité que le théâtre exige, à la désillusion pathétique qui pourrait l'anéantir, mais dont il triomphera en décidant de servir désormais un idéal ion pas moindre, mais plus concret, si je puis dire, et plus nettement déterminé... Cependant, l'action dramatique de Chantecler est traversée de complications qui l'encombrent plus qu'elles ne l'enrichissent. Chantecler est un Don Quichotte apostolique qui s'en va, pré-

chant d'exemple raccomplissement joyeux du devoir parmi les hommes. Mais il s'attarde en route à combattre trop de moulins à vents et des moulins à vents trop petits... Il s'attarde en route à lutter avec des armes d'occasion des ennemis fragiles et précaires, Ou'esl-ce que les petites lâchetés mondaines et qu'estce que les petites stupidités des coteries et des salons pour un héros de l'idéalisme? Celui-ci passe et ne daigne rien voir... Chantecler détourne la tête pour mieux regarder. Et combattant des adversaires inférieurs à lui, il tient à prouver qu'il a tous les genres d'esprit et même commeeux le plusméchant. Il confond leur mauvais goiU avec mauvais goût, il écrase leur petitesse aA^ec petitesse. Même, pour les confondre, par une satire décisive, il emploie des arguments que l'actualité lui fournit et les uïots qui sont les mots du jour, mais qui ne pourront être ceux du lendemain et tels que, avant peu d'années, les commentateurs ne parviendront pas à en fixer l'insaisissable signification. Erreur de l'artiste qui inflige à son œuvre des couleurs disparates et qui se heurtent. Erreur du dramaturge qui ralentit l'action, en amusant l'attention mais en déconcertant la réflexion, et diminue son héros parce qu'il montre à l'improvisle, en lui, d'inexplicables contrastes ! Chantecler doit s'élever sans halte vers les sommets du lyrisme.

En effet, Rostand, poète dramatique, de qui les dons incomparables stupéfient autant les personnes qui sav<înt tout des lois du théâtre et les personnes qui en ignorent tout, ce dramaturge exceptionnel est essentiellement un poète lyrique. Et ce qui constitue l'original i té

(l'Edmond Rostand «lans rhistoire du théâtre des poètes, <'est sa conception lyri((ue des sujets dramatiques.

Le poète lyriciue plane sur l'œuvre dramaticjue de Rostand : non, il est entré dans cette œuvre, et c'est lui qui !a vivifie. Nous savons <le quelle manière vibre le poète devant l'amour, devant la mort, devant la nature, ilevant la société et comment frémit son âme lorsque se répercutent en elle les l'n'missements du monde !

Les graiuls symlxiles, larges et simples, de ses pièces trahissent l'imagination d'un lyrique. Mais lui-même -épanche et se répand partout. Il est le personnage (pion ne trouve point dans la liste des personnages, ]uais qui emprunte tour à tour, pour se faire enteiidn; «le nous, la voix de chacun d'eux. Mais c'est le timbre même de sa voix cpii résonne dans ses vers, c'est sa phy- -^ionomic qui s'y peint, et nous reconnaissons aussitôt, (les /?or7îa/i('S7z/es jusqu'à VAiylon, et jusqu'à Chantecler le lyrique galant el précieux, impertinent et généreux, gracieux et câlin, mélancoliijue et mignard, enthousiaste et lier, joyeux d'aimer, de rêver et de vivre, <pie nous avions rencontré ilans les Musardises.

Il est infatigable à exprimer ses sentiments. Et telle est la puissance de son expansion lyrique, que les sujets dramatiipies cpi'il choisit el dont le caractère a été le plus nettement déterminé par les siècles ne lui en imposent j)as. L'Évangile lui-même n'empêche pas son lyrisme dc^ >e répandre sans nulle gêne, et tout à son aise, et comme il plaisir. Oui donc a retrouvé, parmi les apôtres de la Samaritaine et sous les traits et dans rélo(iuence de Jésus, un félibre subtil et voluptueux venu de la colonie phocéenne où abordèrent les Maries nues ! Ce n'était pas si mal dire î El c'était bi(Mi qualifier le poète lylique Rostanil : svdjtilet voluptueux du commencement

jusqu'à la fm, cl toujours félibre, ou bien troubadour musical comme dans la Princesse lointaine^ou bien troubadour mousquetaire comme dans Cyrano^ troubadour liéroïfjue et romantique comme dans VAiglon, troubadour plus héroïque et plus romantique encore dans Chantecler. Cette sentimentalité, qui est douce, tendre et profonde, éparse en tous ses ouvrages, cette mélancolie pénétrante et résignée, cette gaieté vaillante et exubérante et qui s'alimente et se fortilie par elle-même et trouve en ses éclats de rire de nouveaux prétextes à rire, cet esprit narquois, railleur, malicieusement bienveillant: voilà la sentimentalité, la mélancolie, la gaîté, Tesprit de Rostand. Rostand s'y abandonne librement, avec une sincérité absolue, et c'est pourquoi elles sont bien identiques à elles-mêmes, quels que soient les. milieux que reconstituent l'érudition et la fantaisie sans égales de l'auteur dramatique, quels que soient les héros dont le poète lyrique fasse, pour un temps, ses compagnons, ses amis, ses porteparoles et qui, en fm de compte, lui ressemblent tous intellectuellement et moralement comme des frères. Eh quoi ? ils lui ressemblent, Cyrano dont rien ne déconcerte la Valeureuse générosité, le roi de Rome fléchissant sans cesse et qui retombe à chaque efTort tenté pour agir!... N'en doutons point, et parmi ces élans magnifiques et ces défaillances découragées, voyez s'émouvoir, d'une émotion joyeuse ou douloureuse, fâme lyrique du poète !

Si vous admettez, comme il le faut admettre, que la poésie lyrique soit l'expression dessentimentspersonnels du poète, traduite en des rythmes analogues à la nature de son émotion, vifs et rapides comme la joie, languissants comme la tristesse, ardents comme la passion, et tour à tour enveloppants, câlins, voluptueux

EDMOND ROSTAND 4i:i

OU, au contraire, désordonnés, heurtés et discordants commr elle, convenez que Rostand ne dissimule point dans SOS drames le lyrisme do son inspiration, et (ju'il n'est point de poète dramati(iuo qui varie plus rré(iuemmcnt le rythme de ses vers. Méditations, chansons, élégies, odes s'eml)usqiient à tous les tournants do Taction dramatique, et si le lyrisme est, même dans Chanteclet\ adroitement incorporé au drame, s'il se mêle à lui, se fond en lui ou émane de lui, par moments il se libère et prend son vol, et se divertit alors aux jeux de rythmes et de rimes les plus savants et les plus variés de notre poésie nationale.

Ah ! les exquises variations du poète Percinet <lans /es Bomanesques !

Oui, la douce nuit s'est faite, et voici Qu'en Tazur foncé du ciel obscurci S'allumani partout, par là, par ici

Et Tune après l'une, Tandis que i'étang est tout coassant.

Les étoiles vont en nombre croissant Tout autour, autour du grèle croissant

De la pâle lune !

Éclats de saphir et de diamant.

Étoiles, je fus longtemps votre amant, Et je vous parlais, le soir, ardemment,

Perdu dans la nue !...^ Mais ma poésie a changé de cours Depuis que, tenant de naïfs discours, Ses petits cheveux au front coupés courts,

Sylvette est venue 1

Ou préférez-vous entendre l'aimable mélodie du poète Percinet, avec accompagnement do harpe ou de mandoline ?

Le léger linon Qui vous emmitoufle, Mais à la façon D'un souffle...

Le léger linon...

C'est votre pensée Que les choses n'ont

. Froissée !

Le linon léger, Cest, neigeuse flamme Qu'un rien fait bouger.

Votre âme !

Le léger linon, Le linon que j'aime.

Ce n'est rien sinon Vous-même î

Et vous vous rappelez les nombreuses variations lyriques de la Princesse lointaine, de la Samaritaine, de Cyrano. Mais quand on aboutit à V Aiglon on se convainc que le drame lui-même n'est plus qu'un thème pour les variations du poète Rostand, dont le lyrisme alors se fait épique à la manière du lyrisme de Victor Hugo et frissonne dans les alexandrins majestueux et retentissants ou dans les strophes longuement et gravement résonnantes :

Régner ! — C'est dans ton vent dont le parfum de gloire

Commence à me rapatrier, Qu'au moment de partir, je devais venir boire,

Wagram, le coup de l'étrier !

Régner ! — Qu'on va pouvoir servir de grandes causes,

Et se dévouer à présent !

Peuple qui, de ton sang, écrivis la légende,

\ oici le fils de rEmi)ereur !

Oh ! toute cette gloire, il faut qu il te la rende

Kt qu'il te la rende en bonheur I Peuple, on m"a trop meurtri pour que je sache feindre !

J'ai trop soullert pour toublier !

Liberté, liberté, tu n'auras rien à craindre

D'un prince qui fut prisonnier!

Uécliaiiié dans F Aiglon, le lyrisme dans Chanlecler iléborde et se précipite en avalanches. Le lyrisme est dans la substance môme de l'œuvre. 11 est dans les élans oratoires, il est dans les mots, il est dans les gestes. l.t' poète s'abandonne à son rêve qui est tendre, qui est mélancolique, qui est émouvant, qui est ample, qui est l;i and, et le lyrisme surgit continuellement avec une exliaordinaire puissance I Les héros de Chanlecler n'agis- -ciU pas seulement, ils chantent. Et chanter pour eux <('sl encore agir ! Voici des invocations et voici des juières, voilà des hymnes, et voilà des odes, voilà des jxans et des trènes... Écoutez :

Je t'adore ! soleil î ô toi dont la lumière, Pour bénir chaque front et mûrir chaque miel. Entrant dans chaque fleur et dans chaque chaumière.

Se divise et demeure entière

Ainsi que Tamour maternel !

Gloire à toi sur les près î gloire à toi dans les vignes ! Sois béni parmi 1 herbe et contre les portails. Dans les yeux des lézards et sur l'aile des cygnes,

O toi qui fais les grandes lignes

Et qui fais les petits détails !

C'est toi qui découpant la sœur jumelle et sombre Qui se couche et s'allonge au pied de ce qui luit De tout ce qui nous charme a su doubler le nombre, A chaque objet donnant une ombre Souvent plus charmante que lui !

Je t'adore, soleil ! Tu mets dans l'air des roses. Des flammes dans la source, un dieu dans le buisson Tu prends un arbre obscur et tu Tapothéoses ! 0 soleil ! toi sans qui les choses Ne seraient que ce qu'elles sont!

Vaillante impétuosité de ce lyrisriie magnifique et profond ! Mais là moins encore qu'ailleurs il est un ornement tout près d'être une entrave. Lyrisme et drame s'unissent, se confondent, s'amalgament ! Et le drame serait incomplet, serait incompréhensible même s'il n'était pas intimement lyrique, lyrique intensément! C'est qu'un personnage se mêle à tous les sentiments et à tous les mouvements du héros, un personnage qui n'est que lyrisme, ce personnage c'est la nature entière avec l'infinie diversité de ses formes et de ses beautés, la nature, que Rostand pénètre d'ailleurs avec plus d'intelligence que de sensibilité... On songe au De Nalurci Rerum en écoutant Chantecler, et Lucrèce prendrait plaisir à l'œuvre de Rostand.

Je l'ai dit et ne m'en dédis pas : Rostand est, dans ses drames, un lyrique sincère. Il avoue loyalement son lyrisme puisqu'il l'exprime dans les formes habituelles aux poètes lyriques. Et la définition que du poète lyrique donnait Sainte-Beuve convient à ce dramaturge, dant nul ne contesle la prestesse magique : « C'est une ame à nu qui passe et chante au milieu du monde, et selon les temps et les souffles divers et les divers tons où elle est

montée, cette âme peut rendre bien des espèces de sons. » Lyrique loyal, lyrique provocant. Les poètes et les orateurs tirent de l'usaj^e des mots deselïets inattendus ! Rostand est orateur et poète. La langue qu'il parle, à la lois ancienne et nouvelle, nous Taimons pour ce qu'elle nous remémore et pour ce (ju'elle nous suggère. Elle esl alerte, d'une alacrité ivre, toute imbibée de joie. L'invention verbale de Hosland est aussi abondante que précise. Elle inq^ose le souvenir de Hugo, mais Hugo s'était entraîné au théûtre et même s'y était, dans une certaine mesure, adapté. Uostand, le lyrique Hosland est allé au théâtre tout droit. La langue riche et souple, ; variée et capricieuse, dont il se sert, est appropriée à son [ œuvre. D'instinct, ce poète lyrique écrit la langue du théâtre. Kt il l'écrit sans la dépouiller d'aucune de ses puissances lyriques.

Mullilude et originalilédes images et des métaphores ! Elles jîùllissent à Ilots, dont les goultéleltes, un instruit dispersées, nous éblouissent par leurs scintillements et leurs miroitements. Elles se précipitent en torrents irrésistibles, dont nous sommes, avec une inquiétude délicieuse, submergés.

Prodigalité des mots! Il faut que le lyrique ait la parole facile. Rostand parle avec une implacable facilité ! H est verbeux, il est loquace même. Son éloquence est incontinente; mais en sa diffusion, en son excès, en ses mièvreries, en ses désordres, en sa langueur, en ses fureurs, elle est si joliment ou si vigoureusement éloquente! Ah! s'il pouvait ne point improviser! S'il pouvait retenir son inspiration (jui se rue, s'il pouvait contenir sa verve irrépressible! Il étourdit, il afflige, il consterne, il abasourdit, il émerveille ! Et je sens bien que le charme de sa frénétique aisance est le plus fort et

(ju'il emporte tout. Mais nous l'avons, en admirant, madame, échappé belle 1 Rostand, évidemment, est un lyrique volubile.

Acrobate si bien façonné par la nature pour les exercices du vers qu'il accomplit des tours de force sans même s'apercevoir qu'il les fait, et s'il se rend compte que ce sont des tours de force il y prend un plaisir extrême et recommence pour sa propre satisfaction... Il ajoute un saut périlleux qui n'est pasdans le programme. Mon Dieu I qu'il saute bien, mais nous avons eu le sentiment du péril !

Le moins qu'on puisse dire, c'est que ses exercices de haute école ne sont pas toujours effectués au moment où on le désire. Non eral his lociis. Quand .Jésus- ( christ prend la peine de tenir des conversations aux simples mortels, l'heure n'est pas de plaisanter. Rostand s'amuse, lui I et peut-être que ses affectations, ses préciosités délectables sont médiocrement en situation et qu'elles témoignent d'un certain mauvais goût et que Jésus-Christ déplore qu'on ne lui ait point donné à corriger les épreuves de ses discours. Peutêtre que parfois l'esthétisme de Rostand est anachronique et que si la princesse lointaine sait toujours ce (|u'elle dit, les auditeurs de Melissinde ne la comprenent pas toujours... Peut-être !

Peut-être I Et il est entendu que Rostand offense parfois les gens de goût. Mais qu'il les offense donc le plus souvent d'une façon plaisante ! Il manque de goût avec une pernicieuse insistance, mais avec une si ingénieuse virtuosité ! Proclamons-le donc 1 Rostand émaille sa grâce perpétuelle de sémillantes vulgarités ([ui brillent, brillent, brillent. Ses efforts spirituels, trop répétés, semblent parfois trop industrieux, comme

ini'ruclueux, et passant la rampe, passent aussi le but. Ses hadinages sont, (raventiire, prétentieux, appliqués es abandons et ses légèretés lourdes. Voilà d'inutiles ontorsions d'esprits, et d'illusoires tortillements de phrases, et de puérils jeux de sentiments, jeux de limes, jeux de mots. Mais peu importe si cette verve intarissable du poète coule entraînant des scories, tille resplendit au soleil d'une claire el pure lumière. Et dans la course vertigineuse où le poète nous emporte loin, chacun a le temps de cueillir au passage la fleur, même un peu criarde, t|ui lui convient le mieux... Au surplus, liostand est dramaturiire trop prolondément pour ne pas se persuader (|ue, sur les oripeaux de Ihéâtre, le strass étincelle d'un éclat aussi vif que le (hamant.

Mais cependant que les délicats discutent, édulcorent, atténuent, purifient, et s'otl'usciuent, Rostand a intro- (luit dans la l'orme et. dans le fond de l'œuvre théâtrale la plus grande quantité de lyrisme que le théûtre puisse comporter.

11 y lut aidé sans doute. El de» scoliasles ellVayablclent diligents ont recherché les traces de> innombra-

^s inlUiences auxquelles Rostand a eu précisément le mérite de ne pas se soustraire.

Comment dénombrer tous les maîtres qu'on lui a

^tés et qu'il eut peut-être ! Faut-il les faire compa- Ittre par ordre d'importance ou par rang d'ancien- >té ? Faut-il ? Mais ils sont tant, et tant et tant I

Celui-ci tient pour cerlain que Rostand n'ignore pas les troubadours :

Dans l'heureuse Provence Jadis oa vit les troubadours Dans les combats porter la lance, Dans la paix chanter les amours ; Ils parcouraient toutes les cours Pour célébrer toutes les belles Aux rois, à la beauté fidèles Amants, poètes et guerriers...

On aurait peut-être tort de reprocher à Edmond Rostand d'avoir pris soin de faire la connaissance de Geoffroy Rudel puisqu'il voulait peindre son portrait. Seulement, comme Rostand est tout de même un peu plus compliqué et subtil que ie g-racieux chanteur du douzième siècle, on dira qu'il est un troubadour bien moderne. Il est de son temps, et de son pays. Nous sommes enclins à lui en savoir gré. Cela ne l'empêche pas de connaître aussi bien que nos trouvères et nos troubadours, tous nos conteurs du moyen âge. 11 se confirme que l'auteur de Chaniecler a lu le Roman de Renart et les fables de La Fontaine.

11 est néanmoins un adorateur enthousiaste et familier de Shakespeare qui lui a communiqué quelque chose de sa sublime fantaisie poétique. Qui sait d'ailleurs si les Romanesques ne sont pas un simple pastiche de Roméo et Juliette ! Fi ! Au surplus, on marqueraiten son œuvre des ressouvenirs de la comédieitalienne dit l'un, et de la comédie espagnole, dit l'autre.

De la comédie française aussi et probablement de toute la littérature française. Il serait imprégné de la préciosité sentimentale ({u'inaugura d'Urfé et de celle qui, aggravée ou non par Mlle de Scudéry, fleurit à l'hôtel de Rambouillet. La psychologie héroïque de Rolrou et des deux Corneille ne lui serait pas étran-

gère non plus. Il a le goùl du burlesque. On veut bien le tenir pour un Scarron éblouissant. On n'est pas éloigné de convenir (pTil a pu fré(iuenler d'assez près les ouvrages de Cyrano de Bergerac lui-même... Par instant il a la faveur de rappeler Saint-Amant. Molière n'a pas clé sans exercer (piel(|ue action sur son esprit. N'oublions pas Regnard, oui Begnard [)our le style surtout, si j'en crois de bons juges. 11 ne faut pas non plus oublier Piron. Il ne faut d'ailleurs oublier personne. Et voici Marivaux. Marivaux avait aiu'nic pour le théâtre les personnages de Watteau. Rostand les fait renaître avec tout le prestige de la poésie. Constatons vile (jue Rostand est sentimental encore à l'instar de Florian, et ne dissimulons pas qu'il a, en outre, trouvé des maîtres dans le dix-neuvième siècle. On devait s'y attendre : je le dis entre nous.

Musset, assurément, le Musset de ^4 ^wo/ rêvent les jeunes filles, ou le Musset de Carmosine, c'est stipulé ; enfin Musset, mais si gentil et plus un compagnon qu'un maître. Victor Hugo, bien entendu. Victor Hugo, cela est accepté sans débat et il serait surprenant (jue le théâtre de Rostand ne procédât pas du théâtre romantique, puisque tout le théâtre poétique contemporain en dérive dans une certaine mesure et puisque le tliéâtre romantique lui-même est étroitement apparenté h ce théâtre antérieur, an théâtre classique et dont Rostand est très épris. Dumas père intervient avec son théâtre et avec les 7>o/s MoiisqiielaireSj ajoutons Vimjl ans après. Maintenant, à qui le tour ! A Théophile Gautier sans doute ! le capitaine Fracasse et Cyrano ne sont-ils pas faits pour s'entendre ! Et Banville surtout, Banville qui esquissa avec tant de bonheur et de fantaisie ce théâtre ardemment, lyrique que Rostand

122 l.E THEATRE DES POETES

ivalise. Et aussi Jean Richepin, et peul-être Catulle Mendt's... Et cette liste sera complétée slil y a lieu, et toutes les réclamations seront accueillies...

Au reste, on peut dès maintenant ajouter un nom à cette liste de noms : ce sera, s'il vous plaît, le nom de Edmond Rostand.

Tant mieux si Rostand n'est pas tout à fait, comme on l'aurait pu craindre, un novateur pétulant. Tant mieux s'il ne pousse pas son audace plus loin que jusqu'à rénover, jusqu'à rajeunir et faire refleurir toutes les grâces traditionnelles de l'esprit français et tout ce qu'en ont exprimé au cours des siècles maints auteurs dont notre littérature s'enguirlande! Tant mieux s'il a seulement renoué la chaîne qui doit relier le présent au passé, chaîne dont parfois les anneaux tombent, mais que quekfu'un vient toujours rattacher! Tant mieux s'il a seulement affranchi notre littérïiture de ({uelques influences discordantes et débilitantes des littératures étrangères ! Tant mieux s'il a simplement indiqué qu'il ne consentait pas à se laisser accabler quant à lui par cette oppression étrangère sous laquelle notre originalité pouvait succomber! Tant mieux si sa grande œuvre rayonnante est simplement comme un miroir où se succèdent, rafraîchies et fondues en un groupe harmonieux, des images que nous connaissons, que nous avions oubliées à peine, que nous aimions toujours ! Cette œuvre est un paysage français, — port de Marseille plutôt que campagne de l'Ile-de-France — paysage français néanmoins !

Rostand laisse paraître — et très naturellement — les qualités et les défauts héréditaires de l'esprit français. Il ne force point sa nature pour aimer la clarté jusqu'à l'éblouissement, pour étourdir nos préoccupa-

LDMOND KOSTAM) 12:)

lions contemporaines par <()n inlassable belle luimeiu* lyrique, pour exprimer sans lin des sentiments d'une simplicité extrême, avec des complications apparemment raffinées et une déconcertante volubilité, poui* (Haler partout son goût du rêve et son goilt de l'action, ^on goût de Théroïsme, son goOt de la beauté et son ^•ortt de l'amour.

Oui, r(euvre de Rostand est puisée à môme les sources françaises, et l'âme française s'est insinuée en elle pour la vivifier, élrani^ement. Mais cette œuvre n'est devenue si expressive et si populaire que parce que l'Ame même de Rostand y traduisait spontanément, lumineusement, librement, l'Ame française. Œuvre expressive et populaire, parce que Rostand possède plus que personne le sens ou le génie du théâtre, parce qu'il a ce don du pittoresque et de la fantaisie auquel nul ne reste insensible, cette vie vibrante qui emporte tout dans son mouvement radieux, cette veine comique irrésistible au point d'entraîner et de submerger toutes ses éclatantes incorrections et ses imperfections désordonnées... Et, tant il est vrai que la fantaisie n'est pas incompatible avec la sagesse, Rostand ne s'est point attribué l'originalité dangereuse de créer un nouveau genre théAlral. Il a rétabli, restauré, en les amplifiant, en les magnifiant, le drame lyrique et la comédie romanesque, adorable mélimélodrame farci de littérature et fourré de poésie. 11 n'est point un chef d'école. Trop heureux Rostand puisque ses pièces resteront comme les pièces d'apothéose du feu d'artifice romantique ! Trop heureux Rostand puisque ses pièces resteront comme l'expression suprême du romantisme au théâtre mais du romantisme rajeuni par des inspirations, exclusivement françaises — enfin ! Trop heu-

roux liosland qui n'exercera point sur le ihéâlre français d'influence précise, mais suscitera peut-êlre des enthousiasmes et surexcitera peut-être des inspirations ! Trop heureux Rostand qui aura ce privilège tutélaire de n'être déprécié par aucun disciple !

Or, c'est le peuple qui a fait sa gloire fougueuse et qui la maintiendra : en littérature, je l'ai dit, on entend par le peuple l'ensemble des bourgeois petits ou grands. La gloire de Rostand est donc une gloire véritablement populaire, son œuvre aussi. Et certes les courtiers ordinaires de la réputation des écrivains peuvent s'affliger, constatant que cet écrivain échappe totalement à leur onéreuse entremise; ils peuvent se venger d'abord par en médire, ils peuvent le glorifier ensuite avec dédain, comme le représentant d'une sorte de littérature inférieure et triviale en sa facilité...

L'œuvre de Rostand. est facile, mais elle n'est pas vulgaire. Elle fut édifiée allègrement en réaction contre l'art savant et triste des cénacles. Elle n'est pas toujours très profonde, non. Elle est parfois un peu superficielle, oui. Et c'est pourquoi nous l'aimons. Et il nous plaira toujours de la considérer avec une admiration sympathique et reconnaissante comme une géniale vulgarisation de toutes l^s qualités expansives de Tesprit français.

Soyons heureux I Nous avons le droit de l'être si nous consentons à Tt^tre à bon compte. Les poètes nouveaux ne se ressemblent guère entre eux, chacun d'eux ressemble beaucoup à tous les anciens. Ils abdiquent le moins possible leur impersonnalité en cherchant une originalité. Us expriment plusieurs tendances de l'esprit Tranchais en exprimant leurs tendances. Comiques, ils se rattachent à Molière et aux auteurs comiques de notre littérature classique et aussi à Banville, à Rostand dont le romantisme exaspéra la fantaisie. Tragicjues, ils se rapprochent de Victor Hugo et des romantiques. Tous, ils sont traditionnalistes et avides de nouveauté. Tous, ils s'accordent à ne rien nous donner qui soit nouveau, mais à nous le faire espérer.

Jeu plaisant, mais c'est un jeu ! Plusieurs poètes s'appliquent à nous gratifier de petites pièces que Molière ne signerait pas, sans doute, mais dont il accepterait sympathiquement la dédicace. Ils complètent tel caractère que Molière a tracé, et peignent des mœurs qui sont tantôt les mœurs d'une société, tantôt les mœurs de

rhumanilé, ni plus ni moins. Georges Gourtelino fournit le modèle. Courteline doitsa gloire à sa gaieté — gaieté communicative, parce que perpétuelle, brutale et sans nuances. Sa bouffonnerie est mathématique ; elle se déploie régulièrement par la force de son principe. Elle est puissante parce que Courteline la fait jaillir des incidents quotidiens de Texistence, du fond même de la vie. Courteline observe; il découvre méthodiquement ce qui saute aux yeux de tout le monde et aussitôt il le déforme. Une première déformation engendre une déformation nouvelle; bientôt le fait réel et simple devient une stupéfiante monstruosité. C'est de la caricature énorme, grotesque, et c'est tout de même de la vérité. Ses bouffonneries profondes sont le plus près et le plus loin possible de la réalité. Elles sont comme des réalités invraisemblables. Il ne veut traiter que les sujets habituels de la raillerie bourgeoise ;... mais il lui advint de trouver un autre sujet d'une réalité durable et universelle : il fit Bouhouroche, histoire véridique des amants trompés. 11 narra cette commune aventure avec une si géniale simplicité que chaque lecteur dans le héros reconnut au moins un de ses amis... Courteline passait alors de la farce au comique sobre, intense, discret et d'une excellente brièveté. Sans doute, moraliste et bouffon, s'apparentait-il à Molière. On le dit, on le répéta, et Courteline écrivit en vers admirablement moliéresques la Conversion d'Alceste. Pourquoi ne point penser que cette œuvre procède autant du Philinte de Molière ou VÉgo'isle, qu'écrivit Fabre d'Églantine, que du Misanthrope lui-même ! Elle est aussi une réplique de Boubouroche pour les attardés du dix-septième siècle qui persistent encore parmi nous. Alceste s'est converti à l'amabilité, à la bienveillance,

LES POETKS NOUVEAUX 427

à riiiduli^ence. Oronte lui veut lire un second sonnet. Alceste obligeamment le loue et Oronte lui demande impérieusement de le faire publier par le Mercure. Alceste gagne son procès, mais il a plus de frais à payer que s'il l'avait perdu. Alceste a épousé Célimène et il est pour elle tout bonne gnlee, mais elle le trompe avec Philinte. Alceste surprend leur Iraî- Irise. Mon seul amour, ma seule amitié, dit-il... H est sur le point de s'indigner, verse des larmes, enfin sa '■.•ii«m recoMvi'ée pi*end lede>s<ii^ ^ni* 1m riircni- :

\ iiiiporlr, tout est bien, [juisque je puis, en somme,

Ayant fait jusqu'au bout, mon devoir d'honnête honnue,

\ ayant rien obtenu, mais ayant tout tenté.

De mon stérile etiort invoquer la tierté !

Las de l'humain commerce et de sa turpitude

— Dont j'avais le soupçon, dont j'ai la certitude ! —

Dépouillé du bonheur qui fut un temps le mien,

Maître de l alTreux droit de n'espérer plus rien.

Il m'est permis d'aller... — Qu'on m'y vienne poursuivre ! —

Traîner au fond d'un bois la tristesse de vivre.

En tàcliant à savoir, dans leur rivalité,

Oui, de l'homme ou du loup, l'emporte en cruauté.

La conclusion est aussi désabusée, aussi amère que celle de Boiibouroche. Alceste est un Boubouroche grand seigneur et conscient... Courteline est resté fidèle à lui-même en puisant plus avant aux sources classiques (1).

Mais on peut continuer, et Maurice Allou marie Agnès

(1) Il faut rattacher à cette inspiration classique les Dyspepti- ; ques, comédie farce de Paul Harel. le très beau poète des Heures lointaines qui écrivit aussi pour le théâtre VHerbager. N'omettons pas le Voytige de la Comédienne de Fernand Uivet.

comme Courleline a marié Alceste. Agnès a épousé Horace qui la juge slupide, la Irompe ; Agnès, pour se venger, le tromperait de son côté avec Arnolphe qui entretient sa colère, mais elle aime Horace. L'amour est plus fort que la rancune et que la vie. Et ainsi sont prouvées la toute-puissance de la jeunesse et la toutepuissance de l'instinct...

D'autres, comme Georges Docquois, Hugues Delorme, Louis Marsolleau, n'ont point souci démoraliser... Mais ils se fient à la tradition. Ils sont Gaulois et classiques. Georges Docquois se plaît aux farces imitées de nos fabliaux épurés, prend aux écrivains <lu moyen âge ses sujets, aux anecdotes du dix-septième siècle littéraire ses inspirations et ses personnages, met en scène Corneille et le Cid en comédie, ou Racine, ou Ninon et le fils de Mme de Sévigné, et, conteur poétique facile et riant, est ironique et narquois, raillard, égrillard et fin, burlesque et funambulesque, tient de Scarron autant que de Banville, aime d'un amour sans second les grands écrivains comiques du dix-septième siècle et amalgame en son œuvre toutes les imitations... Hugues Delorme est d'esprit aussi composite et de pittoresque non moins hétérogène. Sa verve comique est fort abondante. C'est Montmartre émigré au mont Parnasse. Louis Marsolleau a plus de grâce sentimentale. La fantaisie, qui chemine de Psyché à l'aimable héroïne orientale de Babouche (6 les Trois Sullanes, ô Favart 1) à celle du Dernier Madrigal, à la délicieuse Charlotte de Montmorency du Roi galant, est en même temps plus émue, plus mélancolique et plus tendre. Mais ces poètes gazetiers sont frères. Ils ont cette élégance, que la culture littéraire impose et qui enchante, même un peu débraillée. Ils sont d'excellents écrivains du Mercure français

LES POKTES NOUVEAUX 429

ci du Mercure galant; ils sont poètes en outre ii). En vérité, nos poètes comiques — nous en avons si peu, ot ils sont si faiblement comiques ! — ne subissent point l'influence de Molière ou de Hégnard et des poètes comiques du passé. Mais ils ont constaté la chute, avec Ponsard et Augier, de la comédie poétique bourgeoise dans le réalisme et dans la prose ; et ils remontent dans notre littérature pour chercher des exemples où ils peuvent en trouver. Ils seront entraînés ù écrire des (tomédies de caractères, parce que seules les comédies de caractères comportent la poésie, ou des comédies (le mœurs qui sont à peine des comédies de mœurs, comme celles de Régnard, parce que la gaieté, l'insouciance parent la réalité embellie de brillantes couleurs... Mieux, ils se réfugieront dans . le monde ^venant des comédies d'autrefois, parce que les héros en appartenaient à la société mondaine, aristocratique, inutile et oisive, et parce (ju'ils ont une prédilection pour cette société polie dont l'empire littéraire a été ruiné depuis plus d'un siècle. Resterait à faire la critique de la politesse et de la délicatesse que nous attribuons convenlionnellementà cette société d'autrefois, brutale, sèche, décente à peine, cynique le plus souvent, mais enjolivée et pastellisée du sourire des femmes, et où les déclarations d'amour ont toujours l'apparence d'être faites en vers... Francis de Croisset n'admettrait pas qu'on lui prouvât que la société, où il déploie, comme des ori-

(1) Notons Jules Truffier, auteur de la Phèdre de Pradon, poète qui badine et madrigalise. Il a collaboré pour le théâtre avec Gabriel Vicaire et Léon Valade. — Notons M. Ollivaint, Pottecher, Tancrède Martel, Albert Keim, original poêle du Dieu yer/ et André Dumas, Jean Bouchor, Gumpel et|Pelaquys, Alexandre Arnoux, Jeanne Dortzal, etc.

flammes enrubannéos, ses hisloriettes prestes et i*"alaiiles, était, au vrai, une société barbare et sans nuances...

Francis de Croisset, en effet, veut rétablir la comédie élégante ou plutôt la vie élégante. Il croit que Télégance régnait en vraie souveraine au dix-huitième siècle, ;i l'heure où le monde était tout près d'une révolution. El il découvre, dans ces milieux surannés, d'assez aimables héros.

A la vérité, ces héros ne sont occupés que d'amour, et moins occupés encore de Taniour, du sentiment profond de l'amour que de ses superficiellesetgracieuses manifestations. Tous ont plus souci d'être du bel air que d'avoir du cœur. Tous, qu'ils s'appellent Chérubin ou le baron de Boursouffle; toutes, qu'elles soient la baronne ou la comtesse, ou bien Annette Patu surnommée Cydalise. Néanmoins, Annette Patu, que Boursouffle, le paon, enlève par vanité, ad pompam et oslentationem, d'une auberge de village pour faire d'elle une des fdles célèbres de Paris, Annette Patu a du sentiment. Vers la fin du dix-huitième siècle, les paysanneries étaient à la mode. Les reines fatiguées et les princesses lassées se targuaient d'avoir du penchant pour la fraîcheur, la simplicité, la saine sincérité paysanne. Une Annette Patu n'était pas nécessairement une paysanne pervertie... Elle pouvait aimer. Annette Patu aime donc le paon Boursouffle. Jeune enfant innocente et naïve. C'est la part du revc. Mais déjà

Le réel montre sa corne Sur le front bleu de lidéal.

Nous sommes bien tranquilles. Annette est encore de son pays, d'où elle arrive à peine. Demain, elle sera

formée à la vie élégante... Ainsi fait Chérubin... Francis (le Croisset a voulu peindre la naissance de Tamour chez un a<lolescent... Mais, est-ce que Beaunuu'chais, si je ne me trompe ?... Au reste, le Chérubin de Francis de Croisset est un Chérubin bien élégant, bien sociable, li a déjà toutes les mœurs de la bonne société: il est iiienleur, hâbleur, impertinent, grossier, d'intelligence courte, d'immense fatuité; il est le plus insupportable (les adolescents et des hommes. Il est Faublas, un peu \';dmont, il est Lindor, il est Fortunio, hélas I il est

inutle )) par surcroît. 11 appartient au vinglième et peutèlre au vingt et unième siècle autant iju'au di\-huilième. Il est encore la jeunesse : mais la tleur de cette jeunesse est ilétrie. 11 raisonne sur son cas. 11 est roué. Il est

iitreprenant, sinon libertin. Ressentira-t-il l'amour tôt «tu tard? Je ne sais. Je le crois, il se poussera dans le inonde par l'amour. Il jugera tôt qu'un homme doit obtenir des femmes autre chose que des plaisirs d'amour. Sa galanterie ne restera pas longtemps gratuite. Il dit maintenant :

On doit être galant, impertinent, cruel. Héroïque, moqueur, entlammé, redoutable, Muser avec le pied des dames sous la table ; On doit toujours en poche avoir un billet doux, Pour un oui; pour un non, se jeter à genoux; Suivre celles qui vont à confesse à la brune ; Errer dans les jardins mouillés du clair de lune Etre sentimental à la fois, et pervers ; Passer toutes les nuits à leur faire des vers. Aujourd'hui pour la brune et demain pour la blonde. Trouver qu'après l'amour il n'est plus rien au monde : Escalader sans peur de se rompre le cou Son balcon, pour la voir paraître tout à coup ;

Être un jeune animal de plaisir et de proie, Pourtant ne pas sortir sans échelle de soie ; Être le séducteur que toutes voudraient voir, Dont les vierges languissamment rêvent le soir ; Avoir toujours dans l'âme une neuve espérance. Faire tous les maris ce qu'ils sont tous en France ; Avoir pour seule loi la loi de son désir, Ne jamais perdre une minute de plaisir ; Avoir le rire aux dents et les yeux pleins de flammes; Être amoureux toujours et de toutes les femmes, Trouver à tous les yeux des regards séduisants Être jeune, être un homme, enfin quoi, dix-sept ans !

Les (lix-sepl ans passeront. L'animal de proie restera...

Bref, Francis de Croisset, par goiU de peindre la véritable société élégante, — et comment se serail-il isolé de celle de son temps? — a modernisé Chérubin. Son Chérubin nouveau entrera dans la troupe des autres Chérubins : il ne sera pas le moins redoutable.

Francis de Croisset, en ses comédies, descend de la sorte jusqu'à l'analyse psychologique. Elle n'est point pourtant le but de son entreprise. Il lui plaît mieux de décrire, enles animant, les grâces un peu feintes, un peu fausses, n'est-ce pas? d'une société à laquelle notre condescendance a coutu me de prêter beaucoup de grâce ( i ) . . . Il y réussit par son enjouement, sa vivacité, sa légèreté, sa facilité... et en ses résurrections de la société dupasse il expose, de la manière la plus avenante du monde, les

(1) Et puis, l'art du dix-huitième, avec toute ses séductions, a fait violence à notre passion pour la vérité historique. A nous Watteau et les fêtes galantes ! Emile Veyrin (1854-1901) madrigalise, dans VEmbarquenienl pour Cythère, avec une animation capricieuse et papillotante, de la sentimentalité et de la gravité, dans le rire. Ah ! le poète exquis !

LES POKTES NOUVEAUX 433

(espérances qu'il a et le rêve qu'il fait pour la société (le l'avenir... Il est ainsi original parmi nous. Au surplus, nous serons tous d'accord pour lui cerlifier que la société à la fois imaginée et reconstituée, dont il nous fait la peinture ravie, aura moins d'attrait dnn^ la réalité qu'elle n'en a dans ses ouvrages...

Si Banville et Rostand n'existaient pas, il faudrait sans doute les inventer, mais si on ne les inventait pas, on se priverait de Miguel Zamacoïs. Miguel Zamac-ois leur doit, en effet, toutes ses qualités et un grand nombre de ses défauts. Il est leur disciple indiscipliné etexcessif. Il les force, il les exagère. Mais enfin, il les reproduit. Certes, il les reproduit non sans agrément. Et les Bouffons sinon Bohémos, d'une verve déciilément un peu lourde, sont un divertissement bien aimable.

Conte, c'est un conte, c'est un tout petit conte développé démesurément. Il est fait pour réjouir les jeunes filles sages. Solange de Mautpré est la fille du pauvre baron de Mautpré, gueux et fier. Elle languit dans le château paternel, qui a déjà l'air d'une belle ruine pour touristes pressés. Un bouffon la guérira de son ennui. Plusieurs candidats se présentent afin de tenir l'emploi de bouffon du château. Le préféré, c'est le bossu Jacasse, qui n'est pas joli, joli, mais qui prononce, autant qu'une jeune fille peut en désirer, des mots d'amour charmants. En fin de compte, Jacasse n'est pas Jacasse, n'est pas bossu, n'est pas bouffon, il est le fils d'un hobereau voisin et il s'est déguisé ainsi pour obtenir la

main de Solange. Solange aura donc le bonheur et le baron de Maulpré la richesse, car on trouve un trésor dans les champs qui entourent son château délabré. Tout est très bien qui finit si bien !

Au reste, le conte est peu de chose, n'est rien, est moins que rien. C'est un canevas. C'est un thème. Miguel Zamacoïs est homme à tirer d'un thème toutes les variations possibles et imaginables, à la condition, hélas ! que ces variations aient été déjà imaginées et déjà exécutées. Miguel Zamacoïs, en effet, ne prétend rien renouveler ni approfondir. Il suit les autres en faisant des beaux gestes, en poussant de beaux cris. Il ne va point profond dans le cœur humain. Il se joue à la surface, comme tant d'autres avant lui. 11 se joue on ne peut mieux. Et il chante, en s'accompagnant sur une lyre facile, tous les couplets connus rlamour, elles bois, et les champs, et les jardins, et les bosquets, et les oiseaux, les petits oiseaux, et la brise, et les zéphirs, les petits zéphirs, et après des agitations dé matamores, des tournois d'esprit, des développements à faire une fois de plus frémir Banville et se pâmer Rostand, une fois de plus, Miguel Zamacoïs définit l'amour selon ce principe que les définitions ne doivent pas être courtes :

Pour peindre ses bienfaits, pour raconter ses maux,

La raison est trop faible et trop pauvres les mots !

C'est un bien qu'on maudit, c'est un mal qu'on adore,

C'est un poison mortel dont on demande encore...

De la vie ou la mort l'amour est le surnom :

La vie est dans un « oui », la mort est dans un « non » I .

L'amour, selon qu'on a lame triste ou joyeuse,

C'est le soleil obscur ou l'ombre lumineuse.

C'est la force d'en haut qui fait joindre nos mains

Par- dessus les grands murs des préjugés humains I...

Aimer, c'est rencontrer sur son chemin un être

Qui pour vous dans l'espace et les temps devait naître.

Un visage ignoré que l'on a reconnu,

Mystérieusement au rendez-vous venu,

Qui, lorsqu'on l'a choisi, se moque des armées.

Des grillages de fer et des portes fermées,

Qu'on rejoint en dépit des fortunes, des rangs,

Malgré tous, malgré tout !... Comprends-tu ?

— Je comprends.

Nous aussi, nous comprenons ! Ah ! si nous ne savions pas ce que c»est que l'amour, nous n'aurions pas vraiment de reproche à faire aux poêles... Mais nous comprenons que Miguel Zamacoïs aurait pu continuer lone^temps sur ce ton, sur ce thème, car la fantaisie lyri(|ue, au théâtre, se reconnaît exactement à ceci qu'elle se place partout, môme où elle n'a que faire, qu'elle jaillit quand il lui plaît, et qu'elle rentre sous terre seulement quand le poète le veut, et sans qu'on sache pourquoi et sans qu'il faille se préoccuper de savoir pourquoi. On doit céder au poète, voilà tout. On lui cède volontiers quand il a une virtuosité éclatante et suffisamment élégante, clinquante et suffisamment délicate, précieuse et suffisamment simple, une émotion conventionnelle et suffisamment naturelle, une allégresse infatigable de gaillard lyrique, une grâce saine — et très aimable, encore qu'un peu massive — de bon garçon... Rien de tout cela ne manque à Miguel Zamacoïs, dont les vers, pleins de vivacité, colorés et sonores ne riment à rien, mais richement. Et puis, on ne saurait louer trop l'aisance heureuse d'un poète...

L'aisance heureuse : telle est précisément la caractéristique de Gabriel Nigond, et il ne faut pas dire que son aisance se contente de peu. Si Gabriel Nigond a une verve très abondante, il a une verve très riche. D'abord, il est ou il fut un poète puisant ses inspirations à même la nature. Il a vécu dans les champs, près de la terre, avec les paysans qu'il a célébrés. Sans doute, il s'affirmait bourgeois et rhétoricien ; mais son amour du sol natal et de ceux qui l'habitent n'était pas tout de convention. Poète de terroir, il unissait un réalisme fort et pittoresque à une vive sensibilité. Il a gardé dans ses œuvres dramatiques, avec cette sensibilité toujours coulante, un certain goût de la vérité précise qui s'épanche même au travers de Sa fantaisie...

Sensibilité et goût de la vérité assez puissants pour masquer ce qui, dans la fantaisie, est parfois banal ou, en tout cas, trop ancien pour paraître tout à fait nouveau. Le Cœur de Sylvie est une idylle dix-huitième siècle. Sylvie, petite danseuse que tout le monde aime, ne saurait aimer profondément personne. Elle attristera le baron de Maultin qui la raisonne. Elle désespérera le chevalier qui l'adore. Elle poussera au suicide le jardinier qu'affole sa beauté. Elle tournera en dérision le vieux danseur Framboisy, qui prétend être tout ragaillardi par elle. Enfin, elle reviendra à l'Opéra, car il lui faut des succès constants pour sa constante v^ité, et coquette, frivole, volage, rieuse, rêveuse, elle n'aime décidément qu'elle-même...

Vous reconnaissez les héros et les paysages et les décors. On les reconnaît aussi, soit que Gabriel Nigond

écrive le Dieu Terme, soil qu'il écrive Khenibinos et si écrivant Mihîen d'Avêne, d'après le roman de Maurice des Ombiaux, il faut que Gabriel Nigond passe par la Belgique pour revenir au Berry, et pour avoir une inspiration plus personnelle... ou plus sincère.

Mais quelle bonne grâce poétique î quelle gentillesse^ (juel charme! Gabriel Nigond est capable d'émouvoir; mais siirloiil il sait plaire avec une etîrayante facilité.

Prenons garde, cependant, (pio tous nos poètes ne périssent de facilité I...

Jacques Bichepin accomplit du moins l'efl'ort de répandre sa facilité dans tous les genres et si, de par son intervention, le théâtre en vers n'est point encore rénové, nous avons rassemblés, sous le nom d'un même poète, déjà, tous les spécimens anciens, surannés, vieillis ou brillants encore d'une fraîche nouveauté î... Tragédies, drames de cape et d'épée, fantaisies lyriques et comiques, comédies héroïques et bouffes, contes où se mêlent l'histoire et l'historiette, contes de fées qui se transforment, chemin faisant, en contes de Voltaire et marient la sentimentalité et le libertinage, Jacques Bichepin a tout esquissé pour nerien réaliser jusqu'au bout. Il a réussi, du moins, à persuader les spectateurs attentifs du mouvement poétique qu'un talent d'une notable puissance se disséminait à travers ses œuvres incertaines. . .

Douze siècles avant Jésus-Christ, Derceta veut épouser Hiram, navigateur sans égal qui a franchi les Colonnes d'Hercule. Hiram préfère la fille de Derceta,

Mylilla. Celle Ijonne mère se venge en livranl Mylilta à un culle sacré assurcmenl, mais peu favorable à la verlu des vierges. Voilà la Reine de Tyr. Une jeune fille s'affuble de vêlements d'homme pour se lancer avenlureusement dans une vie d'indépendance et de fièvre. Elle se heurte à un cavalier moins fougueux, mais plus solide, et apprend de lui la supériorité de l'homme. Elle le paie par un amour qui ne la satisfait pas entièrement. Voilà la Cavalière. Un modeste héros populaire, simplet, famiher, sympathique, attendrissant, essaie de modifier la physionomie que la légende lui a faite, se lance dans des entreprises que son destin ne lui permet pas, puis, sans grand dommage, retourne à Àuxerre et revient à lui : voilà Cadet Roussel. Un héros, dont le génie de Shakespeare a presque fait un héros populaire se consume dans toutes les débauches, les farces et les sottises avec son fidèle compagnon Harry. Soudain, Harry devient roi. Il ne reconnaît plus le compagnon de ses veilles et son compagnon de la veille. Il prêche, il commande la sagesse. Voilà Falsiaff. Une jeune villageoise, fille d'un père noble — fruit savoureux — est amenée par un grand seigneur, son parrain, à la cour du Régent. Elle se grise de Paris et de ses fêtes, participe aux orgies de Philippe d'Orléans, qui la préfère bientôt à la Parabère, aux Phalaris, aux Sabran, à toutes les autres... Mais elle retrouve son fiancé François, qui a répandu la révolte dans les campagnes, organisé des complots ; elle a besoin de l'apaisement dans la nature... Le Régent est jaloux de François. Il veut le tuer... Or, notre campagnarde apprivoisée maudil à son tour les grands, prédit la Révolution, et meurt devant François et le Régent, regrettant le plaisir et les galas, le village et le moulin.. .Voilà la Marjolaine.

LES POKTKS NOUVEAUX 439

l)é(^oi's variés 1 ('ouleurs empruntées à tous les oiels î Pittoresques arrachés de tous les siècles et de tous les mondes ! Mélanges bariolés ! Séductions extérieures ! Tumultes et désordres d'un lyrisme souvent superficiel et incapable de se plier aux règles de la composition dramatique, incohérences, lenteurs, et de Téloquence ardenle et souple, et de la poésie abondante et gracieuse et vigoureuse : Jacques Richepin procède de Jean Richepin avec délices. Mais dans ses essais délicats et truculents un penchant s'affirme à suivre avec sûreté, dans ses détours même les plus sinueux, la psychologie du cœur humain. La conception de la Cavalière est d'un symbolisme pénétrant : la cavalière, se cachant sous les apparences d'un homme, n'a-t-elle pas prétendu se soustraire aux lois de la vie des femmes, aux puissances qui dominent leur vie, à la puissance, à la loi de l'amour surtout... Elle aime maintenante l'improviste et d'un amour irrésistible. L'amour se venge : il s'éloigne d'elle, qui trop tard aspire à lui. Concluez donc qu'il faut vivre selon la nature... Symbolique, Falstaff l'est aussi avec tous ses vices et toutes ses infamies :

Allez ! ne riez pas de Falstafl, pauvres gens ! C'est de vous qu'il s'agit ; soyez plus indulgents. Oui, Falstaff a tous les défauts : c'est un ivrogne, Un goinfre répugnant, un menteur sans vergogne, Un ami sans scrupule, un traître, un vieux paillard. Un fourbe, un fanfaron, un voleur, un couard ; Oui, c'est un être indigne, ignoble, vil... En somme. Il réunit tout ce qu'il faut pour être un homme. John Falstafl : c'est vous tous, c'est l'animal humain. Et malgré vous, bientôt, lui retendant la main, Vous l'aimerez encore en lui portant envie. Vous l'aimerez toujours, parce qu'il est la Vie !

Et quel symbolisme, enfin, dans la Marjolaine ! L'opposition fatale de raristocratie et du peuple se marque nettement, et peut-être Jacques Richepin prétend-il nous convaincre que la paix sociale, que l'harmonie des éléments antagonistes est une utopie ? Mais cette opposition se rencontre dans le cœur même de la Marjolaine, et il y a là une bien jolie analyse des nuances sentimentales : Marjolaine est tout ensemble aristocratie et peuple, et elle meurt de leurs inévitables batailles en son âme déchirée :

Si vous saviez pour moi, ce soir, quelle douceur De mourir... La mort seule... aussi je la réclame... Peut accorder tout ce qui luttait dans mon âme !... J'étais fille d'une meunière et d'un seigneur, Et leurs cœurs ennemis se partageaient mon cœur. Mais dans ce cœur voici, pour mon heure dernière, Que se réconcilient le comte.. . et la meunière !

Jacques Richepin, dramaturge affermi et disciphné^ ne pourrait-il pas réconcilier la psychologie et la poésie ?

Certes, ils raviveraient, sans doute, le théâtre poétique^ les poètes qui porteraient à la scène des conceptions fortes et amples, qui seraient aptes à s'émouvoir vivement et à nous émouvoir profondément, qui combineraient des situations d'une grandeur douloureuse, qui auraient le goût du sublime, qui imprimeraient à leur lyrisme un élan singulier, leur lyrisme demeurant toujours un lyrisme de dramaturge. Oui, vraiment, par ce lyrisme mêlé à la réalité, par ce goût du sublime, le théâtre poétique peut être ravivé, je n'ai pas dit renouvelé.

Albert du Bois, René Fauchois aspirent également au lyrisme et an sublime. Ils ont accompli des efforts heureux pour traduire ces aspirations dans leurs œuvres. Et tous deux ont écrit pour cela des drames biographiques. Albert du Bois a choisi pour héros Déraosthènes, Rabelais, lord Byron, Don Quichotte, Victor Hugo... René Fauchois a choisi Beethoven. Il n'a point cueilli dans l'existence sombre de Beethoven une anecdote signiiicalive et facile à animer pour la scène. II a eu l'ambilion de rassembler, de résumer tous les tourments d'une grande Ame pendant le cours d'une vie ingrate. Entreprise ambitieuse, mais raisoimable. N'estil pas certain que la vie des hommes célèbres qui ont toujours pensé ou senti avec intensité est fertile en complications dramatiques ! Il n'y a pas non plus de présomption à vouloir analyser pour le théûtre les plus [)laisants esprits ou les plus tumultueux génies de l'hu-» manité... Mais leur existence est souvent trop riche et trop diverse. Et l'inspiration des auteurs dramati([ues risque d'être débordée ou de se disperser...

Albert du Bois a le génie épique. Et Victor Hugo ne laisserait pas d'approuver les vastes projets bien ordonnés de ce poète qui ne doute de rien. Albert du Bois a eu dessein d'animer, en douze poèmes scéniques, les douze figures qui incarnèrent le plus puissamment un de ces sentiments, un de ces traits de caractère ou une de ces facultés dont l'ensemble se retrouve en l'âme de tout poète. L'enthousiasme devant la beauté, c'est Homère. La passion qui saigne et qui sanglote, c'est David. L'épouvante devant le mystère, c'est Ézéchiel. L'art de créer l'illusion, c'est Démosthène. Le désir d'être digne de la pureté de Finfini, c'est saint Paul. La colère devant la brute déchaînée, c'est Juvénal.

Le rire sous lequel se dissimule la face douloureuse, c'est Rabelais. L'amour du rêve, c'est Shakespeare. L'amertume devant les mensonges de l'idéal, c'est Cervantes. L'esprit qui vêt la vérité de falbalas élincelants, c'est Voltaire. La volonté d'être plusqu'un homme, c'est lord Byron. La compassion devant la misère des faibles, c'est Victor liugo ! 0 symboles ! 0 immensité î

Et il est possible que d'autres génies aient pu trouver la place — leur place — parmi ces douze génies, et que ces flatteuses désignations soient arbitraires. 11 est possible même que chacun de ces génies ne représente pas précisément le symbole qu'Albert du Bois prétend personnifier en lui, et qu'Homère ne soit nullement l'enthousiasme devant la beauté, et que Victor Hugo soit beaucoup plus que la compassion devant la misère des faibles... qu'importe! Le dessein était noble ' de dresser, tout au long de la route où l'humanité passe, ces grandes statues allégoriques.

Albert du Bois ne les a pas réduites en les exécutant. Son Rabelais ne développe qu'une anecdote problématique et, somme toute, accessoire de la vie de Rabelais. Mais l'œuvre entière de Rabelais, avec sa signification intellectuelle et sa portée morale, est là. Elle s'y meut. Elle y vibre. Et on aperçoit toute la satire caricaturale d'un siècle obscur et difforme. Plus tard, les poètes comprendront.

Comme ils devineront sous mon gros rire obscène Combien je hais mon temps d'une implacable haine ! Ah ! sur tout ce velours et sur tout cet acier Et sur ta plume blanche, ô roi François premier; Sur le globe que tient ta dextre impériale, Charles- Ouînt que ton songe ambitieux rend pâle ;

Guise sur ton écu, Sforza sur ton cimier.

Sur ton satin fleuri, Diane de Poitiers ;

Sur ton drap d'or, Henri, lourd barbe-bleue obèse,

Sur ton groin, Borgia; sur ta tiare Farnèse,

Colosses surhumains de luxure et d'orgueil

Semeurs de nuit, semeurs de mort, semeurs de deuil,

Du fond de cette boue où votre bras nous parque,

Un homme, un homme au moins vous laissera sa marque !

Colosses, dont les pieds foulent le genre humain,

J'ai pris, moi nain, j'ai pris sur le bord du chemin

Tout ce que j'ai trouvé de plus sale en ce monde.

De plus impur, de plus ignoblement immonde,

De plus abominable au fond de nos néants,

Et j'en ai barbouillé vos faces de géants !

Qui sait môme si, dans la Dernière Dulcinée^ Alherl (lu Bois n'a pas mis plus de grandeur encore ! Il a été, en tout cas, plus humain et plus pathétique. Son Don Quichotte n'est pas une caricature, et il ne le raille point comme Cervantes fit son héros. C'est un homme vivant d'une vie véritable, et heurtant à la vie même sa nature iniiniment généreuse d'idéaliste et de poète. Il est loyal et tendre, et discret et humble. On le tourne en dérision. 11 aime d'un amour qui ne sera que dévouement. Le voilà bafoué. Et sa raison sombre dans la trahison dernière. Le destin méchant, un Dieu cruel accable le rêveur bienfaisant qui a voulu n'être que douceur et bonté :

. . . Je ne puis

Croire que là, du haut de son ciel impassible.

Dieu me regarde en ce moment ! C'est impossible !

Un homme aurait pitié s'il lisait en mon cœur.

Et lui, le Tout-Puissant, l'Eternel, le Vainqueur,

11 irait employer son pouvoir formidable

A se venger d'un pauvre être, d'un misérable

Qui s'est trompé de route en cherchant le bonheur !.. .

Il en est ainsi, cependant. Et Don Quichotte, avant d'être écrasé par [la folie, exprime la générosité vaincue en une suprême invective :

Oui, puisquil faut toujours que le plus fort l'emporte, Prouve en me terrassant que ta main est plus forte, Que ton immensité peut vaincre mon néant. Tu prouves seulement ta lâcheté, géant I

Néant ! Géant ! Rabelais opposait tout à l'heure ces deux rimes, ces deux mots, ces deux symboles. Au fond, la pensée d'Albert du Bois va incessamment de l'un à l'autre, et dans ses œuvres, épiques et lyriques autant que dramatiques, il confronte incessamment la grandeur et la petitesse humaine, la grandeur des. rêves, la petitesse des réalités... Inspirations émouvantes de poète audacieux qui ne limite point son effort ! Elles sont traduites en des inventions dramatiques ingénieuses, mouvementées souvent, que n'affaiblit pas un style coulant avec une trop grande abondance... Il ne faut qu'un hasard pour que soit placée à son rang et en pleine lumière l'œuvre d'Albert du Bois, impressionnante par l'ampleur de sa conception, la régularité de son ordonnance, sa vigueur et sa hardiesse, cette œuvre si expressive non seulement des plus nobles tendances des hommes de notre temps, mais encore des éternelles aspirations de l'âme humaine vers la vérilé et vers la beauté.

René Fauchois mêle également le sublime à la réalité, et parce que son lyrisme jaillissant non moins fier que le lyrisme d'Albert du Bois se fond davantage

LES POLiTES NOUVEALX 44;";

dans raclioii tragique, il a pu tout de suite s'épanouir devant la foule...

Après la Fille de Pilale^ œuvre audacieuse et adroites dont le romantisme téméraire et déconcertant se modernise par l'emploi inattendu de théories psychique, et scientifiques, et tellement poétiques! sur la nature de l'être :

L'Ktre entier, c'est le couple

Et c'est unis aux miens, comme ils Tétaient au seuil Uu temps, que tes désirs dédaigneux de l'écueil Atteindront par delà les cimes coutumières Le libre espace où sont les lois et les lumières.

(Et ces théories sont avec une implacable habileté matérialisées dans la pièce.) René Fauchois écrit Bee- Ihoven, et ce drame limpide, net, ferme, est aussi simple, aussi logique cpie possible.

En 1809, Beethoven, illustre, fier de sa gloire et de son génie, est en proie déjà à la sottise agressive de sa famille bassement bourgeoise; à la méchanceté stupide des femmes comme (Julietta Guicciardini, qui refuse de l'épouser pour se marier avec un compositeur de ballets, le comte (jalleniberg; à un mal obscur, intermittent, etlVayant, la surdité... Les années passent : la famille de Beethoven est de plus en plus sottement agressive et tyrannique : les femmes de plus en plus inconscientes, et (lulietta Guicciardini, toujours amoureuse de son coquin de mari, a même la cruauté d'emprunter à Beethoven l'argent qu'il gagne dans un concert triomphal, et Bettina Brentano, affirmant son culte pour le musicien génial, et lui apportant le salut de Gœthe, lui refuse son amour et se donne tout entière au comte d'Arnim ; le mal abominable a em-

44(i LE THEATRE DES POETES

pire : Beethoven a des accès de surdité de plus en plus fréquents, il a feint longtemps d'être un incorrigible distrait, pour dissimuler ses crises. Hélas ! l'odieuse infirmité s'aggrave. Beethoven ne peut plus entendre sa musique et cependant Beethoven compose alors son œuvre la plus belle...

Les années passent. C'est la fin. Beethoven va mourir. Sa^ famille, grossière jusqu'à la mort, s'acharne contre lui : un misérable, son neveu, — il l'aimait comme son fils, — le tourne en dérision, — il n'entend pas ! — et le vole devant ses yeux de moribond ! Il le chasse. Il est seul maintenant. Mais il s'exalte encore dans son génie. Et ses neuf symphonies resplendissantes de beauté lui apparaissent. Il tombe alors en conduisant magnifiquement un orchestre invisible et sublime

... Le caractère de Beethoven s'affirme. Que nous montre donc la vie de Beethoven ? L'homme supérieur en lutte avec toutes les forces hostiles, matérielles, intellectuelles et morales, conjurées contre lui, mais cultivant son génie dans la douleur, conservant son grandiose idéalisme intact, parmi la vulgarité blessante des hommes et des choses, l'élevant, l'épurant, maintenant sa supériorité tout entière, et soutenu par sa foi en soi-même, devenant en quelque manière un surhomme.

Beethoven est bon. Il est hardiment indépendant. Il est généreux. Il croit au progrès. Il aspire au bonheur des hommes. Il est un génie bienfaisant. Il se heurte aux réalités ignobles. Mais sa bonté profonde n'est pas atteinte pour cela. Elle est irrépressible ; il faut qu'elle s'épanche, puisque l'âme de Beethoven est aussi belle que son génie. Et, cependant, les chocs sont rudes entre Beethoven et la vie. Il est fêté, il est admiré,

liclas ! il esl solitaire, car il aime et l'amour s» ii iu^c à lui. Vous le voyez, la nuit tombée, dans ce parc de Vienne, alors que la frivole Gulietia vient de s'avouer i nfidèle, il s'abandonne à la désespérance, il semble connaître déjà rinfirmité de la misère humaine... Un mendiant s'approche, cjui le prend pour un frère d'infortune (d de pauvreté.

l*athéti([ue rencontre ! Dans le beau drame tir MM. Louis Dumur et Virgile Josz : Rembrandt, Rembrandt, misérable et abandonné, rencontre un mendiant aussi dénué, aussi lamentable que lui, qui s'en va jusqu'à l'hôpital de la ville voisine ; ils se content leurs malheurs navrants et il se trouve que cet être pitoyable que le hasard de la route mauvaise a rapproché de Rembrandt : c'est Ruysdaël. Rencontre pathétique ! (lelle du mendiant de Vienne et de Reethoven, abîmé dans son chagrin, est -elle moins pathétique ? Le mendiant conte sa chélive existence et les petites consolalions profitables de sa mendicité, il provoque Reethoven aux confidences, et Reethoven s'éloigne en lui jetant sa bourse pleine d'or. Dans un sursaut de volonté, Reethoven a retrouvé la foi réconfortante en son génie. La divine musique l'élèvera au-dessus du monde tro[) mesquin et trop triste.

Ainsi, IHené l'auchois excelle à marquer, par i\v<. scènes très vivantes, les luttes de Reethoven. Quand il e montre aux prises avec sa famille, il a aussi, et constamment, le don de la vie et le sens du théâtre : tous les amis de I^eethoven, tous les parents de Reethoven existent, se distinguent les uns des autres, s'opposent les uns aux autres et constituent un tableau deréalismeextrèmement coloré. Les couleurs sont vives, simples, un peu crues. L'œil est saisi et ne peut se détacher du tableau.

Beethoven, cependant, trouvait en lui, un obstacle pire : sa surdité. René Fauchois a su, avec la plus souple virtuosité, choisir et situer les manifestations de ce mal qui n'est point visible et tangible. 11 l'a rendu tel. Il l'a matérialisé, il l'a concrétisé. C'est là, si je ne me trompe, un prodige de « réussite » dramatique, et l'écrivain qui ne succombe pas dans un pareil efïbrt, qui sait, au contraire, merveilleusement graduer les effets, et donc accentuer l'émotion, est un véritable dramaturge. On n'en peut plus douter: il a le don, ce je ne sais quoi qui se révèle à l'improvisteet emporte les consentements (i).

René Fauchois est dramaturge à ce point qu'il a su concrétiser même la foi de Beethoven en son génie. Je vous assure cette foi, soutien unique de son génie dans ses malheurs incomparables, cette foi nous est rendue sensible perpétuellement. Nous la devinons, nous la pressentons, mieux, nous la voyons. Et le poète n'avait pas besoin de recourir, pour nous la faire « voir » plus sûrement à des procédés un peu sommaires et faciles de figuration, comme l'apparition des neuf symphonies, ou à la création d'un être à demi symbolique, à demi réel, comme Bettina Brentano, messagère de rêve qui nous indique les affinités et les sympathies nécessaires réunissant, par-dessus les hommes, les êtres supérieurs, les Gœthe et les Beethoven, entrant comme une vision

(1) Chekri Janem, auteur d'Aniar, a su, lui aussi, animer un héros exceptionnel, plus noble que les autres hommes, tendant spontanément au sublime, mais exprimant seulement avec une intensité et une magnificence particulières les qualités des hommes de sa race, les qualités des Arabes ses frères, c'est à savoir un idéalisme que rien ne peut anéantir, le goût des beaux chants poétiques, et le sentiment de leur bienfait pour les esprits et les âmes, le dédainde la mort, l'ardeur à se sacrifier pour une idée... Antar est un héros symbolique qui est, dans le drame de Chekri Janem, un héros vivant.

dans la chambre où Beethoven travaille, mais n'oubliant pas de descendre sur terre pour lui annoncer ses tian- (;ailles déjeune fille avec le comte d'Arnim... Mais René Fauchois se meut aisément dans le sublime. Il y tend, il s'en approche d'un élan naturel. El il a su faire passer dans son œuvre émouvante la grandeur sombre de la vie (le Beethoven et la majestueuse beauté el la bonté plus majestueuse encore de son héros.

Son style de poète n'est point inégal à son inspiration |)oétique. Il est éloquent sans rhétorique, il est riche sans être chargé d'ornements, il a de la grûce mesurée, il n'est jamais trivial, même lorsqu'il exprime vulgairement des pensées vulgaires, il a surtout de l'énergie, de la force, de la puissance, de la majesté, et à mesure que nous pénétrons plus avant dans l'âme de Beethoven et dans ses malheurs également immenses, il a plus de grandeur et plus de noblesse : surtout il est vivant, vigoureusement vivant !...

René Fauchois ainsi réalise déjà lample dessein qu'il exposait dans la préface d'une œuvre en prose i Exode : « Nous étions parvenus au dédain de la fausse vie, au mépris des formes extérieures qu'elle revêt aujourd'hui. L'étude, les causeries intelligentes, les promenades dans les musées et les jardins, la lecture, une amitié sévère et sans viles complaisances nous avaient peu à peu conduits sur la montagne. Là, nous nous promettions que nos œuvres futures ne seraient que le reflet de nos pures aspirations et nous jurions d'être les serviteurs d'un art humain et véritablement aristocratique,, expression de nol,re tentative d'une vie supérieure. » Le programme n-'est pas gênant par sa précision restrictive; mais l'enthousiasme qui l'inspire peut raviver, sinon renouveler le théâtre poétique de demain.

Soixante ans ont passé.

Le théâtre romantique avait échoué. Les drames de Victor Hugo, d'action extravagante et faible, de caractères symboliques, abstraits et incohérents, dépourvus de vérité et privés de vie, étaient morts à la scène et ne se tenaient dans la littérature que par la puissance lyrique du poète. Alfred de Vigny, avec Chatterton, demeurait lointain et solitaire, abandonné. Musset, fantasque, était silencieusement aimé par beaucoup. Il était pour tous les poètes un compagnon capricieux et cher, non pas un maître. On disait tout cela. Et on disait aussi que le drame romantique, anéantissant la tragédie classique, sans parvenir à subsister lui-même, avait produit l'irréparable décadence de la poésie au théâtre et du théâtre des poètes. Voilà les idées.

Soixante ans ont passé. i85o, 1910. Longue période indécise assurément pour le théâtre poétique, mais période d'activité multiple. Des poètes en grand nombre écrivent pour la scène française,. et l'influence du théâtre romantique continue à s'exercer sur eux opiniâtrement. Voilà les faits.

Il est vrai, à dater de Tannée i85o, le IhéAlre français (levienl de plus en plus un théAtre réaliste. 11 s'adonne puissamment à l'analyse des caractères et à la peinture des mœurs. Il décrit la laideur pour faire surgir la beauté. Il observe le mal pour faire jaillir le bien. Il est en son ensemble un théAtre social et moral, un théAtre moralisateur et réformateur. Ses développements ne sont-ils pas incompatibles avec les développements du IhéAtre des poètes?

l^oint du tout, et la nature humaine est fertile en contradictions excellentes! De 1887 à nos jours, c'est le ThcAlr(î libre qui travaille avec le plus d'audace à entretenir la passion du lyrisme et de la fantaisie au théAtre. D'un côté, il favorise les ouvrages de réalité sombre, de vérité brutale, de naturalisme pénible, de pessimisme douloureux. Et telles sont les tendances essentielles, les tendances profondes du ThéAtre libre et du mouvement dramatique qu'il a suscité... Mais, d'un autre côté, le ThéAtre libre recueille des poètes les œuvres dramatiques les plus diverses, et il ne dépendait pas de lui que ces œuvres ne fussent susceptibles de renouveler le théAtre poétique. Il donne l Amante du Christ de Rodolphe Darzens, la première pièce religieuse de l'époque rattachant le théAtre contemporain aux mystères du moyen Age ; et bientôt nous aurons, avec les mystères de Maurice Bouchor, la Passion d'Edmond Haraucourt, le Christ de Charles Grandmougin, la Samai^itaine d'Edmond Rostand. Il donne le Baiser de Banville, et rend plus communicative la joie lyrique du poète de Florise et de Biquet à la Houppe. Il donne le Père Lebonnard de Jean Aicard ; et ce n'est point sa faute si cette œuvre attardée est la dernière des comédies bourgeoises du siècle passé, plu-

tôt que la première des comédies poétiques du siècle prochain. 11 donne la Nuit bergamasqiie d'Emile Bergerat, et la fantaisie poétique de cet ouvrage est précisément la plus éloignée du réalisme. 11 donne la Reine Fiammelle de Catulle Mendès ; et tant pis si ce n'est là qu'un drame romantique amenuisé par un poète galant. Tant pis si toutes ces œuvres sont ou bien accessoires ou bien subalternes. 11 suffît que le Théâtre libre luimême ait cédé au goût tenace des générations, même réalistes, pour la poésie au théâtre et facilité ardemment, hardiment les manifestations les plus disparates du théâtre des poètes...

La foule, même formée à l'école de la réalité, n'a point cessé, pendant cette période, de témoigner sa prédilection pour les poètes et pour la poésie. Époque de vie dure et de prosaïsme exaspéré ? Qui le croira 1 Les acclamations les plus longuement retentissantes sont adressées à des poètes, et les œuvres dramatiques qui obtiennent les seuls triomphes incontestés en dépit de ces groupes-ci, en dépit de ces doctrines-là, ce sont la Fille de Roland^ Severo Torelli, Pour la Couronne, le Chemineau, Cyrano de Bergerac, ce sont encore et toujours des drames en vers. Ainsi, les vers conservent chez nous la faveur universelle, le drame en vers n'est point périmé, el tous les Français restent prêts pour d'éventuelles premières d'hypothétiques Hernani !

Aussi bien, les œuvres dramatiques des poètes de i85o à 1910 n'ont manqué ni de richesse ni de variété. Elle est peut-être une période d'incertitude, elle n'est pas une période de dissolution ni même de déclin, la période qui oppose Théodore de Banville et Leconte de Lisle, Henri de Bornier et François Coppée, Edmond Haraucourt et Porto-Riche, Jean Richepinet Albert Samain,

CONCLUSIONS ir.H

Moréas et Péladaii, Anatole France et xMaurice Houclior, Verhîeren et André Ri voire, el d'autres encore qui se sont inscrits nettement dans l'histoire de la littérature dramatique, et enfin, et surtout, et à tous, Edmond i\ostand... Heureuse variété I Opulente richesse ! Mais de cette variété et de celte richesse, dans quelle mesure une originalité se dégage-t-elle, fertile en <euvres dilîérentes des œuvres passées !

Nous avons Tesprit méthodique et scolaire. Il nous laut des comparaisons consacrées. Nous ne savons juger que d'après des principes ou d'après des ouvrages que nous avons dès longtemps respectés ou admirés. C'est une obligation pour nous que de ra[)portcr toutes les œuvres qui nous paraissent pouvoir être introduites dans notre histoire littéraire aux œuvres classiques ou aux œuvres romantiques. Et nous serions bien fAchés s'il nous était impossible de déterminer dans quelle mesure et de quelle manière le théâtre poétique français, depuis i85o, procède du classicisme ou du romantisme.

Les historiens littéraires ont fermement établi, au prix lie quels formidables travaux, vous m'en voyez confondu ! les caractères constitutifs de la tragédie classique. Elle place Taclion tout entière dans l'âme. C'est la volonté ou c'est la passion qui agit ou qui est agie par son opposition ou son accord avec les sentiments élémentaires d'honneur ou de devoir. Elle est psychologique et morale. Elle est la vérité, l'humanité et la logique. Il lui est interdit de susciter l'intérêt par la combinaison arbitraire et ingénieuse d'événements inattendus. En elle, tout intérêt provient du développement des caractères. Les règles des trois unités, règles sévères et dont la contrainte est souvent gênante, aident à poser claire-

ment le problème, forcent à ne se point écarter de ses données, car la tragédie classique rig-oureuse est un problème, dont l'auteur dramatique prépare directement et apporte franchement la solution.

Le drame romantique est tout autre. Il est l'imagination, quand la tragédie classique était la raison. Il est libre, extérieur et individuel, quand la tragédie classique était disciplinée, intérieure et générale. Il a moins souci de la logique que de l'imprévu. Le poète luimême combine les intrigues à son gré. Et l'intérêt provient de la complication des événements.

Ces événements se déroulent dans un milieu pitto ■ resque et spécial, dont la couleur locale est, sinon exactement reproduite, du moins peinte avec une intense vivacité. Le poète classique fait ce qu'il doit. Le poète romantique fait ce qu'il veut. Pour mieux faire ce qu'il veut, il ne prend en considération aucune règle, mêle les milieux et les genres, et par suite l'action s'étire selon sa fantaisie. Il intervient toujours lui-même. Il dresse de grands symboles et il exprime ses propres idées et ses propres sentiments. Il est moins tragique qu'il n'est épique ou qu'il n'est lyrique.

Deux littératures. Deux mondes. Ces deux littéraratures, ces deux mondes sont-ils opposés complètement ?

Le théâtre romantique n'est pas né subitement et l'invention n'est pas brevetée. Le théâtre romantique est lui-même un résultat. Voltaire avait aperçu nettement que « la tragédie est une action où se développent les types complets des caractères et des passions de l'humanité, dans lesquels tous les exemplaires imparfaits et les mélanges atténués qui sont la réalité courante se trouvent contenus ». Mais il cherche l'intérêt

dans la couleur locale et dans la figuralion |)iUure»(iue des mœurs ; mais rémotion, il la trouve dans la combinaison, selon son caprice, de circonstances tragiques (jui ne naissent point de Tâme de ses héros ; mais le poète lui-môme intervient de plus en plus dans ses ouvrages. 11 enseigne. Il prêche. Il se flatte, comme il dit dans la prélace d'Alzire, qu'on y verra «< le désir du bonheur des hommes, la haine de l'oppression et de l'injustice ». 11 exprime par son théâtre sa conception de la vie, du bien des hommes et de la société. Diderot déjà avait demandé (pie les caractères tussent décidés par les situations et que la peinture des situations fût substituée à celle des conditions. Déjà La Chaussée avait voulu confondre les genres, comme Diderot avait mélangé et fondu les émotions, comme Beaumarchais s'était libéré déjà de toutes les règles, et, peignant les caractères et les mœurs et les conditions, avait exprimé dans son œuvre les tendances et les aspirations intellectuelles et morales et sociales de son époque... Et déjà, de cette manière, le romantique au classique se joignait. Mais dans la brusque éclosion du théâtre romantique, rien ne ressemble moins aux drames d'un écrivain romantique que les drames d'un autre écrivain romantique, rien ne ressemble moins à Riiij-Blas que Chatterton. Par conséquent, une fois admis que le romantisme est dans la littérature l'eftlorescence de l'individuahsme, du lyrisme, du sentiment, et du pittoresque, et l'efflorescence de la liberté dans l'art, il faut convenir que le romantisme est par ailleurs fort différent de lui-même et que certaines œuvres romantiques sont plus rapprochées de certaines œuvres classiques, qu'elles ne le sont d'autres œuvres romantiques des membres d'un môme groupe des poètes de la même époque...

Les divisions scolaires subsistent, cependant, et on n'a point perdu l'habitude de se demander si les œuvres d'un poète sont romantiques ou classiques. Les œuvres des poètes qui ont enrichi le théâtre poétique français depuis i85o sont romantiques et classiques tout à la fois. Alors que d'honnêtes théoriciens jugent irréductibles la tragédie classique et le drame romantique et protestent qu'elles sont absolument réfractaires à la fusion, les poètes de la seconde moitié du dix- neuvième siècle ont accompli cette fusion à qui mieux mieux. Ils ne se sont pas interrogés sur le point de savoir si la fusion était permise ou possible : ils l'ont faite, à leur insu peut-être, mais tout entière, et n'obéissant qu'à leur inspiration et à leur tempérament. Ils usent tous de toutes les libertés, que le romantisme a décidément conquises à la scène, et de tous les éléments nouveaux qu'il y a rassemblés. Mais Henri de Bornier peint en Gérald un petit-fils de Rodrigue et dans la fille de Roland une petite-nièce de Chimène, et son drame est l'étude d'un cas de conscience héroïque, et l'honneur et le devoir y affrontent l'amour et le bonheur et en triomphent, et le drame d'Henri de Bornier est une tragédie... François Coppée est tout imprégné des ancêtres allemands ou anglais du romantisme ; il emprunte des types ou des scènes à Shakespeare, à Oœthe, à Victor Hugo, même à Auguste Vacquerie et à Louis Bouilhet% Severo Torelli réunit tous les caractères du romantisme flamboyant avec le podestat sanguinaire, la courtisane, les sbires, les conjurés qui fournissent des poignards, tandis qu'un amoureux, qui a la voix juste, chante une sérénade sous un balcon. Mais, pourtant, le drame n'est, à la façon des tragédies classiques, qu'un conflit entre la loi et la conscience.

Et lorsque, dans Pour la Couronne^ nous voyons un fils tuer son père pour sauver la patrie, il ne peut nous écha[)per que c'est le résultat d'un combat moral analogue à celui qui se livre dans Horace... Moyens romantiques d'exécution, conception classique des sujets! Et, sans aucun doute, Edmond Rostand est un romantique attardé. Il nous donne, dans ses œuvres, à la manière de Hugo, la vision poétirjue du passé ; et chacune d'elles est un grand symbole. Cependant, la psychologie des héros est beaucoup plus minutieuse et plus juste que celle des héros romantiques. Et si le caractère du Ihéâlre de Rostand est l'invasion du lyrique et de l'épique dans le dramatique, c'est aussi le caractère même de la tragédie antérieure à Corneille. Corneille lui-même (ju'a-t-il fait dans le Ciel, qui ne laisse pas de rester un modèle de tragédie classique ? Il a oun ert le champ à l'épopée :

Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans

Et tout ce que l'Espagne a fourni de vaillants!

Il a ouvert le champ à l'épopée, même lorsque le développement logique du drame ne la comportait pas ; et développant les thèmes héroïques qui sollicitaient sa virtuosité il s'est montré lyrique avec complaisance... Voilà donc que les poètes, au théâtre, depuis i85o, ont fait tout ce qu'il fallait pour déranger les classifications et déconcerter les classificateurs. Ils ont concilié les inconciliables ; il n'y eut plus à leurs yeux ni période classique ni période romantique du théâtre, mais le domaine illimité où s'alimente l'imagination des poètes et la liberté totale avec laquelle cette imagination peut se répandre. Le théâtre

des poètes .ne connut plus d'autres règles que celles du goût public, et il ne fut plus embarrassé par d'autres obstacles que ceux-ci : le besoin d'ordre et le désir de clarté, qui sont dans tout esprit contemporain layonné à la culture française... Le théâtre des poètes, depuis i85o, n'a donc pas créé de formes nouvelles d'œuvres dramatiques. Ou plutôt il a mélangé toutes ks formes anciennes et un chef-d'œuvre est né de ce mélange heureux... Le théâtre des poètes n'a pu déterminer un courant poétique ou dramatique nouveau. Chaque poète est venu au théâtre avec son indépendance et sa force... Et l'époque n'est riche et n'est belle que d'individualités brillantes et puissantes... Mais cette richesse n'est point médiocre et cette beauté n'est point vaine.

Une individualité surgira-t-elle assez dominatrice pour entraîner les autres vers des régions encore inexplorées des poètes, et par des routes que nul n'a encore tracées pour eux? On ne sait, mais rien ne presse. Il n'y a pas péril dans la demeure des poètes. Le temple de la poésie dramatique s'impose encore à la piété universelle... Certes, on peut supposer que le théâtre poétique de l'avenir sera plus intime et plus profond et qu'il entrera plus avant dans le mystère des âmes, ou bien qu'il suivra de plus près la vie même des sociétés en travail d'un ordre plus régulier et plus juste. Mais le théâtre poétique du présent a rempli sa mission. Il a exprimé avec élan, et suivant l'impulsion des circonstances inspiratrices, les grands sentiments éternels de l'âme française. Son rôle a été mieux marqué, probablement parce que l'évolution nécessaire des esprits rendait son action plus utile. La littérature et la vie étaient rudes et tristes. La faiblesse

il le (lécoiiragemenl se manifestaient dans des œuvres <run réalisme brutalement exact, sombre et acrimonieux. Le naturalisme, dépouillé de l'enthousiasme que Zola avait insinué en lui, se faisait plus dur et plus pessimiste. La gaieté même, au théAtre, se dégradait et se dépravait. Le théâtre des poètes a noblement souligné la persistance de l'idéal. Il a été j'écho élargi de toutes les généreuses aspirations françaises. Ilacélébrélabonlé fervente de l'héroïsme. 11 a chanté l'optimisme vah'uicux, excitateur de l'action bienfaisante à tous. Il a été, il est encore en communication étroite avec notre âme nationale. 11 a soutenu sa grandeur et fortifié sa vertu. 11 a maintenu sa grâce expansive, sa grâce plus belle encore que la beauté. 11 a progressé dans le sens où il faut que tgute notre littérature progresse, dans le sens où elle progresse fatalement selon sa logique intérieure. 11 a été de plus en plus humain, en s'affîrmant de plus <Mi plus français. Et l'humanité vient d'elle-même se rafraîchir à cette source française, car elle est douce, elhî est pure, et elle est vivifiante.

Page 1