ANDRE RIVOIRE
diera la reine qui pourra très honorablemenl repartir pour TEspagne et retrouver son cousin.
Or, Dagoberl se laisse prendre aux ardentes caresses de la petite esclave amoureuse Nanthilde, et il se met à l'aimer, croyant pour tout de bon, croyant honnêtement aimer la reine. La reine se sent devenir jalouse de cette remplaçante que n'a pas prévue le moraliste Brieux. Klle veut, elle-même, devenir la femme de son mari. Ouelle afl'aire ! Mais Eloi, encore ([ue ministre, est bon philosophe; il compte que Tamour et le hasard peuvent arranger bien des choses. La nuit est tombée. Voici que dans la chambre nuptiale est enfermée la reine. Nanthilde y j)arvient un peu arbitrairement, mais fort à propos. Dagobcrt s'approche des deux femmes tour à tour. Il reste indifféi-ent (juand il tient la reine en S(\s bras. Mais lorsque Tombre favorable lui fait saisir Nanthilde, il s'émeut et il dit joliment son amour. Soudain, un rayon de lune éclaire la chambre. Dagobert voit les deux femmes. 11 sirrite, il s'indigne. Il répudie la reine. 11 ordonne de pendre Nanthilde. Éloi la cache dans un couvent. La guerre est déclarée entre Dagobert et le père de sa femme répudiée. Une bataille a lieu dans les environs /lIu couvent. Dagobert, vainqueur, retrouve Nanthilde et Tépouse.
Simple histoire, si vous voulez, gentiment, invraisemblable, mais d'une fantaisie, si amusante ! On dit qu'il y a là des héros et des procédés d'opérette. On dit que la substitution des deux femmes a déjà servi dans une opérette intitulée : le Jour et la Nuit. Qu'importe tout cela, si l'art de l'écrivain renouvelle ce que nous connaissons ou croyons connaître!
N'est-il pas visible surtout qu'André Rivoire, inventeur modeste d'intrigues dramatiques, a simplement déve-
•^n LE THEATRE DES POETES
loppé, dans le Bon Boi Dagobert, la substitution, ébauchée dans Berthe aux Grands Pieds, de la serve Alix à la fille infortunée de Flores et de Blanchefleur I Faisons reproche seulement à André Rivoire d'avoir manqué de confiance en ses propres inventions. Il avait créé un ministre Éloi, charmant de bon sens, d'indulgence, de souriante philosophie, de prudence habile et active ; au dernier acte, il l'a abandonné pour le remplacer par une ganache comique. Mais qu'importe le reste? Possible qu'André Rivoire se soit souvenu des opérettes de jadis, et on sent bien que le ravissant poète qu'il est n'est jamais emporté par une imagination dramatique extrêmement fougueuse.
Sachons retenir que ce pur analyste du cœur, qui soudain se métamorphose en poète dramatique, ne nous émeut pas surtout par ses dons de dramaturge, mais spécialement par ses dons de poète....
Cependant, il a su constituer un drame intéressant, riche en péripéties inattendues, très variées et telles que l'attention n'a pas'le loisir de se distraire de l'œavre ellemême. Il a peiné parfois, et j'admets qu'il n'ait point improvisé toutes ses combinaisons théâtrales avec précipitation ; j'admets, s'il vous plaît, que son invention fut laborieuse. Qu'importe, si elle fut heureuse ! Et on ne peut se dissimuler qu'elle le fut constamment.
Souvenirs d'opérette ! Eh ! je le veux bien. Mais d'où vient donc que les bouffonneries des opérettes, où l'on mordernisait les temps antiques, nous paraissent aujourd'hui si lamentables et si mornes et nous donnent une si piètre idée de l'esprit du second Empire ? C'est que ces farces cocasses et grotesques étaient là pour elles-mêmes, et devaient se suffire. D'où vient que le Bon Boi Dagobert, qui, par endroits, les rappelle
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a.uper(iciellemenl, nous enchante par sa gaieté, par sa jeunesse et par sa grâce ? C'est qu'ici le fond de rhistoire n'est point tout dans l'œuvre et qu'il retrouve une originalité, inattendue peut-être, mais d'autant plus attrayante, parce qu'un véritable écrivain est intervenu, un véritable écrivain qui est un poète ! Avez-vous jamais vu, aperçu, entrevu la moindre poésie dans les opérettes platement joyeuses que l'on s'obstine à citer encore ? Non. Eh bien 1 si l'on compare l'œuvre d'André Hivoire à une op('reUc. on la dénature sysléniaticjuemeiil.
André Rivoire a seidemcnl coidinué etaccentué, dans le Bon Roi Dagoberi, ce qu'il avait commencé dans Bcrthe aux Grands Pieds... Là, il contait l'aventure de celte })aiivre fille du roi Flores et de la reine Blanchetlcur, (|ui vint en France pour épouser le roi Pépin le Brel'. Une serve ambitieuse et hardie, dont le visage ressemblait au sien, se substitua à Berthe dans le lit de Pépin. Elle fut reine. Berthe, condamnée à périr dans la foret du Mans, fut al)andonnée, par les sergents chargés <le la mettre à mort, aux mains de bûcherons. Dix ans après, la reine Blanchefleur vint en France, découvrit la fraude, et Berthe prit tardivement sa place royale au • onjui'al lit. La légende de Berthe aux Grands Pieds semble être pour Anilré Rivoire une satire de l'amour, .niiour conjugal, amour filial, aijiour maternel. 11 raille, il raille, rien que par sa manière allègre de conter. Onc- (|ues ne vit-on André Rivoire aussi joyeux. Au reste, celte légende apprêtée et simple, contée avec un archaïsme et un modernisme outranciers, est amusante en son ironie... Mais si André Rivoire a caricaturé un peu en ses enluminures ces héros familiers des temps anciens, il ne les a point entachés de vulgarité. Il a jugé
que nous ne pouvions plus avoir aujourd'hui la simpli-, cité nécessaire pour rapporter sans sourire les aventures^! surtout les mésaventures de ces personnages que riiistoire n'a pas entièrement arrachés de la légende... Il a exagéré, en artiste littéraire narquois, le contraste entre leur simplicité exquise et notre complication sceptique. Il s'est joué d'eux avec une sorte d'afï'ectueuse bonhomie. Il badine de tout son cœur avec eux. Il ne les a point dégradés : il en a fait de menus fantoches, de petites marionnettes touchantes, en qui vibrent des sentiments éternels... Ainsi a-t-il fail du bon Dagobert.
L'œuvre d'André Rivoire est une fantaisie et c'est une fantaisie de poète. Elle n'a guère de contact avec la basse réalité. Le plus gracieux idéalisme l'anime tout entière. C'est la poésie qui se mêle à tout, qui embellit les êtres et les choses, fait resplendir et palpiter la nature. Et le bon roi Dagobert chante l'amour. Et l'éternelle chanson a toute la fraîcheur et tout le parfum de sa nouveauté. Fraîcheur et parfum qui semblent émaner de l'œuvre même, parce que le poète est sincère et parce qu'il n'obéit qu'à son inspiration agréablement souveraine... Il n'introduit pas des couplets factices, il suit simplement le mouvement naturel de son Ame ou plutôt de l'âme aimable de ses héros.
Et c'est l'éternelle chanson d'amour, modulée sur des airs rajeunis, plus doux, plus pénétrants et plus fins. Car, même au théâtre, André Rivoire ne peut pas se contenter de ce lyrisme sentimental, superficiel et radieux jusque dans les larmes, en lequel s'épanche la verve intarissable de Ranville. 11 analyse encore, e^ avec une sûreté légère, les mélanges savoureux du sentiment et de la sensualité, de l'amour et du désir.
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Oui, quand elle est là, sur mon cœur, invisible, C'est quelque chose en moi de tendre, de paisible, Quelque chose à la fois de grave et d'ingénu Qu'avant cet amour-là je n'avais pas connu. Ouand je m'en ressouviens je n'ai pas d'autre envie Que de vivre très lentement toute ma vie Prisonnier iiour toujours de ses bras, de sa voix.
El encore :
Je t'aimerai toujours !... Tu verras, tu verras!.. . Je suis comme un enfant que son bonheur éloune. Avant toi, changer même était si monotone ! Mais toi, toi, je vivrais mille ans sans épuiser La changeante douceur de ton môme baiser!... Je t'aime !
Et c'est l'éternelle chanson d'amour 1 Mais oui, rélernclle chanson qui n'est jamais surannée, sa gaieté, sa Iristesse, son insouciance et ses angoisses ou seulement sa mélancolie ! Nous trouvons toute la diversité de l'amour dans la diversité des personnages. Ici, le bon roi Dagoberl qui aime allègrement et ne soulTre qu'un instant à j)eine. Encore son penchant à vivre dans l'idéal le délivre-l-il de toute soulîrance [)rofonde I Et cette création du roi Dagobert est d'une originalité rare... Là, Xanthilde passionnément amoureuse et douloureuse autant qu'on le veut. Là encore, la petite reine malgré elle, enfant ingénue et cependant avisée, tout à coup frémissante, inquiète, impétueuse et vindicative parce que la jalousie la possède, la jalousie qui n'est qu'une caricature de l'amour, et les situations sont audacieuses peut-être, mais l'auteur met partout la mesure, Iç tact, le bon goût du poète. Nul libertinage : la liberté, rien que la liberté légère du poète qui suit l'évolution des
scnliinonls que sa fantaisie suscite dans un monde qui uialheureusemenl n'est pas tout à fait notre monde, mais (jui a cependant, grâce à Dieu, quelque relation avec le nôtre.
La fantaisie ne va pas sans esprit. Celle d'André Hivoire est infiniment spirituelle. Et que nous devons savoir gré à ce poète de nous avoir débarrassés de cet esprit toujours facile, souvent vulgaire, qui n'est que jeu de rimes. Le sien est de la gaîlé qui s'épanouit. On peut être d'humeur atrabilaire et n'y point résister, si l'on a le sens delà finesse littéraire...
Au surplus, le style soutient cette œuvre tout entière. J'entends cette correction harmonieuse qui fait que rien ne choque dans une création dont tous les éléments j>ourraient se heurter I J'entends aussi la connaissance de la pure langue française et l'art de s'en servir avec une élégante personnalité... Le style, dit-on, n'est point indispensable au théâtre. J'atteste qu'il n'est pas non plus incompatible avec lui. Et j'en donne la preuve. Que serait l'ouvTage d'André Rivoire grossièrement écrit? Tel quel, il est un délice. Otez sa distinction intellectuelle et morale que la forme traduit avec la plus fidèle exactitude... la séduction disparaît comme elle, André Rivoire écrit avec une grâce attentive... Et de cette grâce incomparable son œuvre demeure imprégnée.
Ah ! que l'on fasse toutes les objections ! L'œuvre d'André Rivoire nous retient parce qu'elle nous repose du théâtre « mufle » et aussi du théâtre facile, improvisé, qui plaît un instant par surprise, mais que l'actualité emporte justement. Elle est exquise en sa loyauté sans contrainte. Elle est une fleur embaumée de la sociabilité française, si j'ose employer de trop hardies métaphores. Elle témoigne que dans notre brutale civi-