SCÈNE III
LUGO, puis LAGARTIJA
LUGO, seul.
Ils respectent en moi le sei-viteur de Tello de San-
doval et n'ont aucun souci de Cristóbal de Lugo. Voici
qui est merveilleux et incompréhensible. Mais je ferai
si bien qu'il s'élèvera un ouragan pour emporter mon
nom par-dessus les murs de Séville. Que mon père, un pauvre tavernier, suspende le rameau à sa porte, qu'il s'industrie à exprimer le jus de la manzanilla et qu'il vive satisfait de ce métier misérable et de son humble condition; moi je serai fameux dans mon armée. (Entre un jeune homme nommé Lagartija.)
LAGARTIJA
Seigneur Cristóbal, qu'y a-t-il? Tu parais troublé. Je jurerais que tu t'es battu.
LUGO
Mets au tombeau cette mine lugubre. J'ai donné de l'air à ma dague parce qu'un brave m'avait grimacé des caresses pour me témoigner son respect. Mais, devant cette lame, il s'est enfui comme le diable devant la croix. Que me veux-tu. Lagartija?
LAGARTIJA
La Salmerona, la Pava, la Mendoza et la Librija, toutes de braves, lucratives et bonnes .filles, te supplient d'être des leurs ce soir, quand le soleil attiédi ne dardera plus de traits pénétrants, et d'honorer de ta présence le fameux Alhamillo.
LUGO
Est-ce une partie montée ?
C'est un souper devant lequel s'enfuiront à bride abattue les plus fameux festins. Comme avant-dernier plat, on servira un ragoût d'aubergines, mais il y aura un lapin en pâte que transperceront mille flèches de lard, du pain blanc, du vin clairet et du nougat au vin d' Alicante. Chacune de nos belles, pour ce repas, a volé des blancs neufs et luisants et les unes comme les autres ont dérobé le riche réal. Les cabarets ont fourni les citrons, et les alcôves, les oranges. Le pêcheur le plus vaillant qui soit du nord au sud va leur apporter le mulet gras et savoureux et l'anguille glissante.
L'alose toute vivante remuera sa queue dans la chaudière ou sautera inconsciente dans le feu, puis tu verras, mieux que je ne puis te le dépeindre ou te le décrire, combien est appétissant le crabe roug^e assaisonné de tranches de citron et de poivre bien moulu et comme il chasse la paresse.
LUGO
Lag^artija, tu es un peintre consommé.
LAGARTIJA
Enfin, il y aura mille plats différents, variés qui décimeront les désirs de la gourmandise.
LUGO
Ou'entends-tu par décimer ?
LAGARTIJA
Diviser le désir en le portant ici, là, ailleurs, de sorte que la variété des mets triomphera de la raison.
LUGO
Et qu'y aura-t-il avec elles ?
Oui? Patojo le Bancal, Mochuelo le Chat-huant et Tuerto le Borgne d'Almadén.
LUGO, ironique.
Oui doit avoir peur de lamper des rasades.
LAGARTIJA
Viens et tout se passera bien.
Peut-être irai-je pour te faire plaisir. Tu as dans l'esprit je ne sais quelle vivacité qui m'enchante.
LAGARTIJA, s' inclinant.
J'embrasse la plante de tes pieds valeureux.
LUGO
Relève-toi, petit flatteur. Ce métier est indijçne de toi.
LAGARTIJA
Aussi bien, j'espère en exercer bientôt un autre où je trouverai la route du Pérou.
LUGO
Quel est ce métier ?
LAGARTIJA
Seig"neur Lugo, celui de joueur. Car, lorsqu'on l'entreprend et que l'on y devient habile, l'on est le bourreau des bourses. De ci, de là, n'en as-tu pas vu des milliers avec leur cape cossue volant mieux qu'un faucon et enfermant le Potosi entre deux jeux de cartes polies par l'usage ? Certains feignent d'être manchots pour porter des coups droits aux plus habiles et rien ne m'enchante comme de leur voir dresser de noires embûches quand ils rencontrent quelques pièces blanches sur leur chemin.
LUGO
Tu en sais long. Mais quel est le papier que tu portes sur la poitrine ?
LAGARTIJA
On l'aperçoit donc ? Sans que j'en tire profit, il contient tout le cerveau d'Apollon. C'est une romance argotique qui se peut égaler et comparer aux meilleures que l'on ait jamais composées. Elle use des suprêmes ressources qu'offre la Truanderie, est écrite dans un argot flamboyant et fourmille de mots nouveaux et enchanteurs, les uns tendres, les autres fiers, ceux-ci s'élevant jusqu'aux cieux, ceux-là descendant aux enfers.
LUGO
En ce cas, tu vas me la dire.
LE TRUAND BEATIFIE 7I
LAGARTIJA
Je la sais par cœur, afin de n'en rien ignorer, de la bien mettre en lumière.
LUGO
Quel est le sujet ?
LAGARTIJA
Il s'agit d'un gueux, d'un enfant de Bohème qui s'est mesuré avec un taureau.
LUGO
Allons-y, Lagartija.
Allons-y et que tout le monde remarque et observe combien mon esprit s'essaie à surpasser celui qui s'élève le plus haut.
« L'année quinze cent trente-quatre s'écoulait, on avait atteint le mardi vingt-cinq mai, jour à jamais funeste, quand il survint à Séville un événement mémorable, digne d'être décrit par les poètes et chanté par les aveugles. De la grande cour des Ormeaux où la Truanderie tient.ses assises, sort le truand Reguilete vêtu à miracle. Il ne va se promener ni au Caire, ni au Maroc, ni en Chine, ni en Flandre, ni en Allemagne, ni moins encore en Lombardie. Il se rend simplement à la place bénie de San Francisco oii se donne une course de taureaiix pour la fête de sainte Juste et de sainte Rufine. A peine est-il entré dans l'arène, qu'il attire tous les regards et que sa bonne grâce est l'objet de l'admiration générale. A ce moment, parait un taureau farouche. — Sainte Marie, protège-moi! — La bête charge, jette notre héros les pieds en l'air et le laisse mort, baigné dans son propre sang. Telle est la triste fin de la romance, parce qu'ici Reguilete trouva la fin de sa vie. »
LUGO
Est-ce là cette romance étourdissante dont tu me parlais ?
LAGARTIJA
Je loue sa simplicité et l'élégance du style et par-dessus tout l'esprit qu'elle montre en arrivant si vite au dénoûment.
LUGO
Oui l'a composée ?
Tristan, qui dirige la sainte sacristie de San Román, un poète qui laisse bien loin derrière lui Garcilaso et Boscán.
(Ace moment entre ime dame dont la mante cache la moitié de la figure).