‹ Le théâtre édifiant: Cervantes - Tirso de Molina - CalderonChapitre 15 sur 181 · LUGO, LA DAME · texte numérisé non relu

LUGO, LA DAME

LA DAME

Poussée par un désir que j'ai vainement combattu, me voici devant vous, à l'insu de mon mari. Regardez

la figure que cache cette mante et puis vous verrez {Lugo la regarde sous la mante.) si vous pouvez porter un remède aux maux que ma langue vous confesse. Me connaissez-vous?

LUGO

Trop.

' LA DAME

Alors, vous avez conscience de la force dont je suis l'esclave et qui me contraint d'accomplir cette démarche. Mais afin que vous ne demeuriez pas calme en songeant aux raisons que j'ai de venir vous trouver, apprenez que du consentement de mon âme, je suis prête à vous sacrifier la vie. Votre rare vaillance et tout votre être ont produit une telle impression sur mon cœur que, de nuit comme de jour, votre image me poursuit. Cette pensée m'obsède au point que l'honneur cède devant l'amour et que la volonté donne son libre consentement au désir. Aussi bien, oublieuse de mes devoirs, insoucieuse des bienséances, je m'abandonnerai et vous parlerai sans réticences. Sachez, Lugo, queje vous adore. Je ne suis pas laide et je suis très riche; je saurai donner et je saurai aimer ; vousdevezlevoiràl'émotion qui m'étreint. La femme en proie à l'amour dominateur, fût-elle toute misère, se montre généreuse envers le maître de sa vie. Chez toi ou chez moi, de ma personne ou de ma fortune, tu peux attendre non pas de simples remerciements mais des services sans limite. Ne te laisse pas gagner par la peur, mon mari n'est pas à craindre. La confiance favorise la tromperie, et les soupçons, quand ils demeurent discrets, n'ont jamais les tristes conséquences qui sont l'apanage coutumier de la jalousie. D'ailleurs, comme je ne lui ai donné aucune occasion d'être méfiant, je tiens qu'il sera trompé à notre entière satisfaction. Mais pourquoi ces rides à ton front, pourquoi fronces-tu les sourcils? Est-ce là ta réponse? Comment faut-il l'interpréter?

LUGO

Tes offres impertinentes me laissent rempli d'admiration. Puisque tu souhaitais satisfaire un caprice condamnable, tu aurais dû chercher un sujet qui eût mieux apprécié que moi tes fastueuses générosités et, dans la ville, tu aurais pu choisir, comme des poires au marché, un amant qui eût répondu à tes avances avec plus de chaleur. Le but élevé que se fussent proposé tes mauvais désirs eût été leur excuse, tandis que l'humilité de ma situation aggrave la faute. Je suis le pauvre serviteur de Tello de Sandoval, un inquisiteur qui se consume entre ses livres et qui, tu en sais la raison, n'a jamais eu les clefs de la richesse. Je vis soumis à l'oint du Seigneur, ignorant l'étreinte du désir et chaque jour je porte le seau et j'accomplis ma tâche en manœuvre zélé. Mes occupations sont viles, mais j'y déploie une telle ardeur que je ne saurais céder aux sollicitations, au moins à celles des amoureuses appartenant aux hautes classes dont tout indique que tu fais partie. Mes ailes sont des ailes de corbeau...

Ne fais pas de toi un portrait plus outré. L'amour t'a peint dans mon imagination et il t'a doté de beaucoup plus de perfections que tu ne t'en accordes. Je ne te demande pas d'enfanter des chimères, je me contenterais — désir bien modeste — d'être aimé puisque je t'aime. Mais, malheur sur moi ! mon mari ! Que faire? Je tremble et j'ai peur, bien que jeme sache méconnaissable.

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