SCÈNE XI
EUSEBIO, qui roule le long des flancs de la montagne.
La vie m'échappe. La montagne, qui s'est faite l'alliée de mes ennemis, m'a précipité de sa plus haute cime, et je vois que je n'aurai pas un peu de terre où m'arrcter pour mourir. Mais si, conscient de mes fautes, je me tourmente, ce n'est pas de perdre la vie, c'est de savoir comment en une vie on peut expier tant de
fautes ! I.a troupe vengeresse recommence sa poursuite... .le ne puis lui échapper vivant.... il me faut tuer et mourir. Il vaudrait mieux diriger mes pas vers un sanctuaire où je demanderais pardon à Dieu de mes fautes (.se tournant vers une croix á demi perdue dans la f'euillëe), mais cette croix me paralyse et m'empêche daller plus loin. Je m'arrêterai donc et si les émissaires de' la mort rapide m'atteignent, la croix me procurera la vie éternelle. Arbre sacré que le ciel élut pour donner le fruit véritable, pour devenir l'antidote de la première bouchée, fleur du nouveau paradis, arc-en-ciel dont l'apparition sur la mer très profonde annonça la paix au monde, plante radieuse, vigne fertile, harpe du nouveau David, table du second Moïse, je suis un pécheur qui revendique son droit d'implorer tes faveurs, le Christ ayant souffert sur toi pour le salut de mes pareils. Tu me dois ta protection car, eussé-je été seul au monde. Dieu n'en eût pas moins accepté la mort; c'est donc pour moi, ô Croix bénie, que tu ouvres tes bras sanglants puisque Dieu n'y eût pas connu les affres de l'agonie si je n'eus pas été pécheur. Dans la dévotion naturelle queje professe pour vous, Croix sainte, je vous ai toujours demandé de ne pas permettre que je meure sans confession. Je ne serai pas le premier larron qui, cloué sur votre bois, ait imploré le Dieu de miséricorde et, comme nous sommes déjà deux, je ne saurais le nier, vous me devez le pardon que l'on obtient sur vous, f^isardo, l'offense que javais reçue me donnait le droit de te tuer et pourtant je t'emportai dans mes bras et, grâce à ma pitié, tu pus te confesser dans les courts instants que t'accorda la mort avant de dénouer les derniers liens de la vie. Je me souviens encore de ce vieillard disparu, sans doute, aujourd'hui de ce monde. Je me confie à votre charité. Songe queje meurs, Lisardo ! Songe que je meurs. .Mberto!