‹ Le théâtre édifiant: Cervantes - Tirso de Molina - CalderonChapitre 23 sur 181 · LUGO, DEUX MUSICIENS · texte numérisé non relu

LUGO, DEUX MUSICIENS

PREMIER MUSICIEN

Ami Lugo, as-tu gardé quelque chose pour le vin ?

LUGO

Pas même une pièce de cinq maravedís.

PREMIER MUSICIEN

Vive Roque ! Quel caractère extraordinaire est le tien ! Bien souvent, je t'ai vu faire l'aumône au moment où la langue se colle au palais et sans conserver au moins de quoi acheter une cruche de Cazalla.

LUGO

Les âmes du purgatoire me prennent tout ce que j'ai; mais j'espère qu'un jour elles tiendront à honneur de me rendre cent pour un.

DEUXIÈME MUSICIEN

Tu t'y prends à l'avance. .

J'ai peur du contraire. Jamais une bonne action ne reste sans récompense.

{Dans Vintèrieur de la boutique, on entend un bruit analogue à celui que font les pâtissiers. L'un d'eux chante ce qui suit.)

« Loin de moi, vains et perfides conseillers, ne réveillez pas ma douleur. Que vos mains me respectent parce que l'amour et son conseil tuent ceux qui sont en bonne santé. »

PREMIER MUSICIEN

Holà! le pâtissier est en train de chanter. J'ai peur qu'il ne s'égosille en vain. A quels conseillers en veutil? As-tu des gâteaux, grosse cruche à tétines ?

LE TRUAND BÉATIFIÉ Sj

LE PATISSIER

Extrait de musicien sans vergogne.

LUGO

Répondras-tu, pâtissier de ruisseau?

LE PATISSIER

J'en ai, graines de filous, mais ils ne sont pas pour des vauriens de votre espèce.

LUGO

Ouvre, marmiton astucieux et donnes-nous de tes gâteaux.

LE PATISSIER

Je m'y refuse, sournois. Frappez à une autre porte. Pour le moment celle-ci est fermée.

Par Dieu, à coups de pieds, j'en fais du bois bon à brûler, si par hasard tu ne m'ouvres pas, bons vins.

LE PATISSIER

Par Dieu, elle restera close, mauvais vinaigres.

LUGO

Tu vas le voir, comme disait Agrajes.

PREMIER MUSICIEN

Laisses-moi passer et tiens-toi en repos. Je me charge de la briser.

{Il donne des coups de pieds dans la porte. Le pâtissier sort de la boutique suivi de ses garçons. Tous sont armés de pelles, d'écouvillons et de broches.)

LE PATISSIER

Fripons, coquins, il n'y a pas d'Agrajes qui tienne. Jouez-nous quelque tour de votre façon et nous jouerons de la pelle et de la broche.

DEUXIÈME MUSICIEN

Cache-toi, corbeille de jonc.

LUGO

Veux-tu que je te brise les molaires, rameur de Caron le Roussi.

LE PATISSIER

Corps du fils de ma mère ! N'est-ce pas Cristóbal, Cristóbal de Tello?

PREMIER MUSICIEN

Oui, c'est lui. Pourquoi le demandes-tu, manche à balai, fainéant?

LE PATISSIER

Je le demande parce que je suis son ami et son très dévoué serviteur. Pour quatre ou six gâteaux, il ne fallait pas briser les portes et les fenêtres, ni maccabler de brocards et de railleries. Entrez, Cristóbal, ainsi que vos amis {A ses garçons.), et vous, enlevezla devanture et la mettez à terre.

LUGO

Vive Dieu, tu es un prince entre les princes et cette soumission me désarme; tu ne souffriras ni de ma juste colère ni de ma mauvaise humeur. Rengainez les pelles et les écouvillons et soyons amis usque ad mortem.

LE PATISSIER

Par saint Pito ! Ils entreront tous et, en l'étrennant, ils porteront bonheur à la fournée encore chaude. Et même j'ai une outre de vieil Alami aussi plaisante aux lèvres qu'aux yeux.

PREMIER MUSICIEN

Tout ce que fait cette femmelette, c'est par crainte de Lugo.

LUGO

Peu importe. Saisissons l'occasion par un pan de ses habits, par la houppe ou par le toupet, comme on dit, sans nous inquiéter si la peur ou la courtoisie nous la présentent. Monsieur le pâtissier est la poli-

tesse en personne et moi, qui suis son ami véritable, il me plaît infiniment de lui plaire. {Ils sortent tous.)

QUATRIÈME TABLEAU

Tlne salle dans la maison de ï inquisiteur Telle de Sandoval. Il commence à faire jour.

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