COMÉDIE
Le temps qui renouvelle le monde perfectionne les arts. Ajouter aux inventions anciennes n'est pas un miracle d'habileté. Dans l'antiquité, je fus bonne et maintenant, situ }' prends garde, tu neme trouveras pas mauvaise. Cependant, je m'écarte des règles sévères que nous donnèrent et nous léguèrent dans leurs œuvres
admirables les Sénèque, les Térence, les Plaute et les trag-iques g^recs dont tu connais les noms. Mais, si je nég'lige quelques préceptes, j'en conserve d'autres; la mode qui ne reconnaît pas le g"ouvernement des arts en a ainsi décidé. Dans les mille détails d'une pièce, l'action a remplacé le récit et, comme les événements se passent dans des endroits différents, je me trouve forcée de les suivre partout où ils m'appellent. Telle est l'excuse de ce disparate. De nos jours, la comédie est une mappemonde où, à moins dun doigt de distance, tu verras Rome et Londres, Valladolid et Gand. Peu importe aux spectateurs que j'aille à cette heure d'Allemag-ne en Guinée, si je ne boug-e pas du théâtre. La pensée est rapide et légère et celui qui s'envole avec elle peut m'accompagner en tous lieux sans fatigue et sans risque de me perdre. A l'instant, j'étais à Séville et je m'appliquais à représenter la vie d'un jeune fou, turbulent passionné pour les travaux de Mars, truand par les mains et par la langue, mais incapable de s'absorber dans une admiration éperdue de la vie et des gains infâmes. Étudiant, il fut attentif à lire les psaumes de la pénitence et il ne passa pas un jour sans dire le rosaire. Sa conversion eut lieu à Tolède, mais si je t'en fais le récit véridique, tu me reprocherais à tort de l'avoir placée à Séville. C'est en effet à Tolède qu'il reçut les ordres ; plus tard il prit l'habit religieux dans un couvent de Mexico où nous allons éti^e portés comme à travers les airs et, à cette occasion, il changea son nom de Lugo contre celui de la Cruz. Aussi bien, par déférence, l'appellerai-je désormais Fray Cristóbal de la Cruz. Que m"a-t-il fallu pour rapprocher Mexico de Séville? Moins d'un instant. Il m'a suffi de rentraire avec la première journée, la seconde et la troisième, l'une relative à la vie dissolue de notre héros ; l'autre, à son existence austère et la dernière, à sa sainte mort et à ses grands miracles. Si j'avais gardé les enseignements de l'art classique, j'aurais eu bien de
la peine à trouver des auberges pour une assistance nombreuse et, faute de navires, à traverser l'immense étendue de mer qui nous sépare de la Nouvelle Espagne. Tu remarqueras, Curiosité, que le frère bénit viendra sur la scène accompagné de Fray Antonio, un bon chantre de lutrin, aimable, joyeux et qui, dans le siècle, se nommait Lagartija, lézard de muraille. En religion, il est un faucon qui dans son vol, on l'espère, s'élèvera jusqu'au ciel.
CURIOSITÉ
Bien que tu ne m'aies pas converti à tes idées, tu m'as ébranlée, amie, et il en est que j'accepte. Je ne répliquerai donc pas et je vais t'écouter.
{Elles sortent.)
DEUXIEME TABLEAU
ïfne salte dans un couvent de Mexico.