‹ Le théâtre édifiant: Cervantes - Tirso de Molina - CalderonChapitre 38 sur 181 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

FRAY CRISTÓBAL DE LA CRUZ en habit de Saint- Dominique, FRAY ANTONIO vêtu de même.

ANTONIO

One votre Paternité le sache bien...

F. C. DE LA CRUZ

Entonne un peu plus bas les formules de respect.

ANTONIO

En vérité, mon Père, quand je vois avec quelle vigueur, quelle force et quelle persévérance vous exercez la charité, j'augure que votre vertu habite un corps de bronze et aussi que la mort, pour l'achever, cherchera longtemps la porte avant de la découvrir.

LE TRUAND BEATIFIE lOg

F. C. DE LA CRUZ

Notre chair est une bête sauvage et si on lui rendait la bride, elle s'emporterait au point que personne ne pourrait la ramener de la gauche vers la droite. Notre âme travaille à dompter les sens qui, stupides et dénués d'intelligence, s'engageraient dans les chemins fréquentés par les vicieux si l'on ne s'efforçait de les détourner, La luxure est dans le vin et tout vice est voisin de la débauche et de la mollesse.

ANTONIO

Moi, le jeûne me rend malade, faible, indévot et quinteux. Je me trouvais dans un autre état et dans une autre disposition quand à Séville j'étais ton valet, que dis-je, ton âme damnée. Ah! qu'elles rendent l'esprit subtil et dispos les blanches couronnes de pain d' Utrera! O, raisins argentés, coupés la nuit aux vignes de Triana et si frais le matin dans leur tunique de perles ! Est-il rien de plus plaisant, est-il un trait mieux fait pour émoustiller et exciter la gourmandise ? Hélas, ils sont passés ces temps heureux et je n'espère plus les revoir.

Fray Antonio, mon ami, ces souvenirs sont autant de liens que vous jette le démon acharné à votre perdition. Songez à ce que je vous dis.

Je me demandais à l'instant où étaient Madame Librija ou la Salmerona, ces fieffées et bonnes pécheresses? Oui nous donnera des nouvelles de Ganchoso, du Lobillo, de Terciado et du fameux Patojo. O jours heureux et dorés, jours de joie et de félicité où la liberté tostait à l'accomplissement de nos désirs exquis!

F. c. DE LA CRUZ

Taisez-vous et recevez la bénédiction de Dieu.

lio LE THEATRE EDIFIANT

ANTONIO

Que A'otre Paternité se taise et qu'elle me laisse parler. J'éTacue ainsi une humeur très mauvaise qui m'est amére et m'étouffe.

F. C. DE LA CRUZ

Vos propos déréglés m'effraient. A les écouter, j'ai peur que vous ne renonciez à la rie monastique. Ce jour-là serait pour nous deux une nuit enveloppée de deuil.

ANTONIO

Ma mélancolie ne prendra jamais cette porte de sortie. Si parfois je me plains, si je regrette nos danses et nos fêtes passées, c'est le pis queje puisse faire.

F. c. DE LA CRUZ

Ou'oses-tu dii'e, fray Antonio! Tu perds le sens. II faut être sur le chemin de la folie pour thésauriser dans sa mémoire des pensées aussi honteuses.

ANTONIO

Maintenant, à Séville, je serais un gueux indépendant et libre et j'aurais au pâturage deux juments, et peut-être même trois, expertes dans les arts de la perversité.

F. c. DE LA CRUZ

Dieu sait combien je souffre de te voir donner dans ces travers damnables et de savoir ta conscience en lambeaux. Mais je ferai pénitence pour toi. Calme-toi, Antonio, et souviens-toi qu'entre la mort et la vie la différence est bien petite. Une belle mort termine une belle vie et une mauvaise mort est le dénouement d'une existence vicieuse.

C'est parfait. Père, et je le dis. Mais tu n'as pas à t'inquiéter de moi, ni à prendre souci de mes paroles. Elles ne naissent pas du cœur et ne gisent que sur la langue.

F. C. DE LA CRUZ

Les paroles traduisent nos pensées comme elles témoignent de nos intentions.

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