LES MÊMES, F. C. DE LA CRUZ, FRAY ANTONIO
LE PRIEUR, continuant sans voir F. C. de la Cruz.
Notre Père de la Cruz garde toujours dans son maintien une modestie si douce et si tranquille qu'il poursuit son chemin dans la tristesse et la joie et que ces sentiments s'accordent chez lui.
F. C. DE LA CRUZ
Deo gracias.
LE PRIEUR
Amen. Que toutes les nations embrasées dune foi ardente se donnent ces saluts éternellement.
F. c. DE LA CRUZ, à i Inquisiteur .
Je te supplie de me pardonner, Seigneur, si j'ai négligé mon devoir et manqué à la courtoisie que je devais à ta personne.
TELLO
Père fray Cristóbal, il }' a de la démence dans vos excuses, elles excèdent toute limite. C'est à moi de me prosterner à vos pieds.
F. c. DE LA CRUZ
Je ne saurais iuA'oquer que mon office dans le couvent pour obtenir le pardon des témoignages insuffisants que j'ai donnés de mon respect, en ne m'humiliant pas devant celui à qui je dois tant d'obligations que. pourrais-jeen faire le compte, je resterais au-dessous de la vérité.
TELLO
Sur ce point, je le confesse, je demeure votre créancier.
LE PRIEUR
La courtoisie sied à la sainteté.
Je vais retourner en Espagne; je pars demain, et si vous avez quelque commission à me donner, je m'en acquitterai avec plaisir.
F. c. DE LA CRUZ
Que ton voyage soit heureux, Seigneur, vent en poupe et mer calme. Mes pauvres prières s'élèveront vers les régions célestes, et seront d'autant plus
LE TRUAND BÉATIFIÉ Il5
ferventes qu'à mon sens, tu prends la mer dans une mauvaise saison.
TELLO
Je suis forcé de faire route avec la flotte qui s'apprête à lever l'ancre.
F. C. DE LA CRUZ
Dieu veuille que l'ouragan ne te poursuive pas et que tu ne touches ni les Bermudes, ni la Floride mille fois homicides où, violant les lois de la nature, les habitants font de leur corps un tombeau vivant pour les corps sans vie. Arrive sain et sauf à Cadix, selon ton désir ; débarque à Sanlucar les précieux bagages de ta vertu ; revois bientôt Séville et dis à mon père ce qui te semblera bon et fais pour lui ce qu'il méritera.
TELLO
Je ferai ce qu'il me demandera et, si c'est peu, je ferai davantage. Maintenant, pour me payer de l'intention que j'ai eue de vous bien élever, je vous demande votre bénédiction. Père; qu'elle me laisse riche d'espérances, que tout arrive à point dans ce long voyage, que le vent souffle propice et que la fortune me soit clémente.
F. c. DE LA CRUZ, bénissant Tello.
Si Dieu m'exauce, il enfermera des faveurs sans nombre dans la bénédiction que je te donne. La traversée de retour sera heureuse et rapide, et tu ne courras ni les dangers de la tempête ni ne souffïriras des ennuis du calme.
ANTONIO
Si vous rencontrez là-bas la personne...
TELLO
Oui?
ANTONIO
Qui? la Salmerona, jetez-lui un baise-pied de ma part et grimacez-lui quelques moues aimables, à la manière des guenons.
it6 le théâtre édifiant
le prieur
Fra}' Antonio, quosez-vous dire? Comment, en ma présence, vous montrer si peu mesuré dans vos paroles?
ANTONIO
La pensée m'en est venue ici et d'autre part ce Seigneur s'en va si vite que j'ai craint de ne plus trouver l'occasion de le charger de ces baisemains et de quelques autres. Il n'est pas interdit aux frères de se montrer polis. C'est chose claire.
LE PRIEUR
Taisez-vous. Nous nous verrons plus tard.
Fray Antonio a certainement raison. Il ne mérite pas de châtiment pour avoir été courtois.
LE PRIEUR
Il souffre d'une maladie de la langue.
ANTONIO
C'est ainsi. Mais je n'ai jamais été un sujet de scandale. Je parle à la biscayenne. '
LE PRIEUR
Moi je parlerai le langage de la discipline, bref et sec.
TELLO
Que Votre Paternité me donne congé et qu'elle se garde de tout souci.
ANTONIO, à Tello.
Si vous connaissez le Patojo, faites-moi la charité de le saluer aussi de ma part. Bien qu'on me donne la discipline pour me faire taire, je ne me tiens pas de vous charger des commissions qui cadrent avec mon caractère.
LE PRIEUR
Que votre grâce aille en paix. Un bavardage qui amuse ne saurait fâcher sérieusement. Fray Antonio a l'audace de la jeunesse. Puis il est loquace ; je connais sa nature. Ces embrassements témoigneront des liens sacrés que la charité a, établis entre nous.
(Il embrasse Tello et fray Antonio.)
TELLO
Mon affection est exigeante, Père de la Cruz, je voudrais vous serrer dans mes bras ; vous me voyez tout attendri,
Dieu te guide, mon Seigneur, et te prenne en sa protection. Je le prierai pour toi.
TELLO
J'ai confiance que, par égard pour vous, il m'accordera beaucoup plus de faveurs que je n'en mérite. [Il sort.)