‹ Le théâtre édifiant: Cervantes - Tirso de Molina - CalderonChapitre 54 sur 181 · ANGEL, ANTONIO · texte numérisé non relu

ANGEL, ANTONIO

ANTONIO

Que portez-vous là, fray Ángel ? Seraient-ce des œufs ?

ANGEL

Parlez bas, fray Antonio.

ANTONIO

Avez-vous peur ?

ANGEL

Oui, j'ai peur.

ANTONIO

Donnez-m'en deux des plus nouveaux, des plus frais, dis-je ; je veux les avaler ainsi, tout crus.

ANGEL

Plus tard... Pour le moment, nous avons autre chose à faire, ami.

ANTONIO

Tu réponds toujours à mes demandes en différant l'occasion de m'être agréable.

ANGEL

Si tu peux manger de ces œufs — regarde-les — je ne les refuse pas.

{Il luimontre les boules d'un jeu d'anneaux.)

ANTONIO

O choristes, ô novices! Veuille celui dont la main dispense les biens de ce monde enlever pour vous les serrures et les gonds de la dépense, vous donner l'herbe de Pito, qui ouvre toutes les portes, vous accorder des yeux pour voir dans l'obscurité et que maîtres des clefs, insoucieux et tranquilles, vous puissiez livrer de glorieux assauts aux provisions les plus exquises, lever

les filets maigres des jambons sans faire cas des couennes ou des parties g"rasses, vous offrir de douces g"orgées de vin dans des vases brillants au goulot effilé, montrer vos manches pleines de raisins secs et d'amandes sarrazines et veiller à ce que des mâchoires étrangères ne vous forcent pas à taxer vos molaires. Mais tant que sur la terre vous assaisonnerez de larmes et de plaintes votre pain et votre eau, tant que, de retour dans votre cellule, vous n'y trouverez pas de beaux pâtés, armez-vous du bouclier de la patience pour affronter les déboires et les misères de notre vie, et souhaitez-vous un Prieur sage, affable et raisonnable.

ANGEL

Tu viens de me donner des conseils bien chrétiens, fray Antonio, mais il est aussi très naturel d'aspirer à un peu de bien-être. Ceux d'entre nous qui ne disent pas la messe et ne prêchent pas, souffrent de grandes misères et supportent de dures étreintes.

ANTONIO

Revenons à tes boules ; qu'en veux-tu faire ?

ANGEL

Je les apportais pour jouer avec toi, ce soir, dans le jardin, pendant la récréation.

ANTONIO

Tu as l'anneau?

ANGEL

Et des palettes neuves.

ANTONIO

Oui te les a données ?

ANGEL

Fray Beltràn. Sa cousine les lui a envoyées et il m'en a fait cadeau.

ANTONIO

Avec ces palettes, en guise d'épées, je vais te montrer deux feintes d'escrime. Relève ta robe, comme moi, dans la ceinture, et remets moi une palette. C'est un coup que m'enseigna le Père de la Cruz au temps où il était un aigle transcendant et superbe dans le monde de la truanderie. Allons donne, finissons-en, donne, te dis-je.

ANGEL

Prends, mais je ne connais de l'escrime pas plus que n'en sait un baudet.

ANTONIO

Place-toi ainsi : le regard alerte, ce pied en dehors, à moitié fendu. Porte-moi un coup au visage, de droite à gauche... non pas de gauche à droite, c'est tout le contraire... j'en sue.

ANGEL

Je suis un âne bâté.

ANTONIO

Voilà la position du vaillant, celle que les truands appellent la porte de fer.

ANGEL

Quel nom singulier, quelle folie achevée !

ANTONIO

Je présente le bouclier, je tire la rapière, je la lève, je dessine une feinte et je frappe. Je pare prime et aussitôt je riposte par un coup de taille à la tète.

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