‹ Le théâtre édifiant: Cervantes - Tirso de Molina - CalderonChapitre 75 sur 181 · SCÈNE VTI · texte numérisé non relu

SCÈNE VTI

OCTAVIO et LISANDRO, dans le vestibule.

LISANDRO

La réputation de cette femme m'a seule donné le désir de la connaître.

OCTAVIO

Quelle réputation ?

LISANDRO

On me la représentée, Octavio, comme la femme la plus remarquable que le royaume de Naples ait vu au cours de ce siècle.

OCTAVIO

On vous a dit la vérité. Mais cette intelligence est l'appât de ses vices. Elle s'en sert pour tromper les ignorants, elle en use pour dépouiller les sots. Avec une octave ou un sonnet de style picaresque qu'elle se plaît à composer de temps à autre, elle traîne à sa suite mille victimes humaines qui croient montrer leur bon goût et leur délicatesse en louant l'art de la composition, la pureté de langue et l'éclat des concettis.

LISANDRO

J'ai entendu raconter sur cette femme des côtés de sa vie vraiment curieux.

OCTAVIO

C'est exact. Ne vous ai-je pas dit ce que les uns ou les autres ont pu vous en dire, que sa maison est une hôtellerie et qu'elle accueille à toute heure le Napolitain riche, l'Allemand, l'Anglais, le Hongrois, l'Arménien, l'Indien et même l'Espagnol, malgré la haine que Naples lui témoigne.

LISANDRO

N'allez-vous pas trop loin ?

OCTAVIO

J'ai dit la vérité, comme je la dirai si j'affirme que vous êtes épris de cette femme.

LISANDRO

Je ne suis épris que de sa renommée ; je vous l'affirme.

OCTAVIO

Il y a pis encore.

LISANDRO

Vous êtes un ami fidèle, ne me cachez rien.

OCTAVIO

Elle a pour galant un jeune homme si vicieux que l'on ne trouverait pas le pareil à Naples.

LISANDRO

Alors il s'agit d'En rico, fils du vieil Anareto. Quand je pense que ce pauvre vieillard est perclus et que depuis quatre ou cinq ans il n'a pas quitté sa chambre.

OCTAVIO

C'est bien à lui que je fais allusion.

LISANDRO

J'ai eu des renseignements sur ce jeune homme.

OCTAVIO

Je VOUS affirme, Lisandro, qu'il n'est pas né à Naples un homme de mœurs plus dissolues. Cette femme lui donne tout ce qu'elle peut ; mais, quand le vice du jeu le jugule, il va chez elle, les soufflets pleuvent et il lui arrache des mains les chaînes, les bagues...

LISANDRO

Pauvre femme !

OCTAVIO

Elle aussi travaille sur le même thème. C'est à l'aide de ses poésies frelatées qu'elle enlève leur fortune à ses novices amoureux.

LISANDRO

Un bon averti en vaut deux, surtout quand on est conseillé par un ami qui est un maître. Vous pourrez vous convaincre ici que je profite de vos leçons.

OCTAVIO

J'entre avec vous. L'œil à l'argent, ami.

LISANDRO

Inventons un prétexte avant d'entrer.

OCTAVIO

Dites lui que, connaissant ses dons poétiques, vous la priez de vous écrire quelques vers destinés à une dame et que vous les payerez d'une bague.

LISANDRO

Excellent, parfait.

OCTAVIO

Puisque je vous accompagne, je suivrai votre exemple. Voici la maison. Elle est chez elle.

LISANDRO

Je crois même qu'elle est deins la patio.

OCTAVIO

Si Enrico nous trouve ici, par Dieu, je crains que nous ne courrions un grand péril.

LISANDRO

Un homme n'est jamais qu'un homme.

OCTAVIO

Certes.

LISANDRO

Je ne le crains ni ne l'estime.

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