SCÈNE VIII
CELIA, LIDORA, OCTAVIO, LISANDRO. — Celia entre, lisant une lettre. Lidora tient un bureau pour écrire et le met sur une table. Toutes deux se hâtent vers le devant de la scène. Octavio et Lisandro restent au fond.
CELIA
Cette lettre est bien écrite.
LIDORA
Severino est instruit.
CELIA
Alors, il n'en laisse rien paraître.
LIDORA
Ne viens-tu pas de dire qu'il écrit bien ?
CELIA
Si, certainement. La lettre est bien écrite, je le maintiens.
LIDORA
Je comprends. La main et la plume sont d'un maître d'école.
CELIA
Et le style et la rédaction, d'un ignorant.
OCTAVIO
Arrivez, Lisandro, et montrez-vous hardi,
LISANDRO
Elle est belle. Sur ma vie, l'on a vu bien rarement en une seule personne tant de beauté unie à tant d'intelligence.
LIDORA
Si l'on en juge sur l'apparence, deux cavaliers viennent d'entrer.
CELIA
One veulent-ils ?
LIDORA
L'ordinaire prébende.
OCTAVIO, à Lisandro.
Elle t'a vu.
CELIA
Que souhaitent vos grâces ?
LISANDRO
Excusez notre audace. Si nous avons franchi le pas de votre porte, c'est que chez les poètes et les seigneurs l'entrée de la maison n'est refusée à personne.
LiDORA, à part.
Ils l'ont traitée de poète et elle s'est tue. Elle a dû bien se maîtriser.
LISANDRO
J'ai appris que vous étiez une intelligence d'élite et que même la renommée d'Homère et d'Ovide pâlissait auprès de la vôtre. Aussi bien, suis-je venu avec mon ami, dont les lèvres se plaisent à faire l'éloge de votre esprit, pour vous prier de composer quelques vers à l'adresse d'une dame qui trahit mon amour et a la cruauté de se marier. Je promets un présent à votre beauté s'il est. Madame, un présent digne d'elle et que mon cœur puisse lui donner.
LIDORA, à part á Celia.
Il t'a prise pour Belerma.
OCTAVIO
Puisque votre esprit divin asservit tous ceux qui se targuent de posséder quelque culture, je viens à mon tour vous présenter la même requête.
CELIA
A qui s'adresseront ces vers ?
OCTAVIO
A une femme qui m'a prodigué son amour tant qu'il est resté une dépouille à m'enlever et qui mène une vie honnête depuis que je suis pauvre.
LIDORA, à part.
Elle s'est conduite en personne intelligente.
CELIA
Vous êtes arrivé au moment opportun. J'allais répondre à un billet que l'on m'a écrit. Et puisque vous prétendez que l'antique renommée d'Ovide pâlit auprès de la mienne, je ne vous donnerai pas un démenti. Et ce qu'il ne fit jamais, je le réussirai en
VOUS dictant et en composant en même temps vos deux lettres et la mienne. {A Lidora.) Donne-nous à tous de l'encre et du papier.
LISANDRO
Quels merveilleux dons !
OCTAVIO
Extraordinaires.
LIDORA
Voici lencre et le papier.
CELIA
Ecrivez donc.
{Celia, Lisandro et Octavio s'assoient devant une table.)
LISANDRO
Nous sommes prêts.
CELIA, s'adressant à Lisandro.
Ta lettre s'adresse bien à une femme qui se marie.
LISANDRO
C'est exact.
CELIA, s'adressant ci Octavio.
Et la tienne, à une femme qui t'a quitté depuis que tu n'es plus riche.
OCTAVIO
Telle est la vérité.
CELIA
Et moi, ici, je réponds à Severino.
{Celia dicte à Lisandro et à Octavio en même temps qu'elle écrit.)