SCÈNE XII
ENRICO, CELIA, LIDORA, GALVAX, ROLDAN, ESCA- LANTE, CHERLNOS, PAULO, PEDRISCO. — L'ermite et Pedrisco se retirent sur le coté. Les autres personnages occupent le milieu de la scène.
ENRICO
Un pauvre est venu me demander l'aumône ; sa misère m'a fait peine à voir ; et pour que désormais il n'offusque plus les regards de personne, je l'ai saisi à bras le corps et précipité dans les flots.
PAULO
Crime immense !
A mon avis, il en a fini maintenant avecla pauvreté.
PEDRISCO
Quelque diable puisse-t-il un jour te demander l'aumône !
CELIA
Tu seras toujours cruel !
ENRICO
Pas d'observations, ou toi et les autres, vous subirez tous le même sort.
ESCALANTE
Laissons ce sujet Sur tes jours, mon cher Enrico asseyons-nous.
PAULO, à Pedrisco
Voilà celui qu'ils ont nommé Enrico.
PEDRISCO
Il en existe un autre. Voudrais-tu que ce fût cet homme ? De son vivant il brûle déjà en enfer ? Restons ici et voyons ce qui va se passer.
ENRICO
Que VOS grâces s'asseyent, je veux leur proposer un sujet de conversation.
ESCALANTE
Il a bien parlé.
Celia, prends place à mon côté.
CELIA
C'est fait.
ESCALANTE
Toi, Lidora, près de moi. J'en serai charmé.
LIDORA
J'en dis autant, Monsieur Escalante.
CHERINOS
Assieds-toi ici, Roldan.
ROLDAN
Je viens de suite, Cherinos.
PEDRISCO
Vo3'ez quelles bonnes âmes, mon père ! Ap>prochez vous davantage ; vous entendrez mieux ce qu'ils diront.
PAULO
Mon Enrico qui ne vient pas !
PEDRISCO
Regardez, écoutez et taisez-vous. Nous sommes pauvres et cet homme sans entrailles et sans âme nous jetterait à la mer.
ENRICO
Maintenant je désire que chacune de vos grâces nous conte les prouesses qu'elle a faites au cours de sa vie. J'entends par prouesse... les vols, les estafilades, les blessures, les pillages, les assassinats, les
arrestations à main armée et autres exploits du même ordre...
ESCALANTE
Tu as bien parlé, Enrico ; je le maintiens.
ENRICO
... Et que pour récompenser le vainqueur dans ce tournoi du mal, on lui mette aussitôt une couronne de laurier en célébrant ses louanges et en chantant des motets.
ESCALANTE
Accepté avec plaisir.
ENRICO
Monsieur Escalante, commencez.
PAULO
Que le Seigneur souffre un pareil scandale !
PEDRISCO
Rien ne l'étonné.
ESCALANTE
Voici ce que j'ai à dire.
PEDRISCO
A-t-il l'air content et satisfait !
ESCALANTE
J'ai à mon compte la mort de vingt-cinq malchanceux, l'escalade de six maisons et j'ai fait trente blessures avec la dague.
PEDRISCO
Oui te verra faire des cabrioles au bout de la corde dune potence !
ENRICO
Parlez, Cherinos.
PEDRISCO
Quel piètre nom ! Cherinos ! Quelle pauvreté.
CHERINOS
Je commence. Je n'ai tué personne, mais j'ai donné plus de cent coups de poignard.
ENRICO
Et aucun ne fut mortel ?
CHERINOS
La fortune a protégé mes victimes. Mais du produit des capes que j'ai enlevées et que j'ai vendues à des fripiers, je suis riche maintenant.
ENRICO
Vous les vendez?
CHERINOS
Pourquoi pas ?
ENRICO
On ne les reconnaît pas ?
CHERINOS
Pour éviter des difficultés, je les convertis en vestes et en haut de chausses.
ENRICO
Avez-vous fait autre chose ?
CHERINOS
Je ne m'en souviens pas.
PEDRISCO
Ce grand larron s"appréte-t-il à l'absoudre maintenant ?
CELIA
Et toi, Enrico, qu'as-tu fait"?
ENRICO
Que vos grâces m'écoutent.
ESCALANTE
Personne ne doit dire de mensonges.
Ai-je Tapparence d'un homme qui en dit?
GALVAN
Nous savons le contraire.
PEDRISCO
N'écoutez pas ce récit, mon père.
Je regarde si Enrieo Tient.
ENRICO
En ce cas, je réclame l'attention de ros grâces.
CELIA
Personne ne te la refuse.
PEDRISCO
Yoyons pour quel sermon il la demande.
ENIÎIOO
Je suis entré dans la yie sous une mauvaise étoile, comme le montrera le récit queje prétends vous faire. Pourtant, je naquis à Naples dans l'opulence, car mon père — voTis le connaissez, je crois — bien que n'étant ni chevalier ni de sang noble, jouissait d'une grande fortune. Et, au temps où nous sommes, j'estime que la fortune l'emporte sur tous les autres avantages. Ainsi que je vous l'ai dit, je fis donc mes premiers pas entre la richesse et le luxe ; mais enfant, je me signalai par des malices et adolescent, par des folies. Je volais mon vieux père et ouvrais ses caisses et ses cofifres. je prenais les vêtements qu'ils renfermaient, l'argent et les bijoux. Je jouai et je dis je jouai, afin que vous sachiez ainsi qu'il n'est pas au monde de rices qui ne soient engendrés par le jeu. Je me trouvai bientôt pauvre et sans ressources, et comme si j'avais appris à le faire, j'allai de maison en maison et dérobai des
objets de peu de valeur queje donnai en gage : je retournais aussitôt au jeu. je perdais et mes vices croissaient. Alors, je m'associai à des compagnons de la même confrérie. Nous escaladâmes sept maisons, donnâmes la mort à leurs propriétaires et nous répartîmes le produit du vol pour subvenir aux exigences du jeu. Des cinq que nous étions, on en prit quatre seulement ; et, malgré qu'on leur ait donné la torture, aucun de mes complices ne me dénonça. Ils payèrent leur crime sur une place de Naples et moi, corrigé par l'exemple, je ne m'ouvris plus à personne et j'exécutai mes coups sans témoins. Toutes les nuits, j'allais seul à la maison de jeu; je me mettais près de la porte et j'attendais ceux qui sortaient. Je leur demandais la dime avec une extrême courtoisie et tandis qu'ils tiraient leur bourse pour me la donner, je tirais de sa gaine l'acier redoutable ; insensible à la pitié, je le cachais dans leur poitrine innocente et je prenais de force ce qu'ils perdaient tout en gagnant. Parfois, aussi, je profitais de la nuit pour voler des capes, ou bien, à l'aide de rossignols, pour ouvrir les portes les mieux closes et m'assurer du maître de la maison. J'escroquai les femmes et, quand elles me refusaient de l'argent, leur figure recevait à l'instant la prompte visite d'une navaja. Ce sont là des exploits de jeunesse. Ecoutez et vous saurez ceux que j'ai accomplis depuis. Moi seul et cet acier, ministre de la mort, avons ôté la vie à trente infortunés. J'en ai tué dix par plaisir, et les vingt autres m'ont rapporté l'un dans l'autre un doublon. Vous me direz que le profit est faible. J'en conviens; mais, je jure Dieu, quand l'argent me manque, que pour un doublon je donnerais la mort à vous tous qui m'écoutez. J'ai violé six jevines filles et je puis m'estimer heureux d'avoir pu trouver six vierges dans ces temps fortunés ! Plus tard, je m'épris d'une dame de haute condition. J'entrai chez elle en secret pour satisfaire ma passion. Son mari appela au secours et
LE DAMNÉ POUR MANQUE DE CONFIANCE igS
accourut. Ennuyé de ce tapage, je me jetai résolument à sa rencontre ; nous nous prîmes à bras le corps, mais je le serrai avec tant de force qu'il perdit terre. Le voyant dans cet état, je le précipitai du balcon et il tomba mort sur le sol. Ma dite dame poussa des cris d'orfraie, de mon côté, je mis l'acier à la main et le plongeai cinq à six fois dans le cristal de sa poitrine où les portes de rubis qui venaient de s'ouvrir sur des champs éblouissants donnèrent issue à l'âme qui s'échappa et s'enfuit. Rien que pour faire le mal, j'ai prêté de faux serments, j'ai allumé des querelles sans motif, j'ai tendu des pièges et machiné des intrigues. Un prêtre qui dans un excès de zèle louable voulait me reprendre reçut de moi une telle gifle qu'il tomba par terre à demi mort. Ayant appris que l'un de mes ennemis était enfermé dans la maison d'un pauvre vieux, j'y mis le feu ; et, sans pouvoir l'éteindre, tous les habitants brûlèrent y compris deux jeunes enfants, deux frères qui furent réduits en cendre. Je ne prononce jamais une parole que je ne l'accompagne d'un juron soit -malédiction, soit sur mon âme, parce que je sais offenser le ciel. De la vie, je n'ai entendu la messe, ou, en péril de mort, ne me suis confessé ni invoqué le Dieu Éternel. Jamais je n'ai fait l'aumône alors même que j'avais de l'argent ; je poursuis plutôt les pauvres comme vous l'avez vu tout à l'heure. Je ne respecte pas les religieux ; dans leurs églises et dans leurs chapelles, j'ai volé six calices et divers ornements des autels. Je n'ai aucun respect pour la justice. Mille fois je me suis insurgé contre elle et j'ai tué ses représentants; si bien que pas un seul aujourd'hui n'aurait l'audace de m'arrêter. Enfin, je suis le prisonnier des beaux yeux de Celia ici présente. Quand je sais que l'argent déborde de sa bourse, du peu qu'elle me donne j'entretiens mon vieux père que vous reconnaîtrez désormais sachant qu'il se nomme Anareto. Depuis cinq ans, il vit perclus dans la chambre où je l'ai installé. J'en ai
pitié parce qu'il est pauvre, bon et très âgé, et aussi parce que, dès ma jeunesse, je l'ai réduit à une pareille extrémité pour avoir \oué et perdu son entière fortune. Tout ce que j'ai dit est vrai. Je jure Dieu que je ne mens pas. A vous de juger maintenant et d'attribuer le premier prix au plus digne.
PEDRISCO
Certes, père de ma vie, voilà de si beaux états de service que le titulaire peut prétendre aux plus hautes situations, y compris la potence et l'échafaud.
ESCALANTE
Je reconnais que tu as mérité le laurier.
ROLDAN
J'en conviens également.
CHERINOS
Nous sommes tous du même avis.
CELIA
Et moi je prétends te couronner.
EN RICO
Vive Celia un grand nombre d'années.
CEUA, -posant sur la tête d'Enrico une couronne de Laurier.
Reçois cette couronne, mon trésor, et la cérémonie terminée, n'oublions pas que le goûter nous attend. Allons le rejoindre.
GALVAN
Tu as raison.
CELIA
Crions tous : « Vive Enrico. »