SCÈNE XIII
PAULO, PEDRISCO
PAULO
Sortez mes larmes, sortez, sortez en hâte de mon cœur ! Que la honte ne vous empêche pas de coul«i" ! Quel terrible et funeste événement !
PEDRISCO
Ou'avez-vous, père?
PAULO
Hélas, frère. Les malheurs et les disgrâces m'accablent. Cet homme, le pire de tous les hommes, c'est Enrico.
PEDRISCO
Comment donc ?
PAULO
Il répond trait pour trait au sijjrnalemcnt que l'ange m'a donné.
PEDRISCO
Est-ce bien certain ?
PAULO
Oui, bien certain, mon frère. Il me dit qu'Enrico était le fils d'Anareto et celui-ci vient de nous apprendre que son père portait ce même nom.
PEDRISCO
Mais celui-ci brûle déjà en enfer.
Hélas ! Infortuné ! C'est là mon unique crainte. L'ange de Dieu m'a prédit que si Enrico s'en allait aux enfers, j'irais aussi et que s'il était admis en la
présence de Dieu, j'y serais admis avec lui. Mais comment croire, mon frère, que jamais les portes du ciel puissent s'ouvrir devant un homme coupable de tant de forfaits, de tant de rapines avouées, de tant de cruautés, de tant de pillages, de tant de mauvaises pensées?
PEDRISCO
Personne ne le met en doute. Il ira aussi sûrement en enfer que le traître Judas.
PAULO
Grand Seigneur! Seigneur éternel, pourquoi m'avoir infligé un châtiment aussi cruel ? Depuis dix*ans passés, Seigneur, je vis dans ce désert mangeant des herbes ameres, buvant de l'eau saumâtre dans l'unique dessein, Juge pitoyable, savant et juste, de mériter le pardon de mes fautes. Combien mon espoir est déçu ! Il me faudra grossir le nombre des damnés. Déjà, il me semble que je sens l'approche de l'enfer et que ses flammes voraces me dévorent le corps ! Hélas, quelle cruauté !
PEDRISCO
Prends patience.
PAULO
Quelle patience ou quelle résignation peut avoir eelui qui doit aller aux enfers ? L'enfer ! Centre ténébreux, où les tourments seront éternels et dureront autant que Dieu durera. Ah! ciel! Jamais il ne prendra fin! Toujours les âmes y brûleront ! Toujours! Hélas! Malheur sur moi !
PEDRISCO, ùpart.
Rien qu'à l'entendre, je suis pris de peur. {A Paulo.) Père, retournons à la montagne.
PAULO
J'entends y revenir, mais non pour y faire pénitence, elle ne me serait plus d'aucun profit. Dieu m'a dit que j.e suivrais Enrico au ciel comme au plus profond de
l'enfer. S'il en est ainsi, je veux mener sa vie. Que Dieu me pardonne cette audace ; mais à la même fin doit répondre la même existence et les mêmes actions. Il ne serait pas juste que l'un fasse pénitence dans la montagne, que l'autre jouisse de tous les plaisirs et de toutes les satisfactions que peut offrir la ville et que tous deux après la mort aient une commune destinée.
PEDRISCO
Vous raisonnez comme un sage, mon père, et vous avez très bien parlé.
PAULO
Il y a des brigands dans la montagne ; je me ferai brigand. Je prétends, de la sorte, modeler mon existence sur celle d'Enrico; et puisque nous aurons la même fin, je compte le rejoindre dans la carrière du crime, l'atteindre et le dépasser si je peux. L'un et l'autre nous sommes condamnés à l'enfer, il est bon que nous nous vengions dans ce monde avant de subir notre peine dans l'autre. Ah! Seigneur! Oui eût dit que j'en viendrais à cette extrémité"?
PEDRISCO
Partons, quittez le froc, suspendons nos hardes à cet arbre et habillez-vous en galant cavalier.
Ainsi ferai-je. Je veux que l'on ait peur d'un homme juste qui n'en a pas moins été condamné à l'enfer. Je dois devenir la foudre du monde.
PEDRISCO
Sans argent, que peut-on devenir?
PAULO
Sans argent? Mais je dépouillerais le démon si j'étais sûr qu'il en porte.
PEDRISCO
Allons, en route.
PAULO
Seigneur, pardonne, si je me venge injustement. Tu m'as déjà condamné. Je ne puis revenir en arrière, ta parole en est un sûr garant. Puisque je suis prédestiné à des souffrances éternelles, je veux épuiser les joies de ce monde et marcher sur les traces d'Enrico.
PEDRISCO
Je tremble d'aller en croupe avec toi, quand je te vois engagé sur le chemin de l'enfer.