LE THÉÂTRE « CON MASCHERA )). — STENTERELLO
voir Claude Frollo « se déchirer » les chairs, ni la Fatalité « dominer » la bohémienne. Je n’ai même voulu voir saigner personne sous les sculptures! Mais j’avais enfin saisi le « truc » ! Le rôle du Stenterello n’était donc qu’un affreux démarquage du rôle comique de la pièce. Je t’avais démasqué, beau masque!
Quitter Gênes sans aller voir « Stenterello » eut été une chose impardonnable. Cependant, comme il ne me plaisait guère d’aller entendre un de nos vieux drames travestis de la sorte, j’attendis que l’on voulût bien afficher une pièce du terroir (et encore je n’en jurerais pas !). Mon choix se fixa donc sur Gcinymède ou une Famille à la dernière mode , comédie « très brillante », dit l’affiche, en trois actes, de B. Prado, avec Stenterello sous le nom du Baron des Argonautes. L’on nous annonce pour faire suite le « scherzo » Non piü Stenterelli (il n’y a plus de Stenterellos!) avec Stenterello « danseuse de premier rang français » et à la fin du scherzo , nous dit encore cette affiche fort copieuse, Adolfo Ciolli (le Stenterello) dansera un pas avec Eustichio Settepassi revenant d’un monde inconnu (? sic). L’auteur de cette production indigeste est le directeur en personne, M. A. Sabatelli.
Voilà une belle occasion de faire connaissance avec le théâtre populaire.
Nous traversons ce curieux quartier où grouille une foule compacte et bigarrée, nous respirons à pleins poumons les senteurs exhalées par les marchands de friture en plein vent, nous frôlons au passage les vendeurs d’oranges et de citrons au panier, et nous nous dirigeons vers une lampe à arc qui nous révèle, sans en douter, l’entrée de ce petit théâtre Apollo.
Je n’étais pas venu en cet endroit depuis plus de six ans. Je retrouve une salle entièrement refaite à neuf, dont tous les murs ont été blanchis à la chaux. Il me semble qu’il existait des dégagements qui sont supprimés. Le tout me paraît plus petit que lorsque je vins, en 1892, entendre le grand Rossi dans Kean. Et comme la salle, assez étriquée, a cinq étages, il me semble que je suis au fond d’un puits.
Le théâtre est peu garni, ce soir. Est-ce parce que nous sommes un vendredi, et presque à la veille de Noël? Je ne sais. Ce que je sais bien, par exemple, c’est qu’il vient un terrible courant d’air par la porte du fond, la seule porte qui donne accès au parterre et aux fauteuils. Ceux-ci sont alignés sur cinq rangs; deux rangs de stalles suivent immédiatement, puis deux rangs de banquettes pour les premiers arrivés au parterre. Tout le reste se tiendra debout. A l’orchestre, un piano, un violon et une flûte.