LE THÉÂTRE « CON MASC11ERA ». — STENTERELLO
Le rideau, qui représente toutes les Muses groupées autour d’Apollon dans un jardin, se lève sur un salon baroque dont les meubles sont encore plus étranges. Mais alors commence un véritable supplice pour le spectateur des premiers rangs. Le spectacle changeant tous les soirs, il va sans dire que ces malheureux comédiens ne savent pas un traître mot de la pièce. Alors le souffleur, sans se gêner, lit à très haute voix l’ouvrage d'un bout à l'autre , indiquant avec la main le tour de chacun pour prendre la parole, de telle sorte qu’au bout de quelques instants, acteurs, souffleur, bruits de coulisses, remue-ménage dans la salle se confondent et l’on ne se rend plus compte du tout de ce que l’on entend.
Nous ne discuterons ni l’élégance des toilettes, ni le luxe de la mise en scène, ni les miroirs reflétant les quinquets de la rampe, n’est-ce pas? Nous sommes dans un petit théâtre de quartier. Mais nous avouerons bien sincèrement que ce que l’on y voit n’est pas beaucoup plus bête que le répertoire courant de Cluny ou de Déjazet. La Famille à la dernière mode se compose d’un père assez gâteux, d’une mère assez mûre qui a des prétentions à la coquetterie, d’une fille folle de musique, d’une autre toquée de poésie, et d’une cousine veuve qui ne demande qu’à se
remarier. Ajoutez à cela deux types ridicules de professeurs de musique et de littérature qui, je ne sais trop pourquoi, courent tous deux après la même bonne, deux petits amoureux qui soupirent après la main des deux jeunes filles, et supposez, à présent, un gentilhomme qui vient dans cette famille pour courtiser la jeune veuve. Pourquoi ce gentilhomme se fait-il accompagner de son domestique qu’il présente sous le nom du Baron des Argonautes? Ça, c’est peut-être trop demander. Ce domestique, vous l’avez deviné déjà, c’est le fameux Stenterello, qui n’a conservé de son costume traditionnel que sa perruque rouge de jocrisse et sa petite queue tortillée.
Ce Baron des Argonautes, à qui l’on suppose une grosse fortune, est aussitôt très entouré. Il devient le point de mire de tout le salon, ce qui ne l’empêche pas de commettre toutes les gaffes imaginables, à la grande joie des galeries. Les demoiselles entichées de ses faux quartiers de noblesse vont jusqu’à lui écrire des lettres compromettantes, à tel point que le brave Stenterello ne sachant plus comment sortir de cet imbroglio, préfère s’en ouvrir à son maître qui lui conseille de reprendre son véritable costume.
Bien joli ce costume, entre parenthèses, avec le petit bicorne, la veste à ramages et d’un joli dessin, ourlets bleus, gilet satin bleu, et deux
LE THÉÂTRE « CON MASCIIERA ». — STENTERELLO 140
écussons sur la veste : à droite, la fleur de lis (armes de Florence) sur fond violet, à gauche, faisant pendant, une tête de nègre. La culotte est en soie noire, et les bas, non pareils, imitent un dessin de tapisserie.
Vous tenez fort peu à savoir, sans doute, ce qui se passe au troisième acte : le gentilhomme épousera la veuve, les deux amoureux s’uniront aux deux demoiselles, et Stenterello convolera en justes noces avec la bonne !
Le scherzo final n’a pas beaucoup plus de prétentions. Dans la salle de restaurant d’un hôtel, deux imprésarios et un Français amoureux attendent, chacun pour son compte, l’arrivée d’une célèbre danseuse qui fait tourner toutes les tètes et remplit les caisses des directeurs. Cette danseuse, empêchée de venir, n’est autre que la sœur de Stenterello qui arrive costumé en femme pour la remplacer. Nous assistons au souper de la fausse danseuse, à la déclaration d’amour du Français, aux propositions commerciales des imprésarios jusqu’au moment où tout est découvert. El comme Stenterello ne veut pas avoir dérangé son monde pour rien, il consent, habillé en ballerine, à danser un pas original, et la toile tombe sur ses pirouettes.
Nos cafés-concerts nous donnent-ils mieux?