LA MARIANI-ZAMPIÉRI LES FILS D’HERCULE. — LA LOCANDIERA
Mariani-Zampieri. — Le Politeama Margherita à Gênes. — Les rideaux d'avant-scène. — Niobé, de H. Paulton. — Il Segreto, de Sabatino Lopez. — Compte rendu du songe anglais : Niobé. — - Une réminiscence de l'Homme à l'oreille cassée. — L’acteur P.-C. Tovagliari. — Départ de cette Compagnie pour l’Espagne. — Un drame nouveau de Libero Pilotto. — I Figli d'Ercole (les fils d'Hercule). — Qualités et défauts de l’ouvrage. — Thème ibsénien. — Reprise de la Locandiera de Goldoni. — Excellente interprétation de Me Tina di Lorenzo. — MM. Andô et Pilotto.
Je ne veux pas quitter Gênes sans vous parler de la courte apparition qu’y fit une bonne actrice, M,no Mariani, et des adieux de la troupe Tina di Lorenzo-Flavio Andô.
Il existe, à Gênes, dans ce quartier que l’on bouleverse pour y faire passer un large boulevard, un vieux théâtre que l’on appelle le Politeama Margherita. Jadis via délia Consolazione, aujourd’hui démolie, il se trouve en retrait sur la rue nouvelle du XX-Septembre, et l’on doit passer sur un pont en bois, entre une double rangée de palissades, pour s’y rendre. Vu exté-
rieurement, ce théâtre est vieux et fort laid. Intérieurement la salle est fort élégante, décorée bleu et or. et sa restauration ne date que de 1887. Détail particulier : on y fume. Les deux rideaux d’avant-scène sont chacun très remarquables en leur genre : l'un, dû au pinceau d’Isola, représente Andréa Doria refusant la couronne de Gènes ; l’autre, de Boccaci de Parme, le Tasse et Eléonore d’Este.
C’est dans ce théâtre que Mme Mariani vint donner trois représentations avant une courte saison à Turin et son départ pour l’Espagne. Je m’y rendis le soir où l’on avait affiché 11 Segrcto , le Secret , comédie en un acte de Sabatino Lopez, et Niobé, songe en trois actes de Harry Paulton, pièce traduite de l’anglais. La veille on avait joué Spiritisme de Sardou, et pour le lendemain on avait affiché fllagda de Sudermann, que l’on appelle ici la Maison paternelle. J’ai donné ma préférence à Niobé que je ne connaissais pas.
Cette salle du Politecima Margherita est décidément fort belle, très confortable, avec larges fauteuils séparés les uns des autres et recouverts de housses blanches sur lesquelles sont brodés les numéros des fauteuils. Ce soir, la salle est à moitié pleine, mais les toilettes sont relativement assez nombreuses.
Parlons d’abord du Secret : le comte Altavi est
Mmo Mariani.
Photographie Bettini, Livourne.
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resté veuf, avec une fille de quatre ans qui en a aujourd’hui dix-huit. C’est un homme sombre, rêveur, préoccupé, élevant assez sévèrement son enfànt. La jeune fille confie à sa tante qu’elle est aimée d’un brillant capitaine, et qu’elle l’aime. Mais notez bien que l’auteur se plait à nous répéter que le capitaine aime surtout cette jeune fille parce qu’elle est le portrait vivant de sa mère. Cependant le père, qui ne badine guère dans la maison, devine vaguement que sa fille a une intrigue naissante. Celle-ci interrogée ne fait aucune difficulté pour avouer que le capitaine désire l’épouser. En entendant le nom du capitaine il bondit :
— Jamais ! jamais! tun’épouseras cet hommelà.
La jeune fille, à son tour, se révolte. Elle se retirera dans un couvent jusqu’à sa majorité, et l’épousera. C’est assez souffrir, à la fin ! De quelle façon a-t-elle été élevée ! Bref, elle finit par jeter à la face de son père :
— Je ne t’aime pas ! moi, et cela parce que lu ne m’as jamais parlé de ma mère, parce que tu ne m’as jamais appris à l’aimer.
Devant cette apostrophe inattendue, le père balbutie :
— Malheureuse ! ne me force pas à dire le secret qui m’étouffe.
— Mais pourquoi ne m’avoir jamais parlé de ma mère ?
— Parce que... parce que... à son lit de mort, ta mère m’a fait une confession qui a détruit tout mon bonheur, et empoisonné mon avenir.
Et comme ces raisons ne semblent guère convaincre la jeune fille qui persiste dans son projet :
— Eh bien, sache donc, malheureuse, poursuit le père, que le capitaine a été l’amant de ta mère !
Le rideau tombe au milieu d’un silence glacial. Et la vérité, c’est que nous sommes offusqués ; offusqués doublement, pourrais-je dire, parce que le père eût-il eu tous les torts envers sa fille, nous ne pouvons admettre d’abord, avec nos mœurs, qu’une fille parle à son père comme vient de faire celle-ci au sien ; et ensuite parce que, la mère eût-elle été une épouvantable coquine, il n’appartient pas à un père de livrer un tel secret à son enfant. Enfin, le capitaine a-t-il formulé officiellement sa demande? J’entends bien que l’auteur a reculé devant la « scène à faire » entre les deux hommes. Alors? Tout le monde est mécontent, pas un applaudissement ne se fait entendre, et dans les conversations qui vont leur train autour de moi, l’on traite la pièce « d’immorale ». Telle est donc la
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nouvelle école italienne, qui, à force de vouloir trop prouver ne prouve rien ; tendances fâcheuses que j’avais déjà relevées à propos des concours dramatiques dont je vous ai parlé précédemment.
Niobé est un « songe », et qui plus est un songe anglais. Un directeur d’assurances de Manchester a reçu la visite d’un riche lord passionné d’antiquités. Ce lord fait reconstruire de fond en comble son hôtel, et craignant pendant la durée des travaux que sa Niobé , statue antique d’une valeur inestimable, ne soit endommagée, a eu l’idée de la confier à cet agent d’assurances, lequel, à son tour, l’a placée dans son salon derrière un paravent.
L’auteur veut nous initier tout d’abord aux mœurs de cette famille bourgeoise; son chef est un brave homme, un peu persécuté par sa femme et sa belle-sœur. Ne lui reproche-t-on pas, par exemple, de lire des romans français à couverture jaune? Un peu plus, on le ferait passer pour un dévergondé de première classe. On attend dans la maison une institutrice nouvelle ; or, voilà qu’il se trouve que cette institutrice est la sœur d’une demoiselle envers qui un autre membre de la famille semble ne pas avoir rempli tous ses devoirs.
Le lord vient voir sa Niobé tous les jours.
Qu’elle est belle cette Niobé; si simple dans sa pose antique, si majestueuse, si vivante. Il ne lui manque absolument que la parole. Par une circonstance fortuite, l’on pose l’électricité dans la maison, et les pieds de la Niobé sont entourés ce jour-là de fils électriques. Tel est, selon l'auteur, l’ensemble des faits qui doivent avoir rempli la tête de cet excellent agent d’assurances toute la journée. Sa famille s’en va au spectacle, afin d’assister à une représentation de Galatéc , et lui s'endort lourdement sur un fauteuil. C’est le moment choisi pour le songe.
Aux accords d’une douce musique à l’orchestre, le paravent qui cachait la Niobé se déploie ; la statue devenue animée se dégage des fils électriques qui l’étreignent, et descend de son piédestal. Elle regarde autour d’elle et ne reconnaît rien dans tout ce qui l’environne. Où est-elle? en Grèce, sans doute. Mais c’est une bien triste histoire que celle de Niobé ; et le souvenir lui revient de tous ses malheurs. Fille de Tantale, femme d’Amphion, roi de Thèbes, elle avait sept fils et sept filles. Fière de cette postérité, elle osa tourner en raillerie Latone qui n’avait que deux enfants, Apollon et Diane. Ceux-ci, pour venger leur mère, tuèrent à coups de flèches tous les enfants de Niobé ; ce qui était un peu excessif. La malheureuse mère, stupéfiée
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par la douleur, avait été métamorphosée eu statue. Revenue à la vie, la voici donc qui nous représente la personnification de la douleur maternelle. Avec des attitudes empruntées à l’art grec, elle se désole, et le bon bourgeois effrayé ne sait plus comment faire pour arrêter un tel torrent de larmes dans son salon.
La situation estoriginale, sinon neuve. Edmond About, dans son Homme à l'oreille cassée , nous a fait revivre il y a beau temps un vieux colonel de l’Empire, et par un joli tour de force littéraire l’a fait parler le langage de l’époque, tout farci de Mars et de Bellone. Une telle parodie est-elle amusante pendant trois actes ? Toute la question est là. Niobé vit, pense, marche à l’antique. Elle ne peut comprendre la signification de la plupart de nos mots modernes, elle appelle les gens de la police des sy cophanies , et ainsi du reste. Toute la note est là. C’est peut-être très drôle en Angleterre. Ça a de la peine à me faire rire pendant plus de deux heures en Italie.
Cependant le bourgeois craint à chaque minute de voir revenir sa famille du théâtre, et Niobé ne peut rester dans ce costume. Justement la malle de la nouvelle institutrice vient d’arriver. Niobé se revêtira de cette défroque, et continuera à marcher à l’antique dans des robes faites suivant la coupe fin dix-neuvième. J’ai vu des gens
se tordre de rire, j’en ai conclu qu’ils s’amusaient; j’ai peut-être eu tort de ne pas être de ceux-là.
La famille revient du théâtre (toujours en songe, et cette fiction a en soi quelque chose de souverainement agaçant) et trouve à la nouvelle institutrice des airs étranges. Tout cela est absolument dépourvu d’action. Nous voyons ensuite Niobé prendre un mètre pour une bandelette, s’extasier devant une carte d’échantillons, et déclarer que « la pourpre » lui siérait bien, mot assez peu réfléchi si l’on songe qu’elle doit porter le deuil de ses quatorze enfants, tout cela pour en arriver à la venue du lord qui, s’apercevant que sa statue n’est plus en place, fait un vacarme épouvantable et menace l’agent d’assurances de toutes les juridictions d’Angleterre.
Le bourgeois regagne son canapé et se rendort. La musique douce à l’orchestre nous fait comprendre que le songe est fini. La famille revient du théâtre (en réalité, cette fois), réveille le dormeur, et celui-ci s’aperçoit qu’il n’y a rien de changé dans la maison.
Est-ce parce que la salle n’était qu’à moitié remplie ce soir-là, mais le public, à mon exemple, parut manquer totalement d’enthousiasme, et je déclare bien humblement ne pas pourvoir juger Mme T. Mariani (Niobé) sur cette