JUGEMENTS SUR LA G I 0 G 0 N D A 2G
Poupée , Gioconda. F é dora. la Femme de Claude, la Seconde Femme, et deux drames de Shakespeare.
Bonne chance donc, et bon succès !
ERMETE NOVELLI
Prédictions faites en Espagne au sujet de cet artiste. — Un Juif errant de l’art. — Chassés-croisés. — Un enfant de la balle. — Son père comte et souffleur. — Sa naissance accidentelle à Lucques. — Garçon de café et comédien. — Ses débuts. — Novelli chef de troupe. — Ses voyages en Amé- - rique, en Espagne, au Portugal, en Egypte. — Comment il aborda le répertoire classique. — Nerone, la Morte civile. — La critique. — Un souvenir de M. Parmenio Bettoli. — La littérature exotique. — Insuffisance du répertoire purement italien.
Il y a deux ans, à pareille époque, me trouvant en Espagne et m’occupant du théâtre étranger en ce pays j’écrivais : « Dans le domaine de la'comédie italienne, c’est l’intelligent artiste Ermete Novelli qui lient la corde, et son succès nous semble fort mérité. Il est même bien regrettable que de semblables comédiens ne soient pas connus en France ! Mais que voulez-vous ? Nous avons mis quinze ans à découvrir la Duse. et il n’était plus une capitale du monde qui ne la connût lorsqu’elle se décida à venir à Paris. Il en sera peut-être de même de Novelli '. »
1 Le Théâtre en Espagne, p. 298.
Je ne croyais pas si bien dire. Novelli, comme son illustre ancêtre Césai\ est venu, a vu, a vaincu.
Dans de telles conditions, une présentation devient presque inutile. Et cependant, pour l’amour de la vérité, je dois un aveu. Depuis près d’un an que je rassemble ces notes pour le Théâtre en Italie , il m’a été impossible de rencontrer Novelli sur* mon chemin. Si je n’avais suivi assidûment sés représentations en Espagne, ce n’est certes pas mon voyage en Italie qui me l'aurait fait connaître. Novelli comme la Duse sont des artistes qui sont beaucoup plus souvent hors d’Italie qu’en Italie. Ainsi j’arrivais à Gênes lorsqu'il se trouvait à Paris (seconde fois). Je pars pour Milan, centre artistique par excellence. et j’apprends qu’après avoir traversé Rome rapidement, Novelli fait les délices de la Cour khédiviale au Caire ! En ce moment il est bien de retour en Italie, mais comme voici les chaleurs qui arrivent, il fuit les grandes villes où ce n’est pas la saison, et visite, pour utiliser sa troupe, les villes de second ou de troisième ordre. Aujourd’hui même il est à Parme, depuis quelques jours. C’est un jeu de cache-cache entre lui et moi.
Néanmoins, comme un travail sur le théâtre en Italie serait forcément incomplet sans la figure de Novelli, j’aurai bien garde de l’omettre dans cette collection dramatique. Faisant appel
Ermete Novelli.
Photographie Sciutto Gènes
ERMETE NOVELLI
à mes souvenirs d’Espagne, d'une part, où j’eus tout le temps de l’entendre, dans Magdci, Michel Perrin , la Morte civile , le Petit Haydn , ses monologues, etc., et résumant ici d’autre part tout ce que l’on raconte ou l’on écrit à son sujet en Italie et même en France, je tâcherai de vous dire quel est cet Ermete Novelli à qui vous avez fait, et avec justice, un si brillant accueil à la Renaissance, et dont il garde avec tant de reconnaissance le souvenir.
Comme la Duse, comme Zacconi, Ermete Novell! est un fujlio (Parte , un enfant de la halle. Son père Alexandre, qui avait le titre de comte, et qui mourut l’an dernier à Florence, était né à Bertinoro. en Romagne. Tout jeune encore — c’est toujours du père dont nous parlons — il s’enfqit de sa famille qui voulait en faire un un homme d'Église ; il se maria, et pour gagner honorablement sa vie se fit souffleur dans une Compagnie dramatique.
Un jour, pendant un voyage en diligence, entre Pistoia et Pise, sa jeune femme fut prise des douleurs de l'enfantement, et contrainte de s’arrêter en chemin. Et voilà comme Ermete Novelli naquit à Lucques, le 5 mai 1851. Son enfance, nous dit son fils ne fut pas précisé-
1 Ermete Novelli , Album de Yambo, 100 dessins comiques, Rome, 1899. Raponi eG„ p. 4 et 5.
ment remplie de joie et d’allégresse. La mère mourut peu de temps après lui avoir donné le jour.
Le pauvre souffleur passait presque tout son temps an théâtre, et ne pouvait guère s’occuper de l’enfant. Celui-ci poussait comme il pouvait, pâle, maigre, long, pas beau. Un jour il s’échappa pour aller chez un montreur de fantoches. Lorsque son père le retrouva, il n’avàit pas mangé depuis trente heures, mais n’y pensait guère en faisant marcher les pantins. Toutes les fois qu'il lui donnait quinze sous pour son dîner, l’enfant en mettait douze de côté pour acheter une nouvelle marionnette. Puis, quand par suite des guerres les théâtres venaient à fermer, lorsque le souffleur n’avait plus personne à souffler. Ermete se faisait garçon de café, et nourrissait le père.
Comédien, dès qu'il eut l’âge de monter sur la scène, il lit ses premières armes dans des troupes secondaires, passa ensuite dans d’autres un peu mieux cotées, se trouva en contact avec Virginia Marini, ltalia Vitaliani, Claudio et Teresina Leigheb. Enrico Reinach. et fit partie de la grande Compagnie qui, dans la pensée de ses fondateurs, aurait dû rester fixée au Théâtre national de Rome, idée qu’il reprend actuellement pour son compte, en voulant fonder, à
ERMETE NOVELLI
Rome aussi, la Maison de Goldoni , ainsi que nous le verrons un peu plus loin.
Devenu libre, Novelli se mit à la tête d’une Compagnie exclusivement comique , avec le concours de Lina Marazzi. sa femme et sa première actrice ; puis il s’associa avec Leigheb que nous connaissons déjà, et enfin substitua à sa femme une autre première actrice, Mn‘° Olga Giannini. C’est alors que commencèrent les grands voyages en Amérique, en Espagne, au Portugal, en France et en Egypte, soulevant partout la plus vive admiration. Une transformation aussi s’était opérée dans son genre de talent.
« Ermete Novelli, écrivais-je à la suite de représentations auxquelles j’a.vais assisté à Barcelone et à Valence, est avant tout un artiste de composition, et je veux dire par ce mot un de ces artistes dont Paulin Ménier, dans le drame, Bouffé dans la comédie bourgeoise, Brasseur père dans le genre caricatural, nous ont laissé les traditions. C’est une nature artistique par excellence, tour à tour dramatique ou comique à volonté, mais entrant toujours de pied en cap dans la peau de son personnage. Autant de créations, autant de types absolument distincts. »
M. Parmenio Bettoli, dans un article très
documenté sur Ermele Novelli *, nous a expliqué comment s'est opérée cette transformation. Dès le début, nous dit-il, Novelli ne s’était fait connaître que par des rôles comiques ridicules, grotesques, avec des pochades traduites du français : Trois femmes pour un mari , la Famille Pont- Biquet , toutes les pièces à charge faisaient partie de son répertoire. Mais lui, dans sa conscience d’artiste, se sentant capable de beaucoup plus, voulut aborder le drame, et s’attaqua au Nerone de Pietro Gossa, et à la Morte civile de Paolo Giacometti. La tentative était audacieuse, et le public, pour si intelligent qu’il soit, ne consent guère à ce que celui qui le faisait rire hier 1 ’émeu\te ou l’épouvante aujourd’hui. C’est ce qui arriva tout d’abord : sous les traits du tyran de Rome l’on ne voulait voir que l’Alcade des Premières armes de Richelieu , et sous la barbe hirsute du galérien, échappé du bagne l'on devinait la face bouffonne de Pinteau du Député de Bomhignac. La critique fut féroce, et on fit presque un crime à Novelli d'oser toucher à la Morte civile après les triomphes de Salvini.
« Je me rappelle toujours qu’un soir, nous dit M. Parmenio Bettoli, après une représentation de ce drame et pendant l'entr acte qui précédait
* Emporium , mai 1899, Institut italien d’arts graphiques, Bergame.
Ermete Novelli dans le monologue la Macc/tina per volave.
(Album Yambo.
le vaudeville final, Novelli monta dans ma loge, encore tout maquillé, habillé en Corrado, tel qu'il était enfin, pour se défendre les larmes aux yeux contre ces attaques sans pitié. — Il faut donc alors, me disait-il, que je sois condamné aux pochades forcées à perpétuité ? Est-ce que Paolo Giacometti, en créant le personnage de son protagoniste, l'a forcément voulu colossal et gigantesque, tel que nous le donne Salvini ? Et si celui-ci est inimitable dans l’interprétation de ce personnage, cela veut-il dire que la Mode civile est une pièce interdite à tout autre? »
Novelli répondit à ces attaques en montant tour à tour : le Drame nouveau, de Tamaio y Bans (Estebanez) ; Louis XI , de Casimir Delavigne; le Pain d'autrui , de Tourgueneff ; Hamlet , Othello, et ce Marchand de Venise dans lequel à Paris même il fut proclamé sans pareil.
La critique était déconfite, et comme il fallait bien lui reprocher encore quelque chose, on lui fit un crime de ne jouer que des pièces « exotiques », c’est-à-dire non italiennes. Je me suis déjà expliqué là-dessus et j’y reviendrai bien volontiers toutes les fois que des artistes de valeur, comme Novelli, seront mis en cause. Où voulez-vous que ceux-ci aillent chercher leurs pièces ? Nous venons de voir que dans Nerone et dans la Morte civile on lui en voulait de ne
pas égaler certains de ses devanciers. Alors indiquez-lni un répertoire. Depuis un an que je •fréquente les salles de spectacles italiennes, je n’y vois que des chutes toutes les fois qu’on y donne une pièce du cru, et je vous faisgrâce des théories impossibles de la nouvelle école dont le public ne se soucie guère.
Nous avons un proverbe populaire qui dit que « sans lapin il est bien difficile de faire une gibelotte ». Sans répertoire moderne italien — je ne nie pas les rares exceptions, bien entendu. — il est bien difficile à Novelli de ne pas faire de fréquents emprunts aux littérateurs d’à côté.
NOVELLI A PARIS
Novelli au physique. — Ses qualités mimiques. — La souplesse de son talent. — Directeur et metteur en scène. — Ses hésitations pour venir à Paris. — Représentations à la Renaissance. — Opinion de Francisque Sarcey et d’Henry Fouquier. — Jalousie de Th. Barrière. — Le Père I.ebonnard. — Ce qu’en dit M. Jean Aicard. — Mmo Giannini. — Michel Perrin. — Boudé et Novelli. — Novelli dans le répertoire de Shakespeare. — Schylock ou' le Marchand de Venise. — Novelli officier de l’Instruction publique. — Accueil des artistes parisiens. — Les adieux.
Ermete Novelli n’a pas seulement l’intelligence scénique au plus haut degré, il a pour lui le physique qui convient au théâtre : il est grand, élancé, de belle prestance, ni trop gros, ni trop maigre ; il n’est pas joli, loin de là : son nez est fort, sa Louche est grande. Mais son visage est ouvert, sympathique ; la mobilité surprenante de ses traits en fait un mime de premier ordre avant d’en faire un comédien, et c’est bien le trait distinctif de l’école de comédie italienne que nous avons été à même de constater. Ses yeux sont vifs, animés. Mais ce qui est tout à fait digne de remarque, et que nous ne sommes guère
habitués à trouver chez nos artistes français qui se consacrent uniquement à un genre, à un emploi , c’est qu'il sait, à volonté, être grotesque, comique, sentimental, passionné et tragique, de telle sorte que celui qui fut tout à l’heure le farouche Othello viendra vous faire rire jusqu’aux larmes en imitant dans son Condensiamo , et avec une scrupuleuse exactitude, le jeu, la voix, les attitudes d’Ernesto Rossi, Tommaso Salvini, Flavio Andô, Edoardo Ferravilla et même d’Eleonora Duse.
Ernesto Rossi, nous affirme M. Parmenio Bettoli1, avait l’habitude de dire qu’il considérait Ermete Novelli comme le meilleur, le plus complet des artistes dramatiques italiens militants. Dans Novelli, outre l’acteur parfait, il y a encore le directeur sagace et expert, consciencieux, large, désertant toute espèce de mesquinerie. Animé du feu sacré, d’une activité infatigable, il ne joue pas seulement tous les soirs, mais il assiste aux répétitions ; il est un professeur habile, un metteur en scène intelligent. C’est le seul chef de troupe comique en Italie qui ait donné des représentations sans souffleur (!), chose véritablement prodigieuse ici, où, vu la variété du répertoire, le souffleur a l’habitude
‘ Emporium , vol. IX, n° 53, p. 353.
Ermete Novelli dans le rôle d'OUiello.
Photographie Sciulto, Gènes.
NOVELLI A I>ARIS
souvent de lire tout haut toute la pièce, ce qui est d'un effet déplorable pour les premiers rangs des fauteuils.
Acclamé en Amérique, en Espagne, au Porr tugal, Novelli avait depuis longtemps grande envie de venir à Paris... et n'osait pas. Bien plus, il ne connaissait même pas la capitale de la France. Le bon accueil fait à sa camarade EleonoraDuse l'encouragea. Se trouvant à Lisbonne, il laissa sa troupe quelques jours, alla faire un voyage d’exploration, s’entendit avec S ara b Bernhardt pour la location de la Renaissance, et retourna au Portugal. Ainsi furent jetées les bases d'une première série de représentations. On sait de quelle façon celles-ci réussirent. Mais elles avaient été jugées, d’un avis unanime, de trop courte durée. C’est alors que Sarah Bernhardt qui, à son tour, entreprenait une tournée en Italie, en décembre 18(.)8, proposa à Novelli de lui céder de nouveau la Renaissance pendant ce temps.
Cette seconde apparition parmi nous fut considérée comme triomphale.
« Novelli, l’excellent artiste italien, écrivait Francisque Sarcey1, nous est revenu avec sa troupe. Il nous a donné pour entrée de jeu le
' Feuilleton du Temps, du 12 décembre 1898.
Pain d'autrui , un drame en deux actes d’Ivan Tourgueneff, traduit ou plutôt adapté pour la scène italienne, et Jalousie, petite comédie en un acte, de Théodore Barrière. Nous avons admiré encore cette fois, comme nous l'avions fait l’année dernière, ce prodigieux don de mimique qui fait de Novelli. dans un pays où tous les artistes sont nés mimes, un comédien hors ligne... Ce n’est pas seulement le masque qui chez Novelli est significatif; tout le corps parle, si l'on peut s’exprimer ainsi. Il a, quand il joue le vieillard bafoué du Pain d'autrui , des attitudes humiliées et navrées qui sont admirables.
« Je crois bien qu’il préfère le drame ; je l’aime mieux dans le vaudeville. Sa figure a des expressions d’un comique irrésistible. La petite pièce de Barrière. Jalousie , n’est pas des meilleures. Elle m’a plus amusé, grâce à lui, en italien qu’en français. »
A rapprocher de cette appréciation celle d’Henry Fouquier 1 : « Le Pain d'autrui de Tourguenetf doit les trois quarts de l’effet produit sur le public au merveilleux talent qu’a montré M. Novelli: bien secondé par des acteurs qui sont, je le dis une fois pour toutes, pleins de naturel, M. Novelli a été de premier ordre dans
1 Figaro, 4 décembre 1898.
NOVELLI A PARIS
ce rôle si varié où l’humilité, l’orgueil, la révolte, la soumission, la tendresse, se succèdent dans son âme, et se traduisent en ses jeux de physionomie. Cette exécution serrée, très habile en son apparente simplicité, offre un intérêt considérable à tous les amateurs de théâtre, et qui trouveront à la Renaissance matière à très curieuses comparaisons à faire entre nos artistes et M. Novelli. Un des grands mérites de celui-ci, je l’ai déjà noté, c’est la variété de son talent. Il en a donné une preuve de plus ce soir, en jouant, après la pièce de Tourgueneff, une légère comédie de Barrière, Jalousie , où il a montré un naturel et une belle humeur tout à fait charmantes. » Décidément — au risque de rééditer une vérité de M. de La Palisse — l’interprétation d'une pièce par un artiste hors ligne l’illumine d’un feu nouveau que l’auteur souvent même n’avail pas songé à y mettre, ou n’avait pu communiquer au public d’une façon assez claire. Voyez cette Jalousie de Barrière : Francisque Sarcey, qui ne comprenait pas un mot d’italien, avouait avoir éprouvé plus de plaisir — grâce à Novelli — à l’entendre en italien qu’en français. Mais où le cas est encore bien plus sensible, c’est pour ce qui concerne Papa Lebonnard de Jean Aicard, pièce jouée une fois à Paris au Théâtre Libre, alors qu’elle était jouée en français, et ressus-
cilée des morts grâce à Ermete Novelli. jouant la même pièce en italien devant des Français.
L’auteur s’en est expliqué d’ailleurs à M. Jules Huret 1 . Le Père Lehonnard , tel est son titre en français, fut reçu à l’unanimité à la Comédie- Française en 1886, puis répété deux ans plus tard pendant un long mois.
Finalement l'auteur, lassé par la mauvaise volonté et la « non-confiance » de M. Got (c’est toujours fauteur qui parle) dut la retirer. Reçue d’emblée par M. Antoine, directeur du Théâtre Libre, elle fut jouée une fois en 1889. Auguste Vitu enregistra son succès, mais ce fut tout. Achetée par un imprésario italien, elle devint l’œuvre de prédilections de Novelli. Il la trouve traite, dit-il, « pour sa peau, pour ses nerfs, son Caractère et son cœur ».
Nous laisserons la parole à Jean Aicard t « Novelli a développé surtout dans le personnage la force qui contient le secret, la volonté. On sent des colères sourdes qui couvent sans cesse, sans cesse prêtes d’éclater. L’effort du personnage est constant. Les douces malices deviennent des ironies mordantes, pour lui seul, mais mordantes, âpres, cruelles. 11 a de vraies rancunes contre tous les pharisiens, ce néo-chrétien. Il est
' Figaro , 8 juin 1898.
M»» Giannini.
1 holographie Sciutlo. Gènes
NOVELLI A PARIS
tout prêt, à tout moment, à prendre l'un d'eux au collet — son fils, son fils surtout ! Et, en effet, au troisième acte, au lieu de lâcher le mot en détournant ses regards de l’effet produit, il bondit au contraire sur Robert, et c’est en plein visage, en le tenant par les épaules, qu’il lui crie : « Assez, bâtard ! » Que vous dirai-je ? Depuis que je vais au théâtre, je n’ai rien vu de plus magistralement exécuté que Lebon/tard par Novelli. Je ne parle pas de mon œuvre ici, bien entendu, mais de l’interprétation d'une œuvre, de la mise en vie d’un personnage. »
Puis, M. Jean Aicard rend hommage à l’ensemble de la troupe, tout à fait homogène, au premier rang de laquelle brille l’aimable Mrae Giannini que j'ai applaudie tant de fois en Espagne.
Une des pièces dans lesquelles je fus à même d'apprécier l’immense talent de Novelli, fut ce Michel Perrin que j’avais pu voir encore joué par Bouffé alors que Montigny avait imaginé de donner des matinées de vieux répertoire au Gymnase. Bouffé m’avait causé une impression très vive dans ce rôle, malgré ses quatre-vingts ans, et son tremblement de mains perpétuel. Novelli m’y parut aussi parfait, aussi naturel.
M. Henry Fouquier, qui est de notre avis, a parfaitement établi cette comparaison 1 : « La * Figaro , 19 juin 1898.
pièce, charmante, écrit-il après avoir vu Novelli dans ce rôle, m’était connue. Aussi le grand intérêt de la soirée a-t-il été pour moi la comparaison entre la manière de Bouffé et celle de M. Novelli qui est excessivement remarquable dans le personnage de Michel. Entre ces deux manières, il y a de frappantes analogies, mais aussi des nuances sensibles. Bouffé était un acteur qui arrivait à imposer un type par la perfection constante de détails accumulés, et qui créait l’émotion par l’insistance savante sur les effets. L’artiste qui, plus récemment, s’est le mieux rapproché de lui. me parait être Mme Chaumont. M. Novelli a également ce soin du détail. Mais il y ajoute une heureuse recherche du naturel, et il arrive, dans Michel, à donner une extraordinaire impression de simplicité et de bonhomie. En quoi il est de l’école de Bouffé — qu’il ne doit pas avoir connu, — et de certains de nos artistes d’autrefois, c’est par la recherche de la vérité typique du personnage représenté et la puissance de créer des types très divers. »
Les représentations du mois de juin 1898 avaient été forcément courtes ; celles de décembre durèrent tout le mois, et l’on put alors apprécier Novelli dans le répertoire de Shakespeare.
« M. Novelli nous a donné Shylock [ou le Marchand de Venise), écrit M. Henry Fouquier. La
Ermete Novelli dans le rôle de Shylock. Photographie Sciutlo, Gônes,
NOVELLI A PARIS
soirée a été délicieuse, et le succès très grand. M. Novelli a été absolument supérieur dans ce rôle de Shylock, où le comique et le tragique se confondent, où la passion la plus intense doit se montrer, mais en gardant l’expression réaliste, où les sentiments arrivent au plus haut degré d’intensité, sans perdre la forme surhumaine de l'héroïsme... Je ne saurais dire à quel point il est intéressant pour les amateurs de théâtre et pour les artistes de le voir dans ce personnage... J’ai trouvé à ce spectacle une des plus vives satisfactions que le théâtre m’ait données. »
Francisque Sarcey, sous la signature de Sganarelle, fait quelques restrictions pour l'interprétation d 'Othello h 11 a trouvé Novelli trop réaliste : « c’est un moricaud horriblement jaloux ». Mais en revanche, il le trouve « admirable » dans Shylock : « Là encore, nous dit-il, cédant à son tempérament d’artiste, il fait de Shylock un juif sordide, oblique et rancunier, aux allures louches, au regard mauvais. Lorsque, assis par terre, il repasse son rasoir sur sa babouche, il est effrayant. »•
Novelli voulut clore la série de ses représentions à la Renaissance par Papa Le honnartl , « celui de tous ses rôles qu’il nous a joués où
’ Le Temps, 29 décembre 1898.
il est le plus parfait », de l’avis de Sarcey. Une avalanche de bouquets et de gerbes de fleurs s’abattit sur la scène au milieu d’ovations enthousiastes. Dans sa loge, une quarantaine de jeunes gens et de jeunes filles du Conservatoire étaient venus lui présenter des fleurs en témoignage de leur admiration. Novelli, tout ému, les embrassa en les remerciant et en leur recommandant d’aimer l’art pour l’art. Et parmi les personnes qui assistaient à cette manifestation se trouvait Mounet-Sully que Novelli avait chaleureusement applaudi à la matinée du dimanche précédent à la Comédie-Française, dans OEdipe- Roi. Déjeuner chez Marguery offert au comédien italien par les premiers de nos artistes, palmes d’officier de l'Instruction publique remises par M. Jules Claretie au nom du Gouvernement français, rien ne manqua donc à la gloire du « grand Ennete » à qui le Directeur de la Comédie-Française écrivait : « Vous avez été un Hamlet admirable, admirable, admirable ! »
Amis et admirateurs se pressèrent encore à la gare de Lyon pour le saluer une dernière fois, et Novelli. visiblement ému, partit en déclarant qu'il n’oublierait jamais l’accueil qu'on lui a fait à Paris, ni surtout la sympathie dont il fut entouré par les plus grands artistes parisiens.
Reconnaissance de Novelli envers les artistes français. — Réflexions de M. Parmenio Bettoli. — Novelli grand officier de la Couronne d’Italie. — Il expose aux souverains ses projets de fondation de la Maison de Goldoni. — Difficultés de l’entreprise. — Les dessins de Yambo. — Novelli dépeint par lui-même. — Sa retraite de Venise. — Sa passion pour les bibelots. — Jugement porté sur la Duse et sur Novelli par M. Gustave Larroumet.
Il ne les oublia pas, en effet. A peine de retour à Rome, il faisait décerner àMounet-Sully, doyen de la Comédie-Française, la croix de chevalier de la Couronne d’Italie; puis, quelques jours après, recevait avec une bonne et sincère camaraderie Silvain et sa troupe qui faisaient une tournée en Italie avec Louis XI. Le bruit de ses succès était allé jusqu’à la Cour, et le Roi qui pourtant s’occupe peu des choses de théâtre, la Reine qui s’y intéresse très vivement, l’avaient fait appeler au palais.
« Les triomphes de nos artistes dramatiques à l’étranger, a dit avec beaucoup de sens M. Parmenio Rettoli, ne sont ni sans signification ni
sans importance, car ils servent, aujourd’hui comme jadis, à faire voir d’une façon évidente un des côtés de la puissance géniale de notre peuple. Les triomphes remportés autrefois par Adélaïde Ristori préludèrent à l’aide puissante que les Français nous prêtèrent pour notre guerre de rédemption de 1859; ceux de Novelli ont été aujourd’hui la préface du nouvel et inattendu accord franco-italien, de l 'entente cordiale qui resserre de plus en plus les liens entre les deux nations sœurs. Et voilà pourquoi les artistes dramatiques, quand ils sont vraiment grands, lorsqu’ils savent imposer admiration et respect, peuvent rendre de signalés services à leur patrie. >/
Ermele Novelli fut créé grand officier de la Couronne d’Italie (il était déjà commandeur), et dut raconter aux souverains, qui se firent un plaisir de l'interroger longuement, toute sa joie, toutes ses émotions, non pas tant pour lui-même que pour l’art italien dont il est si fier. Il ajouta deux mots au sujet de l’avenir, et confia à Leurs Majestés son projet de fonder d'une façon définitive à Rome, à l’instar de la maison de Molière, un théâtre que l’on baptiserait la Maison de Goldoni.
Un soir déjà, dans un banquet donné en son honneur, Novelli avait lancé cette idée grande et noble. Les uns la ramassèrent avec empres-
sement, les autres se hâtèrent de la critiquer. Ermete Novell)', qui sait vouloir, n'en continue pas moins à fixer la date d'ouverture de sa Maisonde Goldoni , à Rome, au 1CP décembre 1900.
Vous avez déjà deviné ce dont il s’agit.
Afin de mettre fin à cette vie nomade à laquelle tout comédien italien est voué — la plupart du temps dès sa naissance, puisque cet art s’exerce ici de préférence de père en fils, — Novelli veut fixer à Rome une troupe stable, qui donnerait des représentations dans le même théâtre — non pas toute l’année, ce serait trop beau — mais pendant six mois de l’année, pendant l’hiver. Les six autres mois, la Maison de Goldoni se mettrait tout simplement en voyage, comme un vulgaire Odéon.
Suffit-il à présent, pour mener à bien ce projet, d’avoir un acteur de grand talent et une excellente troupe d’ensemble ? Il est permis au moins d’en douter, jusqu’au jour où l’on aura prouvé que le seul public romain est capable de remplir pendant six mois la même salle pour y voir jouer la même troupe.
Et puis, Rome ! Je sais bien que c’est la capitale politique. Mais la plupart des étrangers qui viennent à Rome y viennent bien plutôt pour visiter le Vatican et Saint-Pierre, les basiliques et les musées, et je crains bien que dans cet élé-
ment flottant n'abondent pas précisément ceux qui s’intéressent à l’art de Novelli.
« Je poserai simplement la première pierre de l’édifice, » a coutume de dire assez modestement le nouveau grand officier de la Couronne. A merveille. et je souhaite de tout mon cœur que l'entreprise réussisse. Mais relisez l’histoire que j’ai déjà contée quelque part 1 , du Théâtre espagnol et de la courageuse entreprise de Mme Maria Guerrero à Madrid. Enltalie, comme en Espagne, tous les comédiens, toutes les comédiennes de valeur, sont chefs de troupe. Alors il est permis de se demander comment se recrutera le personnel de la nouvelle Maison de Goldoni.
Le mécanisme actuel de notre Comédie-Française a pu séduire Novelli au cours de ses voyages à Paris. Mais s’est-il bien rendu compte que ces rouages ont plus de deux siècles d’existence, et que, malgré tant de précautions prises, lamachine
ne pourrait fonctionner un seul jour si l'Etat ne lui allouait pas chaque année une grosse subvention.
N’escomptons pas l’avenir. Contentons-nous de voir en Novelli le charmant artiste qui nous fait passer de si belles soirées quand nous avons la rare chance de le rencontrer sur notre
' Théâtre en Espagne.
Ermete Novelli. Caricature (Album de, Yainbo.)
route, chose plus difficile qu’on ne peut se l'imaginer, même en Italie, car ce diable d’homme disparaît, tout à coup de la circulation, et il faut acheter des journaux de théâtre pour savoir qu’il a donné deux représentations ici, trois là-bas, n’oubliant même pas les villes de troisième et quatrième ordre où il fait salle comble. Je ne connais pas d’étoile pjus filante.
Le fils de Novelli étant dessinateur, celui-ci nous a gratifiés, sous le nom de Tambo, d’un album humoristique où le père est représenté sous toutes ses faces. Mais n’en pouvant reproduire ici les 100 dessins, nous nous contenterons d’en tirer ce portrait ft moral » tracé par l’intéressé lui-même :
« Mon extérieur vous le connaissez; si, j'en conviens, maman nature n’a pas été prodigue pour moi de faveurs... en songeant qu’elle pouvait se montrer encore plus avare, je me contente de ce que j’ai reçu d’elle, et je vais mon chemin ; vous pensez bien que depuis le temps je m’y suis fait, — comme le public.
« Quant à l’intérieur, la médaille a peut-être un meilleur revers. Le cœur est très tendre, mais dès qu’il s’aperçoit qu'on le trompe, il a des battements de bête fauve. C’est la véritable expression ! Esprit prompt, très audacieux ; minutieusement observateur; mémoire très facile pour
retenir, mais aussi prompte à oublier... spécialement les méchancetés d’autrui. Nerveux et défiant comme un chat, affectionné comme un chien.
« La fortune des autres ne m’a jamais fait envie, mais la trop grande facilité avec laquelle j’exprime mon opinion — l’a [ait croire plus d’une fois. — Aussi prompt au bien qu’incapable au mal ; ignorant de la valeur de l'argent que j'ai si souvent dépensé sans compter, et souvent aussi... sans posséder !
« D'humeur triste, bien que tout le monde ait toujours cru le contraire; mais facile à devenir . gai si je me trouve en compagnie sympathique.
« Quatre grandes passions : l’art, la patrie, les antiquailles... et les ciseaux avec lesquels je me coupe moi-même les cheveux.
« Je me promène peu, et de préférence quand il pleut; j’ai horreur de faire des visites... et quelquefois à mon détriment. »
Et pour terminer la confession :
« Je finis ici, parce que le portrait me semble ressemblant. Comme acteur je n’ai peut-être pas dit grand’chose, mais par malice. De cela les critiques s’en sont chargés, et s’en sont si bien chargés !
«Si je me retire du théâtre, c’est-à-dire lorsque j’aurai mis de côté un petit million — ô douce et
lointaine espérance ! — alors j’écrirai mon histoire détaillée, et je dirai la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ; mais pour à présent — acqua in bocca — et en avant ! »
— Sur trente-deux millions d’habitants qui
Ermete Novelli rentrant à Venise, chargé de bibelots.
(Tiré de l'album Yambo.)
peuplent l’Italie, disait un jour son fils, qui est un aimable fantaisiste, vingt millions ont échangé quelques mots avec papa, et sur ces vingt millions, au moins sept — ou huit — peut-être ne uf — mettons dix! — l’ont affligé... de manuscrits.
Aussi n’y a-t-il qu’un seul endroit, et encore! — où Erniete Novelli puisse jouir une ou deux fois par an d'une tranquillité relative. C’est dans sa jolie maison de Venise dont il a su faire un musée. Elle est située sur un canal, non loin de Saint-Marc, et tout y respire une paix solennelle.
Dans cette retraite, Novelli ne lit rien, n’écrit rien. Il y reçoit ses amis, affectueusement. Il considère avec amour ses bibelots. Il court dans le jardin, il descend à la cuisine, il remonte sur le toit, il va voir ses plantes, s’impatiente si elles ne poussent pas assez vite. Puis il va taquiner le piano, faire pleurer l’harmonium, causer avec ses perroquets, repasser en revue ses antiquités, voir son puits du xvi6 siècle, et ne veut rien savoir du reste du monde. Tableaux anciens et modernes, statues, bustes, éventails, miroirs, meubles artistiques, boutons de strass, ornements de sauvages, minéraux, médailles, croix et plats d’or, rapportés de ses incessants voyages, sont là jetés à profusion, comme en désordre, et pourtant disposés avec une science profonde.
Là, vraiment, pendant quelques jours, Ermete Novelli est heureux, en attendant que, Juif errant de l’art, il reprenne ses courses vagabondes à travers le monde.
Nous ne laisserons pas Novelli — pour qui l'on pourrait nous accuser d 'emballement —
La partenza