‹ Le théâtre en ItalieChapitre 39 sur 51 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Crispi. — Comme je serais heureux d’aller aussi en Espagne ! Novelli. — Vous n’y êtes jamais aile?

Crispi. — Non, mais j’y ai bâti beaucoup de . châteaux.

(Album Vambo.)

la maison de goldoni

sans rappeler enfin la façon magistrale dont il a été jugé par M. Gustave Larroumet. Ce sera notre mot de la fin pour tout ce qui concerne le futur fondateur de la Maison de Goldoni.

« Fait d’intelligence et d’étude, le talent de Novelli est aussi italien dans son .genre que l’était celui de la Duse, où la nature l’emportait sur l’art. La Duse vivait ses rôles, Novelli joue les siens; à eux deux, ils représentent deux faces de leur génie national...

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« La Duse est venue nous montrer comment la nature et la sincérité peuvent primer l'art, ou plutôt comment un certain genre de sincérité et de nature est le plus haut degré de l'art. Novelli vient de nous montrer comment l’art peut donner l’illusion de la sincérité et du naturel, comment il force la nature jusqu’à produire l’émotion la plus profonde. L’art étant un mélange de naturel et d’étude, l’acteur et l’actrice ont été diversement et également artistes. Leurs camarades français auront un grand profit à les voir tous deux.

« Surtout ils apprendront par cette comparaison à rester eux-mêmes. Je ne conseillerais à aucun d’eux de les imiter. La Duse et Novelli

1 Les Adieux de Novelli (Figaro, juin 1898). Cet article, publié vers le 25 ou 26 juin, a donc étc écrit après le premier voyage qui précéda celui de décembre.

LE TllÉAÏRE EN ITALIE

jouent dans une langue rapide, sonore et coulante, qui exige des gestes et des expressions de physionomie nombreux et souples comme des indexions. Le français, plus sobre et plus ferme, n’admettrait pas une mimique aussi exubérante. Chaque langue a son génie, image du caractère national. L’art du comédien consiste dans l'accord du geste et du mot. »

Puis, après avoir rappelé fort heureusement que, pendant les deux siècles derniers, des troupes de comédiens italiens avaient joué à demeure chez nous, que Molière avait imité Scaramouche, et que le répertoire de Marivaux avait été créé par des Italiens, M. Larroumet conclut :

« Les malentendus politiques avaient relâché ces liens. Des indices nombreux prouvent qu’ils sont en train de se renouer. Ces jours derniers, au lieu de l’hostilité dont Cavcilleria rusticana de Mascagni avait dû triompher, la Vie de Bohême de Puccini rencontrait la faveur la plus accueillante. Cet hiver, le romancier d’Annunzio était l’hôte choyé de nos salons. La Duse et Novelli sont désormais adoptés sur nos théâtres. Quand il leur plaira de revenir, ils seront chez

eux. »

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Cent compagnies dramatiques. — Celles en dialectes, d'opérettes et de variétés. — 2:20 entreprises. — Variété du répertoire et pauvreté delà mise en scène. — Manque de fantaisie dans l'opérette. — Massacre des zarzuelas espagnoles. - — Une matinée à l'Alhambra de Milan. — L 'Exposition de Barcelone. — Le théâtre à Alba. — Les Conscrits. — La troupe de Mm0 Bèrtini. — Un budget à équilibrer. — Une divette phénoménale. — L’opéra à Asti et à Alexandrie. ■ — Le caféconcert. — Les miettes de l’art.

En Italie, le théâtre est partout : indépendamment des soixante et quelques troupes d’opéra qui ne travaillent guère que l'hiver ou pour la saison du « carnaval », comme on dit — car le reste du temps les ténors et barytons sans ouvrage se promènent de long en large dans la galerie Victor-Emmanuel, à Milan, siège principal des 37 agences dramatiques et lyriques que possède cette seule ville, — indépendamment de l’opéra dont nous n’avons pas à nous occuper ici, il y a donc exactement Cent Compagnies dramatiques ou de comédie, sept

en dialectes divers, vingt-quatre d’opérettes, vingt et une de « avec masques et variétés » et onze de marionnettes, soit en tout plus de 220 entreprises théâtrales, lyriques ou dramatiques toujours en voyage en Italie, et encore cette liste est-elle forcément incomplète, car j’ai dû, pour les compagnies dramatiques et d’opérettes, me servir de la liste des Compagnies « associées au journal le Piccolo Faust » et je sais qu’il en existe d’autres encore qui, voulant rester indépendantes de toute attache, ne figurent pas sur cette liste.

De ces compagnies, nous n’avons voulu faire connaître que les meilleures, naturellement, mais cela n’implique pas qu’il n’en existe pas beaucoup d’autres. Seulement, étant donnée la façon dont sont formées les principales compagnies, avec un acteur de valeur autour duquel viennent se grouper d’honnêtes médiocrités, je vous laisse à penser ce que peuvent être les autres troupes où les dites médiocrités se posent en chefs entourés cette fois de personnalités lamentables ou de nullités absolues. Le répertoire qui change chaque soir n’est jamais su, la mise en scène est nulle, archaïque ou grotesque : les salons (quels salons!) du moyen âge sont meublés avec des canapés Louis XV ; le vestiaire est... ce qu’il peut. De telle sorte que le pays

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qui a la bonne fortune de posséder des artistes hors de pair tels que la Duse, Tina di Lorenzo, Reiter, Novelli, Zacconi, Andô, Leigheb, Ferravilla, etc., est aussi celui où l’on assiste aux pires interprétations et aux plus épouvantables massacres... dramatiques. Mais le peuple est si passionné pour le théâtre qu’on dirait qu’il ne s’en aperçoit môme pas.

De ces troupes de troisième et quatrième ordre, à quoi bon parler? De même pour les représentations d'opérettes où deux ou trois sujets chantent assez bien, beaucoup mieux que leurs collègues de France, en général, mais à la façon de chanteurs d’opéra. La fantaisie du genre échappe absolument aux interprètes, les rôles comiques sont joués en charge à la mode des pitres de café-concert, d’où il résulte qu’un spectateur français aura toujours bien de la peine à se plaire à une représentation d’opérette italienne, dont les œuvres ne sont le plus souvent que des traductions des nôtres : Boccace, les P'tites Michu , la Périchole, la Mascotte , etc. Ce qui n’empêche pas que certaines de ces compagnies, telles que celles de Soarez et associés, ou Scognamilio Ciro ont acquis une véritable réputation dans ce genre.

Parfois, ce sont aussi des zarzuelas espagnoles que l’on veut acclimater. Pauvres zarzuelas

que j’ai un plaisir si vif à entendre en Espagne!

Quantum mutatm ab illo !

Oh! oui, combien changées! Non seulement la musique n’est pas jouée dans le rythme espagnol, ce rythme si pimpant, si leste, si pétillant, d’où ce charme si pénétrant, mais le démarquage est lourdement ou maladroitement fait, et c’est alors à n'y plus rien comprendre. Quiconque a vu une zarzuela en Espagne et la revoit en Italie est pris d’une forte envie de se sauver, à moins d’en pleurer. Que voulez-vous? Chaque nation a son génie propre ! Et vous n’arriverez pas plus à faire jouer et chanter une zarzuela par des Italiens que vous n’apprendrez à un e choriste italienne à se draper dans son châle ou à jouer de l'éventail comme une cigarière de Séville.

Une après-midi d'hiver, à Milan, j’avais échoué au Théâtre Alhambra. Les matinées du dimanche sont presque inconnues en Italie, je ne sais pourquoi, et je n’avais pas trop de choix. La troupe d’opérettes et de comédies musicales, conduite et dirigée par les frères Aristide et Francesco Gargano y donnait la première représentation de la Revue espagnole en 2 parties et 5 tableaux, traduction et réduction de G. Gargano, musique du Maestro Chueca, YEsposizionr

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di Barcellona , « dernier grand succès », disait l’affiche. L’Exposition de Barcelone? Onze ans de date ! Dernier grand succès ! Bref, passons. Ces jours-ci on affichait bien sur les murs de Milan' une vieille, vieille comédie de Labiche, avec cette mention : « Dernière nouveauté parisienne ». Ce sont faits courants.

Le théâtre Alhambra, situé un peu loin du centre, dans un passage industriel, avec une entrée fort déplaisante, est un théâtre populaire. Al’intérieur, il est très vaste et très sale. L’ornementation est en style mauresque (genre camelotte), d’où son nom. Les étages, en galeries, sont à des hauteurs extraordinaires. C’est dans ce théâtre que j’assistai jadis, il y a sept ans, à une représentation ultra-fantaisiste de la Belle Hélène, et à un ballet plus fantaisiste encore où le maestro qui conduisait l’orchestre brisa de rage son bâton. C’était le temps où des femmes absolument inexpérimentées dans l’art lyrique ou dramatique, mais couvertes de diamants vrais ou faux, payaient le directeur afin de pouvoir se montrer en public.

Aujourd’hui, c’est une troupe régulière qui fonctionne, mais quelle troupe ! Il n’y a guère qu’une actrice qui sache se présenter et chanter. O pauvre Exposition de Barcelone ! Qu’allait-elle faire en cette galère? ce n’est môme pas à raconter.

Un autre jour j’étais à Alba, petite ville du Piémont. Les affiches annonçaient pour le soir I Conscritti, les Conscrits, opérette en trois actes, paroles de L. Maresca, musique de Carlo Lombardo. La Compagnie était celle de Mme Emilia Bertini. Que faire à Alba par une soirée d’hiver? J’allai donc voir les Conscrits. Je trouvai un petit théâtre gentiment décoré, tout coquet, ce qui m’étonna un peu au sortir des couloirs qui m’avaient rappeléle dessousdes Arènes. C’estune salle intime où l’on est de suite chez soi. Il n’y a que deux rangs de fauteuils d’orchestre, mais comme il s’agissait ce soir-là d’une première, ces deux rangs étaient envahis littéralement par les officiers de la garnison. A titre de curiosité, les fauteuils d’orchestre coûtent 1 lire 50, les stalles ou posti distinti 1 lire. Les trois étages des loges sont occupés par la bourgeoisie, et au parterre. derrière les stalles, grouille assis et debout un public assez rude, le chapeau mou enfoncé sur la tête, les mains noires.

Toutefois, avant le lever du rideau, un problème se pose dans mon esprit au sujet de la recette que l’on peut faire avec des prix pareils et dans un si petit théâtre, et j’interroge mon voisin de stalle qui veut bien me répondre obligeamment :

— Autrefois, me dit-il, la ville donnait une

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subvention de cinq mille lires à une troupe d’opéra qui venait chanter deux opéras depuis Noël jusqu’au Carnaval ; mais vous comprenez bien, monsieur, deux opéras, toujours les mômes, ça fatigue. Alors, on ne revenait pas toutes les fois, et la Compagnie privée de recettes se tirait assez mal d’affaire. Le Conseil municipal décida défaire autrement. Les 5000 lires sont toujours votées, mais on les divise. Nous n’avons plus l’opéra, c'est vrai, mais nous avons la comédie plus longtemps. Ainsi, sur ces 5 000 lires, cette Compagnie-ci en touche 1500.

— J’entends bien : 1500 lires de subvention, plus la salle et l’éclairage, sans doute.

— La salle, oui ; l’éclairage, je ne sais pas. continua mon compagnon. Et puis la troupe paie les musiciens, c’est bien le moins. Maintenant, il y a les faveurs accordées aux actionnaires ou propriétaires de la salle. Ceux-ci ont droit au premier rang des loges, et ne paient que le droit d’entrée : 0 fr. 70 centimes.

— Donc, récapitulons : deux rangs de fauteuils à 1 lire 50. un rang de stalles à 1 lire ; un parterre à 0 lire 70 centimes, un premier rang de loges qu’on ne paie que 0 lire 70 centimes, et tout le reste qui paie 1 lire, 0 lire 70, 0 lire 50, 0 lire 40 centimes !

Le problème n’était toujours pas résolu.

Voilà pourquoi, sans doute, Ton joue comme ce soir des pièces inconnues, compilations indigestes qui n’exigent que peu ou pas de droits d’auteur, et malgré tout celaqui paie les appointements de la troupe et les costumes, qui étaient très propres et très frais?

J’ai raconté, dans le Théâtre au Portugal, une soirée passée dans un petit théâtre de Lisbonne, oii l’on jouait le Régiment vermeil. Je ne veux pas me répéter. Les Conscrits de ce soir sont les cousins germains des soldats du Régiment vermeil. L’auteur (!) s’inspirant de la Grande- Duchesse , de Champignol malgré lui , des Vingt, huit jours de Clairette , d’un acte de Marri zelle Nitouche et du Ccibo primero , a voulu mettre en scène des conscrits ineptes, des chefs grotesques, des femmes en maillot. Quant au maestro, il s’est contenté de coudre les unes au bout des autres des réminiscences de cafés-concerts, si bien que Y œuvre se termine sur l’air de la classique ineptie :

Mam’zelle Anastasie Qu’il est beau vot’ lapin,

C't’année’ s’il fait des p’tits Faudra m’en garder-z-un.

Mais ce qui est inoubliable c’est la silhouette (plan, coupe, profil et élévation) de la directrice

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en maillot ! Jamais je n'ai vu au théâtre pareille monstruosité. Le public d’Alba y était fait sans doute, car il n'avait pas l’air d'y faire attention. L’éléphant du Jardin des Plantes en maillot, en comparaison, aurait été regardé comme un sylphe.

Dans d'autres villes, c’est l’opéra qui tient la corde toute la saison, de Noël au Carnaval. Asti se contente d’un seul opéra, le Mrfïstofele de Boïto.que les gens vont entendre trois fois par semaine pendant deux mois. A Alexandrie, c’est Bohème de Puccini. A Savone, on a passé l’hiver avec deux opéras.

Restent enfin les cafés-concerts. Mais le .caféconcert tel qu'il est compris en France n’est pas — heureusement — encore connu en Italie.

Le café-concert italien, c’est en général un café de la ville, où, moyennant une augmentation de 10 centimes sur la consommation, on voit apparaître sur une estrade dans un coin de la salle une ou deux chanteuses italiennes et un couple napolitain. On n’en demande pas davantage.

Dans les grandes villes, à Turin (CalYe Romano), à Milan (Eden et Stabilini), ce sont des espèces de salles de théâtre avec une galerie. De 9 heures à 1 1 heures on y entend trois symphonies, deux chanteuses dont quelquefois

une Française, et l'on y assiste aux culbutes ou jongleries de deux acrobates. Et c'est tout. Ces endroits., qui n’ont rien à voir avec l’art dramatique, sont fréquentés par les snobs de l’endroit, et sont chaque soir le lieu de rendez-vous fixe des petites dames.

Dans les petites villes, c’est un divertissement à la portée des sous-officiers de la garnison. A part une Anglaise égarée à San-Remo et qui chantait fort drôlement, plutôt pour son plaisir que par métier, je n’ai jamais rien vu digne d’être mentionné ; à Alexandrie, dans une cour vitrée, ce sont encore deux chanteuses, un chanteur, un pianiste. L’une des chanteuses, fort décemment habillée, chante avec quelque goût, mais son répertoire ne dépasse guère les refrains de caserne : « Le capitaine sur son cheval... », ou autres chansons du même tonneau. A Asti, le café du Sport, surnommé par les habitants le café Sporco , ce qui ne veut pas dire quelque chose de propre, est fréquenté par les soldats et les paysans. Les sous-officiers entourent l'estrade, sur les bords de laquelle ils posent leurs verres. « Il est défendu, dit un écriteau, de reprendre en chœur. » Une assez belle fille, une Romaine, vient chanter. Elle est atrocement enrouée. Ses toilettes sont convenables. Elle chante comme sa camarade d’Alexandrie : « Le

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capitaine sur son cheval... » L’autre chanteuse annoncée ne viendra pas. Elle est malade : — On leur a donné des chambres trop froides, me dit le garçon.

Un petit baryton napolitain comble la lacune. Il est bien mis, mais il est tout petit et pas beau.

Ce sont les miettes de l’Art... Que voulezvous ?

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