‹ Le théâtre en ItalieChapitre 51 sur 51 · L’ « AMIGO DE TUTI », DE M. CARLO BERTOLAZZI LE THEATRE PIÉMONTAIS · texte numérisé non relu

L’ « AMIGO DE TUTI », DE M. CARLO BERTOLAZZI LE THEATRE PIÉMONTAIS

Tentatives modernes du Théâtre Vénitien. — L 'Honorable. Campodarsego de L. Pilotto. — h'Amigo de Tuti de Carlo Bertolazzi. — Un auteur milanais qui écrit en dialecte vénitien. — Les dialectes et les types populaires. — Goldoni. Gallina, Labiche. — Compte rendu de la pièce. — Fidèle reproduction d'un café de petite ville. — Sior Alessandro. — Morale amère. — Critique milanaise. — Excellente interprétation : F. Benini, A. Mazzetti, M6 Benini Samb'o, A. Dondini Benini, L. Zanon Paladini. — Le Théâtre Piemontais. — Une mystification.

Ne pouvant éternellement jouer de l’ancien répertoire, F. Benini fait appel aux aute’urs modernes pour redorer un peu le blason de son théâtre Vénitien. J'ai assisté à quelques-unes de ces tentatives, mais beaucoup ne dépassent pas une bonne moyenne, y compris Y Honorable Campodarsego , comédie- vaudeville de Libero Pilotto, où l’on voit un député nouvellement élu quitter un intérieur mesquin et provincial pour venir mener la grande vie à Borne en attendant qu'il y soit relancé par sa famille. Ce sont des choses que l’on connaît par cœur avant de les

avoir vues. Quand enfin un auteur qui jusqu’à présent n’avait pas écrit en dialecte vénitien se hasarda à se présenter au public avec l 'Amigo de Tuti(YAmi de tout le monde). Cette fois, comme le vieillard qui assistait à la première représentation des Précieuses ridicules , nous pourrions nous lever sur notre banquette et crier à l’auteur : Bravo ! bravo ! Voilà de la bonne comédie !

Benini nous arrivait de Turin avec la pièce nouvelle et l’on ne se gênait guère pour dire dans les journaux que Y Ami de tout le monde y avait remporté un très vif succès. Pour quiconque connaît Milan, cela voulait dire en toutes lettres : « Attention ! Méfiez-vous ! Il ne s’agit pas d'accepter ici, comme ces Turinais, tout ce que l’on veut nous faire avaler ! » Il n’en fallait pas davantage pour que le Théâtre de la Commenda refusât du monde au guichet. Le cas se compliquait de ce que le jeune auteur avait précédemment écrit avec succès des pièces en dialecte milanais.

Je sais qu’un pur Français qui lira ces lignes, passablement agacé par la répétition de ces mots : dialectes piémontais , milanais , vénitien , sans parler des autres, finira par fermer le livre en disant :

— Enfin, où veut en venir l’auteur avec ses

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dialectes? Est-il en Italie ou n’y est-il pas? Alors s’il est en Italie qu’il me parle du théâtre italien et qu’il me laisse tranquille avec ses dialectes !

— Mais, cher monsieur, je ne fais que cela depuis 300 pages, vous parler du théâtre italien. Je ne puis pourtant pas nier qu’il existe à côté d’autres théâtres en dialectes, et, détail caractéristique, je ne puis vous laisser ignorer que des auteurs de talent, comme celui-ci, qui pourraient se contenter d’écrire fort bien dans leur belle langue italienne, la langue toscane, la classique, s’amusent à écrire tantôt en milanais, tantôt en vénitien, surtout lorsqu'il s agit de rendre des types bourgeois ou populaires que le public s’étonnerait d’entendre parler autrement. Vous qui ne vous servez que d'une langue, cela vous étonne; ici, cela parait tout naturel.

* Le tempérament de M . Carlo Bertolazzi excelle à reproduire précisément les mœurs de ce petit public qui se plaît à entendre la comédie en dialecte ; l’auteur a le sens de la couleur, le mot comique, l’habileté du metteur en scène. Comme Goldoni, comme Gallina, ses modèles dans le théâtre vénitien, il veut écrire des pièces gaies, sans prétention, nous présenter des types et dépeindre les petits ridicules de son époque. Il ne faut pas chercher la thèse (Dieu soit loué !) . Mais il faut voir toujours au bout de ces joyeu-

setés — comme dans le Misanthrope et l'Auvergnat , de notre Labiche — un joli petit enseignement. L'Ami de tout le monde est de cette école-là, çt son auteur n'a eu d’autre but, en dissimulant sa pointe de philosophie un peu acerbe, mais juste, sous des scènes ultra-divertissantes, que de « faire rire les honnêtes gens ».

L’action de cette comédie en trois actes se passe de nos jours, dans une petite ville de province, aux environs de Venise. Le rythme de la vie journalière y est toujours le même, et le moindre petit événement ne vient troubler cette tranquillité immuable. Les jours succèdent aux jours, les rues sont désertes, les boutiques silencieuses : seul le petit café de l’endroit reçoit la visite de ses habitués. Ces habitu'és, l’auteur s'est complu à nous les dépeindre par le menu : une patronne de café qui trône dans son comptoir en tricotant, vieille fille dont la principale préoccupation est de surveiller la virginité de sa chatte ; un vieux garçon de café à moitié sourd, qui ne veut pas servir aux clients les consommations qu’ils demandent, mais prétend imposer les siennes ; les éternels joueurs de cartes dont les discussions reviennent périodiquement ; le 1 ecteur de journaux, craignant les courants d’air, se précipitant au-devant du facteur pour s’emparer le premier de la Gazette , accaparant tous

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les journaux de l’établissement, s’asseyant sur ceux qu’il ne peut lire, en ne permettant à personne d’y toucher ; les jeunes gens de la ville se livrant à des parties de billard qui n’en finissent plus; tout cela est admirablement dépeint, avec beaucoup de naturel et sans aucune exagération.

Dans ce milieu évolue M. Alexandre — Si or . Alessandro — l’ami de tout le monde, qui, entraîné par le désir d’obliger tous ceux qui l’entourent, dépense son temps et son argent à rendre des services dont on lui sait plus ou moins gré.

Il n’a que des mots aimables pour chacun ; c’est le pacificateur universel. Il sépare les joueurs prêts à en venir aux mains, et donne toujours raison au dernier qui parle. Pour les mettre d’accord il leur promet de faire venir à ses frais de Vérone des cartes absolument opaques à la lumière, bien qu’on le traite, en guise de remerciement de jcttatore, ce dont il ne s’offense guère, du reste. C’est un si bon enfant l’ami de tout le monde.

Il calme ensuite l'habitué qui ne peut jamais lira le Pasquino , parce que son terrible voisin, un vieux grincheux, toujours s’en empare et le garde pour lui, et promet à son tour un sirop à ce catharreux perpétuel. Il s’intéresse enfin à « Messaline », la petite chatte de la patronne.

Sior Cesare et Si or Gustavo, deux jeunes gens

de bonne famille, aiment d’un amour égal la fille du Sior Palameo, et chacun, de son côté, charge Sior Alessandro, l’ami de tout le monde, de faire des ouvertures au papa. L’idée est amusante. car Sior Alessandro, tout en comprenant la difficulté de la situation, n’ose refuser ni à l’un ni à l’autre et s’acquittera des deux commissions.

Le second acte nous transporte donc dans cette famille bourgeoise où les deux époux sont continuellement en désaccord, et où il suffit que l’un des deux ait une opinion pour que l’autre la contrecarre à l’instant même. L’ami de tout le

monde évolue dans ce milieu, au mieux avec le

mari, avec la femme, avec la demoiselle, et la scène où il commence à plaider la cause d’un de ses protégés devant le père seul n’est pas une des moins amusantes. Au seul nom de Cesare, le vieux bourgeois jette les hauts cris, mais Sior Alessandro, ne se décourageant pas pour si peu, déclare que la langue lui a fourché, et que c’est de Gustavo dont il s’agit. Le pendant de cette scène a lieu inévitablement avec la mère, qui se fâche au nom de Gustavo et à laquelle Alessandro propose immédiatement son numéro deux : Cesare. Il plaide enfin la cause des deux jeunes gens auprès de la fille fort perplexe, et se retire, fort satisfait d’avoir obligé l’un et l’autre, et fai-

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sant entendre que le prétendu n’a plus qu’à se présenter. Mais l’auteur se contente de nous laisser deviner Y imbroglio fatal qui en résultera.

Je vois que la critique milanaise qui s’est montrée assez sévère pour M. Carlo Bertolazzi, transfuge du théâtre milanais, lui fait un reproche d'avoir choisi pour lieu d’action de son dernier acte le même cadre que celui du premier. Mais en nous faisant voir pour la seconde fois le petit café de provincp, avec ses éternels joueurs de cartes, son catharreux, son garçon sourd et sa vieille demoiselle à la chatte, l’auteur n’a-t-il pas voulu, au contraire, nous montrer comment la vie provinciale continue à se dérouler de la même manière, uniformément.

La fin se devine : Sior Alessandro, qui s’évertue à contenter tout le monde, n’est parvenu qu'à faire des mécontents. Il se voit insulté et menacé par tous ceux à qui il a voulu rendre service, et chacun lui tourne le dos pour s'être mêlé de ce qui ne le regardait pas. Triste leçon ! pense le pauvre homme, en quittant le café comme un chien battu. Ainsi, il faut donc mieux être égoïste en ce monde, et ne jamais vouloir rendre service à son voisin ! Et sa main trouve dans sa poche un flacon enveloppé dans un papier, remède souverain qu’il avait promis à la patronne pour la petite chatte ! Ainsi qu’Alceste, Sior Alessandro

quitte la scène de ses exploits non sans quelques réllexions amères, et comme le catharreux lui réclame le sirop promis, Sior Alexandro lui met dans les mains le flacon qu’il vient de retrouver. C’en est bien fini d’obliger les autres, et le vieux cacochyme, en déroulant le papier, s’apercevra avec stupeur que l’ami de tout le monde n’est plus l’ami de personne, et qu’il ne lui a laissé dans les mains, à en croire l’étiquette, qu’un vulgaire remède pour les chats !

F. Benini, dans le rôle de Sior -Alessandro, A. Mezzetti dans celui de Sior Palameo, Mmes Benini Sambo, A. Dondini Benini, L. Zanon Paladini constitujent un excellent ensemble, et le public qui s’était franchement amusé, donna raison à l'auteur malgré la critique milanaise qui fut sévère le premier soir, ne pouvant sans

doute oublier le succès précédent obtenu devant des Piémontais dans le théâtre vénitien par un Milanais ! (Oh ! ma tête !)

Et, à propos de ce théâtre piémontais, qui, s’il n’est pas mort, est bien malade, malgré les elforts de la Compagnie piémontaise Cyniberti, dirigée par le Cav. Enrico Gemelli qui joue d’ordinaire au Théâtre Rossini, à Turin, un tout petit théâtre populaire, je me contenterai de rappeler ici une mystification dont je fus victime pendant l’Exposition de Turin,* à ce théâtre.

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J’avais fort envie de connaître ce théâtre en dialecte, et j’avais été séduit par les beautés d’une affiche annonçant :

V intequatr ore' à Turin ,

Comédie en cinq actes, de G. Dellacorte.

Je supposai qu’il s’agissait de quelque revue, et je m’acheminai sans défiance vers le n° 24 de la via Pô où je trouvai un vieux théâtre — construit en 1793, incendié, puis refait en 1828 — avec trois galeries, doré du haut en bas et contenant 800 personnes. L’entrée en est bizarre. On passe sous une voûte, on traverse une cour, on trouve un vestibule primitif, puis une buvette. Les fauteuils d’orchestre sont en velours rouge, très confortables; au parterre, une foule bruyante et d’une tenue douteuse a apporté des bouteilles et des verèes, trinque, boit, chante et crie quand le rideau n’est pas levé.

Dans l’orchestre, cinq musiciens.

Le spectacle commence, et dès les premières paroles j'ai compris la supercherie : les Vingtquatre heures à Turin de M. G. Dellacorte ne sont autres que la Cagnotte de Labiche maltraitée en dialecte^ piémontais, sans grâce, sans fantaisie, sans rien. Les acteurs ne savent pas un mot de leur rôle, la mise en scène est pitoyable, les comiques donnent envie de pleurer.

Oi' l’on m’apprend que ce que l'on est convenu actuellement d’appeler le Théâtre piémont ais ne consiste guère que dans des démarquages de cette espèce. Quand le répertoire français n’est pas suffisant, on s’attaque au répertoire italien où l’on puise de même.

Pauvre Cagnotte ! Pauvre Labiche ! Mais surtout pauvre, oh ! très pauvre théâtre piémontais ! Mais, à propos, Dellacorte , c’est la traduction littérale de Delacour , le collaborateur de Labiche. Franchement la contrefaçon ne pouvait pas aller plus loin !

CONCLUSION

Le lecteur aura pu voir par ce qui précède que, par suite du manque absolu de concentration théâtrale, les conditions dramatiques sont tout autres en Italie qu’autre part.

Pour les auteurs, d’abord, car ici le succès peut changer selon les villes, selon l’intelligence du public, selon sa bonne ou mauvaise humeur, et l’écrivain dramatique proclamé « génie » dans une capitale (Rome, Naples, Palerme, Florence, Bologne, Venise, Milan, Gênes, Turin, etc.) peut être regardé comme un maladroit dans une autre, et cela à quelques jours d’intervalle.

A Paris, à Londres, à Madrid, à Lisbonne, l’auteur qui remporte un triomphe est un triomphateur dans toute l’acception du mot. En Italie,

, pour être bien certain d’avoir fait une œuvre artistique, vitale, durable, il faut avoir suivi

une longue via cracis douloureuse, mais avec plus de stations encore que celle du Christ, selon l’heureux mot d’un critique italien. C’est ce qu’ont appris à leurs dépens, parmi les tout modernes, et Giacosa, et Rovetta, et Praga, et Lopez, et Bracco, et d’Annunzio, et Antona Traversi, et Novelli (l'auteur).

Un laissez-passer permanent ne s’obtient qu’avec des travaux basés sur la moyenne du jugement du public ; encore bien que ces œuvres ne soient destinées qu’à un succès passager, mais certain.

Les autres pièces, qu'elles soient faites avec art ou avec conscience, subissent des oscillations qu’un écrivain comparait aux oscillations de la Rente pendant les crises politiques. Telle comédie applaudie ici peut être sifflée là. C’est ainsi que j’ai pu noter la défiance manifeste des Milanais pour toute œuvre nouvelle chez eux, mais qu'ils savent avoir été applaudie autre part. Si l’auteur réussit encore, il peut se vanter d’avoir vraiment gagné deux fois la bataille.

Tel public de bonne humeur peut se trouver en désaccord complet avec tel autre ennuyé par le temps qu’il fait ou par une lutte électorale toute locale. La morale courante d’une ville comme Milan ou Turin où les vues sont plus larges, les mœurs plus faciles, peut faire un

CONCLUSION

contraste absolu avec la fausse pruderie d’une ville de province. En France, le spectateur de la Roche-sur- Y on accepte sans discuter le jugement de la critique dramatique parisienne sur une œuvre nouvelle. En Italie, chaque ville veut juger pour son propre compte. Il y a des rivalités, des jalousies de clocher, de ville à ville. Il suffit que la pièce ait réussi bruyamment à côté pour qu’on veuille la faire tomber ici. Rouen, chez nous, eut cette spécialité au siècle dernier, et sifflait avec rage tout ce qui venait avec une réputation toute faite de Paris.

Pour les artistes, j’ai suffisamment démontré qu’ils sont voués à une vie errante perpétuelle, ne pouvant rester plus d’un mois en moyenne dans la même ville sans jamais posséder un chez soi, traînant leur existence de chambres meublées en hôtels et réciproquement. Et comme c’est un métier que l’on exerce généralement de père en fils, ces courses nomades expliquent suffisamment pourquoi le comédien italien naît, débute, se marie et meurt où il se trouve; la mère de Novelli, prise des douleurs de l’enfantement, descend de diligence et accouche, en passant; à Lucques ; l’innombrable famille des Duse, bien qu’originaire de Chioggia, a des enfants un peu partout, et Cesare Rossi vient d’être enterré à Bari où il était venu pour don-

ner quelques représentations. Enfin, conséquence de cette existence vagabonde, les comédiens et comédiennes se marient entre eux, forment des familles à part, comme les gens de cirque, et l'on voit généralement figurer sur la même affiche trois, quatre ou cinq couples, les femmes portant leur nom de demoiselle accolé à celui de leur mari. Gela se passait-il autrement dans les troupes ambulantes du temps de Molière (moins les noms qui n’apparaissaient jamais sur les affiches) où, à côté du chef de la troupe, compagnon inséparable de Madeleine Béjart, l’on trouvait les deux frères, la fille de celle-ci, et des ménages comme ceux des légendaires Duparc et Dehrie ?

Or maintenant, après avoir passé en revue auteurs, acteurs, théâtres de l’Espagne, du Portugal et de l’Italie, vous me demanderez sans doute de conclure

Je tâcherai de le faire en peu de mots, et avec toute sincérité :

Si je voulais bien m’amuser à une pièce fantaisiste, à une revue pleine d’esprit et de bonne humeur, ou assister à un beau drame de cape et d’épée dignement représenté et mis en scène, j’irais au Portugal.

Si je voulais rechercher la couleur pittoresque, assister à une de ces Zarzuelas fringantes et

CONCLUSION

captivantes comme une toile de Fortuny, accompagnées de rythmes curieux ou de danses troublantes ; si je voulais aussi me rendre compte de ce vieux théâtre qui fut l’inspirateur de notre Corneille et de tous les auteurs de son temps, j’irais en Espagne. Mais si je voulais enfin entendre des artistes d’essence particulière, de tempérament dramatique par excellence, d’inspiration géniale, des Duse, des Novelli, des Zacconi, principalement dans des traductions d'œuvres françaises, allemandes, anglaises, norvégiennes ou russes, j’irais sans hésiter en Italie.

Milan, 11 juillet 1899.

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