LE DROIT DES RICHES : LES PLACES DE FAVEUR
Les spectateurs non payants. — -Un défi au bon sens et...| à l'honnêteté. — • Une réduction qui s'impose. — • Ceux qui entrent par la porte... dérobée.
A Paris, les billets de faveur sont une nécessité, un moyen. Il en faut pour faire le plein, pour s'assurer la courtoisie des courriéristes, pour gaver les amis ainsi que les! commanditaires de la maison.
En province, la situation est tout autre. Dans la plupart des théâtres, la liste des entrées de faveur est non seulement un défi au bon sens, mais encore une malhonnêteté. Les municipalités profitent de l'imprécision des traités avec les Sociétés d'Auteurs (1 grande et la petite) pour imposer aux pre-l1" neurs de leurs salles des charges en places delf
aveur (libres ou numérotées) absolument antastiques.
Quand donc pourra-t-on faire comprendre i un tas de braves gens que le théâtre est un )laisir auquel on ne doit prétendre qu'en rayant sa place? Pourquoi tel fonctionnaire e croit-il autorisé — parce qu'il est l'ami lu maire ou du concierge — à pénétrer dans a salle de spectacle sans bourse délier?
On va m'accuser d'aller un peu loin : je voudrais qu'en province personne ne pût mtrer gratuitement au théâtre. Pourquoi e maire et le préfet ne paieraient-ils pas leur olace ? Lorsqu'ils donnent un dîner ou un bal, ls ne marchandent ni les petits fours ni les ♦riolons. Ne serait-il pas équitable de leur Dart de faire figurer le théâtre dans le budget le leurs frais de représentation (c'est le cas ie le dire) ou même d'encouragement? Un 3ays qui adopterait de telles mesures serait ,rop près de devenir sage pour que je conserve e moindre espoir de voir enrayer un usage mssi ridicule, aussi immoral, aussi arbiraire.
Je voudrais que même les journalistes icquittassent en passant au contrôle le prix ie leur fauteuil, à charge pour les directeurs ie théâtre de faire un traité avec eux pour
la publicité qu'ils jugeraient nécessaire. Pourquoi ces simulacres de bons procédés entre profession et profession? Le modui vivendi actuel ne donne satisfaction ni au: uns ni aux autres. Les théâtres se plaignent du trop grand nombre de publicistes qu accaparent fauteuils et baignoires ; les journaux ne cessent de réclamer contre l'indiscrétion des théâtres qui encombrent leurs colonnes de multiples communiqués.
Je connais une ville où la presse insère parcimonieusement la publicité théâtral* en faisant précéder chaque entrefilet du mo communiqué, ce qui veut dire clairement « Lecteur, ceci est la prose du directeur. Nous journal, entendons dégager notre responsabilité. » Comme ce procédé est aimable e courtois ! Je m'imagine que, si j'avais été directeur dans le théâtre de cette ville, j'au* .rais bien trouvé le moyen de rendre sa politesse à la presse locale. Le contrôle aurait été invité à annoncer bruyamment les grands, petits et moyens rédacteurs en criant au passage de chacun d'eux : « Journaliste et les ouvreuses auraient eu pour missioi de répondre à haute voix : « Journaliste ! A Je suis persuadé que, sans aller à la HayeJ on se serait entendu sur des bases nouvelles^
La publicité théâtrale aurait d'ailleurs tout à gagner d'une réglementation nouvelle. Actuellement, dans les grandes villes, le nombre des entrées de presse est fort ridiculement important, une centaine environ.
Le théâtre doit recevoir, le sourire aux lèvres, tout ce qui touche au journalisme : directeurs, critiques, reporters, imprimeur typos, etc. Que lui donne-t-on en échange? Quelques lignes de publicité qu'on insère si... l'abondance des matières le permet. Le plus souvent, les communiqués sont coupés, transformés, dénaturés. Il n'est pas rare qu'en sus des entrées inscrites au livre du contrôle, le théâtre ne soit « tapé » par les grands organes qui entendent offrir le spectacle, non seulement à leur famille, mais encore à leurs amis et à leurs fournisseurs... Je le répète, la scission entre la presse et le théâtre s'impose. Depuis longtemps en Amérique on a compris la nécessité absolue de rester chacun chez soi, dans son domaine professionnel.
Il est donc incontestable que, dans les grandes villes, la presse empiète sur le privilège des entrepreneurs de spectacles. Deux professions sont en présence et ce sont les théâtreux qui se laissent rouler... Je com-
prendrais, à la rigueur, que, pour les premières représentations, deux fauteuils fussent offerts aux critiques des principaux journaux. Mais il ne faudrait voir là qu'un geste courtois et non une obligation.
Dans les petites villes, les rédactions insèrent in extenso et sans sourciller les communiqués des théâtres. Gela encore est un danger, car, si elles réservent le même accueil aux communiqués, qu'ils soient sobres ou absurdement laudatifs, qu'ils viennent I d'un imprésario avisé et discret ou d'un baladin idiot et sans scrupule, l'effet d'une I telle publicité reste absolument nul, sans I aucune valeur.
Ajoutons encore que la coutume des places de faveur à la presse oblige les directeurs de | théâtre à ouvrir toutes grandes leurs portes | à de nombreux journaux qui ne s'occupent J jamais des choses de théâtre, et à un tas de I feuilles de chou qui tirent à 300 exemplaires. I Impossible d'éliminer, de faire un choix, I car tous sont syndiqués ou affiliés à des î sociétés qui n'ont qu'une réplique dans la f bouche : « La paix ou la guerre. »
Concluons donc : Dans les grandes comme j dans les petites villes, le théâtre devrait ipayer sa publicité. Il pourrait alors se dé-i
fendre contre le parti-pris d'un chroniqueur grincheux, contre le ressentiment d'un critique à qui la jeune première a répondu par une fin de non-recevoir, contre un directeurimprimeur de journal jaloux des commandes d'affiches données à un concurrent, etc. Les avoués et les avocats auraient du petit pain sur la planche.
Il existe encore en province d'autres parasites. Les municipalités feignent d'ignorer, encouragent même les abus de tous genres. Il faut recevoir gracieusement le chef de cabinet du préfet, l'architecte de la ville, le bibliothécaire, l'ingénieur en chef, le commissaire spécial, les officiers de pompiers, les gendarmes, les employés de l'octroi, sans compter, bien entendu, la famille de tous ces honnêtes citoyens.
On sait que, dans certaines villes, la mairie impose l'entrée gratuite de ses adjoints et des conseillers municipaux. Les conseillers municipaux ! c'est-à-dire 30 à 40 fauteuils qu'on soustrait, qu'on chaparde. C'est monstrueux !
Le remède? Je ne promets pas la guérison, mais, puisque l'entrée de faveur ne peut pas être | complètement supprimée, il faudrait que les Commissions théâtrales prissent l'ini-
tiative de réduire à son minimum la liste des ayants droit.
Pour le bon fonctionnement du contrôle, il serait indispensable de faire prononcer par la Société des Auteurs l'interdiction de Ventrée libre. Tout spectateur qui aurait droit à une place de faveur devrait, en se faisant connaître, réclamer au contrôle le coupon de sa place.
Je prévois bien que quelques potentats — sans autre valeur personnelle que celle qu'ils s'attribuent impunément — voudront passer outre et se dégager de cette formalité. La Société des Auteurs pourrait alors aider les Commissions théâtrales, ces deux éléments qui devraient être intimement liés, mais qui s'ignorent et se haïssent par principe. De sévères dispositions devraient être mises en vigueur, d'un commun accord, pour qu'aucune exception ne fût tolérée. Faute de cette organisation nouvelle, pas de contrôle possible... imprécision, gâchis et complet désordre.
Puisse la Société des Auteurs dramatiques, toute-puissante et qui seule pourrait agir efficacement, perdre moins de temps à de mesquines tracasseries et prendre les mesures radicales pour enrayer les abus de toutes
sortes qui accablent les entreprises théâtrales. Elle tolère, cette brave Société, les portes particulières situées sur les côtés des théâtres, sans avoir jamais songé à y établir un contrôle quelconque. Et, pendant que chaque soir, dans tous les théâtres de France, le quart des spectateurs ne se trouve pas à la place qu'il devrait occuper, les représentants de la rue Henner se préoccupent de faire payer 25 centimes de taxe supplémentaire pour chacune des quatre places que le directeur a dû donner, dans le but de se procurer quelques accessoires indispensables ou pour stimuler le zèle d'un afficheur ou d'un employé du théâtre ! ! !
Théâtre de Valence.
Les concurrents du théâtre. — > Les spectacles forains. — Où il est longuement question du cinéma. — ■ L'opinion de M. Emile Bergerat. — • La ligne de démarcation entre le théâtre et le cinéma. — L'édition théâtrale et ses méfaits.
Nos pères disaient : « La concurrence est l'âme du commerce ». Nos fils constateront probablement que, de nos jours, elle aura été Fâme de toutes les initiatives, quel que soit le domaine où elles se produisent. La grande habileté consiste à savoir la deviner chez le voisin, la démasquer et la paralyser.
En province, dans « le métier théâtral », le plus malin se fait continuellement rouler par elle, car elle surgit à chaque pas sous la forme la plus inattendue : bal à la préfecture, concert de charité, sermon à l'église,
banquet corporatif, cirque ou baraque foraine qui pousse en une nuit comme un champignon, sous l'œil accueillant de la municipalité.
Je connais des villes qui, pendant toute Tannée, reçoivent à jet continu la visite de cirques ou de grands forains, et dont la saison théâtrale se termine régulièrement par une lamentable débâcle...
— Ah dame !... M. le Maire se plaît à conduire sa progéniture au cirque... on sait d'ailleurs ce qu'il lui en coûte.
— Évidemment, le fiasco du théâtre est regrettable. Il met cent personnes sur la paille... Mais le gosse du premier adjoint professe une admiration sans bornes pour les clowns et les chiens savants.
A petites causes, grands effets !
Je n'entends pas faire ici le procès des forains. Ces braves gens ont droit, eux aussi, à leur place au soleil. Cependant, ne vous semble-t-il pas qu'on pourrait ménager les intérêts des uns et des autres? Et puis il y a forains et forains. Ceux qu'il faut craindre, ce sont les pseudo-cirques américains, les Barnums et autres Buffalo-Bills, dont la publicité endiablée, tant par affiches ou prospectus que par cavalcades ou défilés,
pénètre jusque dans les masses profondes du « populo ». En toute justice, ne conviendraitil pas que les municipalités imposassent à ces grands bluffeurs internationaux des conditions qui permettraient de verser aux théâtres locaux une indemnité, légitime compensation du préjudice causé?
Mais, en pareil cas, nos excellentes municipalités ne se sont pas toujours montrées très avisées. Parfois même elles ont commis de mémorables gaffes. Se souvient-on de la première randonnée en France du cirque Barnum? Alors que les théâtres municipaux payaient le droit des pauvres, légal et maximum, de 10 p. 100, les municipalités se faisaient rouler par Barnum qui, huit jours avant son passage, leur offrait comme contribution aux œuvres de bienfaisance un infime forfait contre un reçu en bonne et due forme.
Dans telle ville, il jetait magnifiquement sur le bureau du maire un billet de 500 francs, qui était accepté avec reconnaissance, et huit jours après, les trois représentations qu'il donnait dans cette ville atteignaient 28 000 francs. Il avait' donc économisé 2 300 francs!
Ce fut pour Barnum une opération magnifique : à part de rares exceptions, tous les
maires de nos départements tombèrent dans le panneau. Point n'est besoin d'ajouter que, pendant les huit jours qui précédèrent et pendant les huit autres qui suivirent le passage de Barnum, les théâtres locaux virent le thermomètre de leurs recettes tomber à vingt degrés au-dessous de zéro.
Ne pensez-vous pas que les municipalités eussent été bien inspirées en réclamant à ces étrangers de marque, en sus de la location du terrain et du droit des pauvres, le versement d'une indemnité pour la caisse des entreprises théâtrales méritant l'appui et la protection de la Ville?
D'ailleurs, en général, les municipalités devraient suivre plus attentivement la marche de la saison théâtrale. Elles devraient se faire présenter régulièrement — j'allais dire quotidiennement — les bordereaux de frais et de recettes. Un théâtre bien tenu coûte gros : il ne faut donc pas lui créer de concurrence, à moins que, je le répète, cette concurrence lui tienne compte du préjudice qu'elle lui cause. Une fois de plus, je déclare en toute sincérité que le seul bon théâtre, que le théâtre utile et sain n'est possible qu'en régie.
Le cinéma accapare-t-il le public du théâ-
tre? Est-il pour ce dernier une concurrence dangereuse? Plusieurs enquêtes ont été faites sur cette question qui semble vivement préoccuper tous ceux qui vivent du « spectacle ». L'enquête d'Excelsior ne pouvait apporter d'utiles renseignements parce que ce journal — souvent mieux inspiré — s'était adressé à des auteurs, des gens de lettres et autres personnalités d'une indéniable incompétence.
L'enquête ouverte par la revue les Tréteaux aurait pu donner de meilleurs résultats, car les interviewés étaient des professionnels avertis. Malheureusement ces professionnels se sont enfermés dans leur cas particulier sans rechercher impartialement la vue d'ensemble.
Je vais donc me trouver contraint de donner ici ma propre opinion sans l'appuyer sur d'autres bases que celles qui m'ont été fournies par mes observations personnelles.
Tout d'abord, il me faut diviser les spectateurs en trois groupes :
1° Ceux qui aiment exclusivement le théâtre, qui ont horreur de l'écran et ne mettent jamais les pieds au cinéma. Leur nombre est restreint.
2° Ceux qui vont au théâtre occasionnel-
lement, curieux d'une pièce nouvelle ou d'un acteur en renom. Clientèle importante qui partage volontiers ses préférences entre le théâtre et le cinéma ; elle sort aussi pour se faire voir, pour accompagner quelqu'un, pour étrenner une toilette, etc.
3° Ceux qui ne demandent qu'à passer la soirée « quelque part », dans un endroit où on leur offrira, de huit heures à minuit, un spectacle quelconque. Ceux-là, les plus nombreux, désertent volontiers le théâtre parce que les prix du cinéma sont moins élevés. C'est la grosse masse, celle qui, il y a vingt ans, assurait au théâtre la « pleine » du dimanche.
On ne manquera. pas d'objecter : Si la première catégorie ne va pas au cinéma et si la seconde ne s'y montre que rarement, comment expliquer qu'avec la seule assiduité de la troisième la fortune du cinéma soit aussi considérable? A cela il faudrait répondre que le cinéma s'est créé 'd'autre part une. clientèle spéciale dont les principaux éléments sont les « nouveaux venus » et les amateurs de music-hall.
Ce que sont ces nouveaux venus? Des gens qui maudissent le théâtre — lieu de perdition, comme on dit encore dans maintes
provinces, — d'autres qui ne èomprennent le théâtre qu'à Paris, — d'autres enfin qui, dans leur patelin, se trouveraient déshonorés d'occuper une stalle d'orchestre pendant que la municipalité, d'opinion politique opposée, trône en maîtresse dans une loge de première galerie. Ce genre de spectateurs neufs est celui qui suit assidûment les soirées des patronages et qui se délecte aux facéties des clowns et des pitres au théâtre des singes. C'est la grosse clientèle des cinémas, celle des premières places à 1 fr. 50 ou 2 francs. Comme nouveaux venus, il faut aussi compter les jeunes gens et même les enfants. Enfin on a remarqué que les habitués de music-hall, de cafés-concerts et même de « beuglants », las du programme acrobatique, de la chanteuse à voix et du comique idiot, semblaient chercher dans le cinéma un nouvel élément de distraction en rapport avec leur mentalité. Les directeurs de ces établissements, depuis les plus opulents Casinos, Kursaals et Apollos jusqu'aux plus modestes Alcazars ou Cafés des Oiseaux, ont si bien compris le danger qu'ils ont introduit dans leurs programmes une importante partie de cinéma. Quelques-uns même consacrent exclusivement plusieurs soirées par semaine
à l'exhibition de films plus ou moins sensationnels.
Peut-être sera-t-on tenté, à première vue, de déduire de nos observations que la concurrence du cinéma est préjudiciable aux intérêts du théâtre. Ce serait exact si le théâtre n'avait pas trouvé une compensation du déchet avec une clientèle qui maintenant sort plus volontiers de chez elle.
Le théâtre est un entraînement. Celui qui n'y va pas n'éprouve pas le désir d'y aller. Or il est incontestable que le cinéma a créé un mouvement nouveau. Dans telle cité de 20 000 à 25 000 habitants où l'on donnait jadis 18 à 20 représentations par an, on compte actuellement deux ou trois cinémas qui marchent tous les jours en matinée et en soirée.
Il est de toute évidence que ce mouvement profite aux autres spectacles et que, si le théâtre a perdu en petites places, il a gagné en places moyennes. Les recettes du dimanche sont peut-être un peu moins fastueuses, mais l'addition mensuelle n'est pas inférieure à ce qu'elle était autrefois.
M. Emile Bergerat a fait une étude sur les relations qui pourraient exister dans l'avenir entre le cinéma et l'art dramatique. Il pré-
tend que l'art dramatique proprement dit n'a rien à redouter de la concurrence des divers « commerces scéniques » qui s'établissent en marge du théâtre. Au premier plan de ces commerces se trouve évidemment le cinéma. Comme exemple, il rappelle une anecdote de Coquelin qui fut, dit-on, l'un des premiers à tenter l'union des deux genres disparates (cinéma et art dramatique). Il paraît que le grand comédien n'en revenait pas d'y épuiser vainement toute sa maîtrise.
— Croirait-on, disait-il, que Molière ne rend rien au cinéma?
Et M. Emile Bergerat ajoute : « Si le cinéma est un art, c'est un art de sourdsmuets, donc ceci ne tuera pas cela, pas plus que la photographie n'a tué la gravure et la gravure la peinture. »
Et le spirituel écrivain conclut :
« L'avenir de la pantomime illustrée, ou cinéma, se dessine de plus en plus en sa forme propre de tableau vivant, et c'est à cette espèce qu'elle verse.
« Nettement distincte de l'art dramatique, elle tend à s'individualiser dans la recherche objective des réalités plastiques. Elle emprunte déjà à l'histoire, et aussi à la géo-
graphie, l'objet de ses évocations muettes. Le décor y triomphe du personnage. Demain elle ira droit à son but et s'entreprendra directement aux grands phénomènes qui n'ont pas besoin d'être interprétés par le verbe humain et parlent d'eux-mêmes au sens de la vue. Si elle s'aide encore d'un art, ce sera de la musique qui est une langue universelle, mais elle secouera fatalement le joug des poètes. Ils lui sont adverses.
« Le cinéma est scientifique. Il est l'image en mouvement, rien de plus ni de moins... »
Certes, M. Emile Bergerat parle d'or. Il serait à souhaiter que le cinéma restât scientifique et que, par les moyens en son pouvoir, il aidât à la vulgarisation des choses appartenant au domaine de la physique, zoologie, pathologie, minéralogie, géographie, etc. Ses programmes pourraient également comprendre des films d'actualité, des choses vues, saisies au vol, et des historiettes comiques dans la manière de celles que publient les journaux pour rire.
Mais si le cinéma n'est pas une concurrence directe pour le théâtre, il peut occasionnellement porter atteinte à la valeur de son répertoire, le discréditer même et, partant, devenir pour lui un ennemi dangereux.
Le cinéma prétend, avec l'autorisation, l'appui et même le concours des auteurs, filmer non seulement les vaudevilles, mais encore les comédies, voire même les drames les plus célèbres.
Les auteurs semblent ne pas se douter du danger ou, du moins, feignent de l'ignorer. C'est toujours le même système, si préjudiciable à l'essor de notre pays. Il faut que le résultat soit immédiat. On construit un théâtre, une gare, un bureau de poste, un cinéma : le bâtiment est à peine clos, l'installation n'est qu'ébauchée, que vite on ouvre les portes au public. La vie est courte, il faut jouir sans retard et après nous la fin du monde.
Et nos auteurs suivent le courant. Ils n'entendent pas travailler pour la postérité. Si la pièce est signée d'un nom quelque peu recommandable, à peine terminée elle est placée dans un théâtre de Paris, cédée à l'étranger, publiée par un magazine, livrée à l'éditeur et « filmée » au cinéma. On ignore quel sera son sort, mais déjà les traités sont faits, paraphés ; des acomptes ont été versés... et touchés. En cas d'une réussite contestable, hésitante, si l'aiguille de la balance reste en équilibre, la situation devient
dangereuse, car il suffît d'un souffle, d'un rien, d'une manœuvre maladroite, pour déclancher la montée ou la descente du bon plateau. Le film n'aidera pas au succès d'un ouvrage, mais, s'il est bon, il peut tout au moins ne pas lui nuire. Par contre, s'il est mauvais... c'est le désastre.
J'ai conservé le souvenir d'une tournée qui promenait une pièce intéressante, le bon demi-succès qui tient l'affiche à Paris pendant trois ou quatre mois. Les recettes étaient fort convenables et la tournée trottinait son petit bonhomme de chemin en gagnant régulièrement ses cent cinquante à deux cents francs par joui*. C'était la petite affaire sûre et sans risques.
Tout à coup, changement à vue ; revirement du public et diminution des recettes dans la proportion de 50 p. 100. Que s'était-il passé ? Quel fait nouveau était la cause de ce bouleversement? Après enquête dans toute une série de villes, on découvrit ceci : Les cinémas venaient de recevoir le film de la pièce et — c'était de bonne guerre — s'empressaient de l'offrir à leur clientèle avant le passage de la tournée. Le public, dont la curiosité était piquée par la double réclame d'une œuvre annoncée en même temps au
théâtre et au cinéma, avait répondu à l'appel de ce dernier et... n'avait pas été satisfait.
Le courrier de la tournée, qui marche en avant pour organiser la publicité, avait entendu maintes fois, pendant qu'on collait les affiches, des réflexions de ce genre : « J'ai vu ça au cinéma la semaine dernière. C'est mauvais, je n'irai pas au théâtre. »
Que le théâtre reste donc chez lui ; qu'il n'aille pas s'amoindrir au cinéma. Le cinéma ne pâtira pas de cette défection ; son champ d'action reste assez vaste avec les tableaux irréalisables au théâtre. On applaudira unanimement à l'isolement des genres.
D'ailleurs, la reproduction à l'écran de la meilleure scène de la Dame de chez Maxim' s n'a jamais provoqué une explosion d'hilarité aussi débordante que le spectacle de Chariot tombant avec sa bicyclette dans l'étalage d'un marchand de porcelaine. Le public français réserve toutes ses préférences au cinéma pour les mouvements de grandes masses, pour les tableaux évocateurs de légendes et aussi pour les clowneries des spécialistes notoires.
Dans un autre ordre d'idées, le théâtre souffre encore d'un autre concurrent : l'édition théâtrale.
Autrefois, nos auteurs les plus célèbres ne consentaient à publier leurs œuvres qu'après des centaines de représentations à Paris, en province ou à l'étranger. Certains préféraient* même que leurs pièces ne fussent jamais imprimées. En ces temps bénis, l'annonce d'une nouveauté en province ou à l'étranger était un véritable événement.
Pensez donc ! On va nous jouer à Lyon, à Bruxelles ou à Marseille certaine pièce qui à fait courir tout Paris pendant la saison dernière !
On frappait les trois coups devant une salle comble, qui écoutait religieusement, s'échauffait en discutant la thèse, faisait un sort aux « mots » spirituels, une salle qui vibrait et qui, sitôt le rideau baissé, allait porter au dehors les échos des rires qui l'avaient secouée ou le frisson de l'émotion qui l'avait étreinte.
Aujourd'hui, ce n'est plus ça, hélas !
Le spectateur se dérange nonchalamment, et c'est presque à regret qu'il passe au bureau de location. Il vient surtout voir la vedette, car la pièce, il la connaît ! Il l'a lue dans V Illustration ou dans tel autre magazine de moindre importance. Il ne prend même pas la peine d'arriver à l'heure ; pendant tout le
premier acte, c'est un bruit infernal de portes qui se ferment, de petits bancs qui tombent, de menue monnaie qui s'agite dans l'escarcelle des ouvreuses... Aucune protestation. Il n'est pas nécessaire d'écouter, on a relu la pièce dans la journée... Pas même besoin de se faire une opinion, puisque la couverture de l'édition porte l'appréciation des critiques influents... amis et alliés.
Ah ! messieurs les auteurs, vous ne vous doutez pas du préjudice considérable que vous portez à votre œuvre en la laissant publier aussitôt après la première représentation ! Sachez qu'en donnant à votre éditeur un reçu de quelques billets bleus, vous avez signé votre renonciation à l'intérêt que pouvait susciter votre pièce, à l'enthousiasme qu'elle devait déchaîner. Vous êtes, à n'en pas douter, l'une des causes de l'indifférence actuelle du public de nos départements.
Notez que je parle ici d'une pièce à succès. Que dirons-nous d'une œuvre médiocre, qui n'a tenu l'affiche à Paris que parce que l'auteur dispose de certaines influences ou parce qu'il fait partie du groupe qui sait « lancer une affaire ». La province, trompée par le battage parisien, monte cette œuvre ;
la première se donne devant les banquettes, elle ne suscite même pas la curiosité... on Ta lue et ce n'est pas bon ! Alors, pourquoi se déranger?
Il arrive même que des pièces charmantes ont été démolies injustement par avance, parce qu'il y a des genres qui ne « donnent pas grand'chose à la lecture ». Une erreur d'appréciation est bien permise au commun des mortels, puisque les directeurs de théâtres eux-mêmes se trompent parfois si lourdement quand ils jugent le manuscrit.
Le théâtre doit tenir son public en haleine. Comment prendrait-on le moindre intérêt à écouter une pièce qu'on connaît par cœur? Toutefois, il faut faire une exception pour les ouvrages en vers dont la publication peut, parfois, aider au succès de la représentation.
Voyez ce qui se passe à Paris lors d'une première. Un mot fait balle, on applaudit, on s'enthousiasme... mais en rentrant chez soi, on réfléchit...
— En somme, ce mot n'était pas de première qualité, il ne voulait pas dire grand'chose, mais il a surpris et mis le public en belle humeur.
Qui vous dit que la scène suivante serait allée aux nues sans la bonne fortune de ce
mot ? On n'imagine pas la sensibilité extrême d'une salle comble et la spontanéité irréfléchie avec laquelle elle exprime ses sentiments.
Si j'avais mission de guider un auteur à travers les écueils de la vie théâtrale, je lui donnerais le conseil de ne publier ses pièces et de ne les confier au cinéma que longtemps, longtemps après la première représentation. Et je réponds que cet auteur acquerrait sur ses confrères une supériorité... commerciale (mais oui, commerciale) tout à fait incontestable.
Oui de vous n'a entendu un auteur se plaindre :
— Comment ! mon nom est imperceptible sur les affiches et sur les programmes, alors que celui de la comédienne qui joue le principal rôle figure sur la publicité en caractères énormes. C'est un non-sens !
— Je partage votre avis, mon cher auteur, c'est un non-sens ; mais si cette manière de faire s'est généralisée, à qui la faute, si ce n'est à vous-même? Tenez en éveil la curiosité du public. Conservez jalousement le privilège de votre œuvre, car en la galvaudant vous lui enlevez sa valeur. Ne créez aucune concurrence au théâtre qui la joue et
surtout faites qu'on ne puisse pas s'offrir votre dernier succès avec votre portrait et votre biographie... Io tout pour vingt sous. Que ce succès soit, au contraire, un mets de haut goût, une chose précieuse et rare, et bientôt vous verrez votre nom prendre une valeur réelle et s'imposer de lui-même. Et bientôt, cet accroissement de valeur se révélera et se manifestera, à vos yeux agréablement surpris, par l'accroissement, en hauteur et en largeur, des caractères dans lesquels s'imprimera, sur les affiches et les programmes, votre nom aujourd'hui opprimé, offusqué, écrasé par les envahissantes vedettes.
Théâtre de Béziers.
* Où l'auteur se résume. — ■ Quelques généralités, — Ce qu'il faudrait? — ■ L'institution de la Commission théâtrale. — • La mise en régie. — ■ Nos moeurs municipales. — Un bouquet de desiderata.
On se ferait une idée très inexacte et très incomplète de la situation théâtrale en province, si l'on ne tenait pas compte des difficultés, d'ordre purement matériel, qui frappent d'impuissance les efforts les plus ardents et les plus convaincus.
Difficultés qui n'ont rien d'insurmontable, qui céderaient rapidement à quelques mesures édilitaires appliquées avec intelligence et énergie, et, hélas!... vainement attendues et réclamées depuis de longues années.
L'un des maux — le principal peut-être — qui affligent le théâtre provincial, réside
dans l'état actuel de nos salles de spectacles où régnent la saleté, la pauvreté et l'inconfort.
On y gèle quand on n'y étouffe pas.
On ne voit que de certaines places.
On n'entend que de certaines autres.
Les calorifères, quand ils fonctionnent, constituent un danger public.
Les loges d'artistes ne rappellent les cellules de nos prisons modernes que pour les faire regretter.
C'est partout le désordre, le gâchis, quand ce n'est pas le vol ou le danger de vie.
Le matériel n'existe pas et quand, par hasard, on commande un décor nouveau, on s'adresse à l'électeur influent ou au copain qui ne connaît pas le premier mot du métier et qui livre un décor où le mauvais goût le dispute à l'ignorance des besoins.
N'avons-nous pas un Ministre de l'Instruction publique et un Directeur des Beaux- Arts? Et la déplorable situation des théâtres de nos départements n'a-t-elle pas de quoi intéresser ces deux éminentes personnalités ? Je ne veux pas croire que leurs fonctions se bornent, comme l'insinuaient des adversaires politiques d'avant-guerre, à régler les incidents de la Comédie-Française, à
recommander les petites danseuses à la direction de FOpéra, à faire obtenir les palmes à des demoiselles qui gagnent à être connues, à banqueter six fois par semaine et à débiter des lieux communs devant les redingotes en marbre de politiciens locaux tombés dans l'oubli.
Oui, certes, ces deux messieurs pourraient faire oeuvre utile en visitant incognito tous les théâtres de France, depuis les plus humbles jusqu'aux plus importants. J'entends bien que de tels déplacements n'iraient pas sans fatigue, mais les honneurs imposent des devoirs correspondants. Le ministre et son adjoint se feraient présenter les amateurs locaux, encourageraient les municipalités à faire quelques dépenses, imposeraient des mesures d'hygiène, exigeraient les nettoyages et les réparations urgentes.
Encouragées par ces visites et aussi dans le désir de plaire au gouvernement, grand dispensateur de faveurs et de récompenses, les municipalités iraient de l'avant. On créerait des milieux favorables et le public finirait par s'habituer au chemin du théâtre, sachant qu'il peut s'instruire ou se récréer sans risquer d'avoir les pieds gelés, le nez congestionné, d'attraper des parasites divers,
sans être forcé de conserver son chapeau et son pardessus et sans craindre la bronchite ou Fincendie.
Et il y aurait encore tant d'autres choses à faire !
Pourquoi n'exigerait-on pas des candidats à la direction d'un théâtre qu'ils fissent preuve de quelques connaissances spéciales? On se préoccupe trop de leurs opinions politiques et pas assez de leur valeur technique. On peut être un bon républicain et ne rien entendre aux choses du théâtre. Sait-on qu'en ce moment il y a en France une bonne douzaine de directeurs qui savent tout juste signer leur nom?
Il suffirait d'un peu de méthode et de persévérance pour réhabiliter le théâtre dans toutes nos provinces. Je réponds qu'en un an on pourrait déjà obtenir des résultats appréciables.
Un ministre qui prendrait à cœur une question aussi importante, aussi belle, aussi nationale, aurait bien mérité de la patrie. La perspective a de quoi tenter un homme intelligent et actif.
Que faudrait-il?
Par où commencer? A quel endroit insérer la pointe du couteau?
samment averties des choses de l'art théâtral.
Le nombre des membres de la Commission devrait être de 1 par 5 000 habitants, avec un minimum de 8. Une ville de 120 000 âmes, comme Rouen, aurait une Commission de 24 membres et une ville de 35 000 habitants, comme Roanne, en aurait 8.
Les Commissions auraient pour but de veiller à la tenue du théâtre, de présider à la composition de la troupe, au choix du répertoire. Elles auraient le pouvoir d'utiliser au mieux les subsides accordés par les pouvoirs publics pour les réparations de l'immeuble, la création ou la réfection des décors, meubles et accessoires.
La direction artistique assumerait la charge de tenir la comptabilité et d'organiser les représentations.
Je prétends que mon système amènerait sans- retard la résurrection de toutes les scènes de nos départements.
Je prévois la grosse objection : ce système n'amènera-t-il pas les villes à dépenser des sommes plus considérables que par le passé? En un mot, le total du déficit annuel ne dépassera-t-il pas celui des aimées précédentes?
D'après les renseignements que j'ai recueillis, je suis persuadé, au contraire, que les municipalités réaliseraient des économies, et cela en raison de la bonne administration qui surveillerait la marche de l'entreprise dans ses moindres détails. Il résulte de mes différentes enquêtes que, dans les villes où le théâtre a été en régie, le déficit est à peu près l'équivalent du montant de la subvention qui est accordée par cette même ville à un directeur responsable.
Dans le nouvel état de choses, tel théâtre en régie perdrait 150 000 francs par saison au lieu d'allouer 150 000 francs de subvention à son directeur. La dépense serait donc la même et le niveau artistique s'élèverait très sensiblement.
Mais il faut bien insister pour que la Commission ne soit composée que d'amateurs payants, car ceux-là seuls donneront de bons conseils et feront monter des œuvres qui plairont à la masse du public. D'ailleurs, toutes les décisions de la Commission devraient être prises à la majorité de ses membres. Au contraire, des Commissions composées de professeurs de la ville, de négociants, de journalistes, tous partisans déclarés de l'entrée gratuite, ne manqueraient pas
d'imposer un répertoire absolument hétéroclite et non susceptible de la moindre recette. Un professeur de violon réclamerait le dernier ouvrage monté sans succès à TOpéra-Comique ; celui-là, critique d'une feuille locale, exigerait que Ton choisît une pièce littéraire tombée après dix représentations à la Comédie-Française. Bref, nous savons, d'après cent exemples, les idées saugrenues suggérées par les Commissions de ce genre. Faites l'expérience du commissaire payant et vous verrez la différence.
Ce qu'il faudrait ?
Engager un directeur artistique compétent ; non un acteur qui n'a pas réussi, non un ancien chanteur ni même un professeur inexpérimenté, car tous ces candidats viendront au fauteuil directorial avec leurs préjugés, leurs rancunes et leurs partis-pris. Faire choix d'un homme jeune encore, d'une instruction suffisante, aux manières courtoises, très épris des choses du théâtre.
Et puis, formez le directeur artistique. Indiquez-lui la marche à suivre, mettez-le en mesure d'aller voir à Paris les pièces nouvelles qu'il doit monter, ne lésinez pas pour qu'il ait le loisir de revoir ces pièces et de se retremper dans l'ancien répertoire
dont la reprise lui a été demandée ; exigez qu'une pièce ne soit montée qu'avec les renseignements précis de l'auteur, de l'éditeur et du régisseur du théâtre où la pièce a été créée. D'ailleurs, dès la première répétition, ce directeur devrait réunir les interprètes pour leur expliquer ce qu'est l'auteur de la pièce, ce qu'il a déjà fait, ce qu'il a voulu faire. Il commenterait le texte en indiquant les moindres détails de la composition des personnages ; il tracerait la silhouette de chaque rôle, détaillerait la composition des toilettes et des costumes. Alors, pourvus de tous les renseignements nécessaires, les artistes travailleraient avec goût, sans mauvaise humeur... et la pièce serait bien jouée.
On éviterait ainsi les erreurs trop souvent commises en province où, jusqu'à ce jour, d'ignorants directeurs commettent dans leurs distributions des fautes d'orthographe aussi nombreuses que celles de leur correspondance.
Je me rappelle une représentation à Marseille, où le jeune premier était joué par un vieillard, la marquise par une soubrette, les maîtres par des valets... C'était à en pleurer.
Une autre objection est aussi à prévoir. Il n'est pas dans mes intentions de l'éluder.
On me dira peut-être que mon système s'accorde mal avec nos institutions municipales françaises. J'aurais beaucoup à dire là-dessus. J'ai été, souventes fois, amené» dans mes voyages à l'étranger, à faire entre notre régime communal et celui d'autrui des comparaisons qui n'avaient rien de flatteur pour mon amour-propre national. Des économistes ont soutenu, avec véhémence, que nos institutions municipales étaient radicalement impropres à l'exercice d'une régie quelconque. La ville française reproduit les inconvénients de l'État français, à savoir : l'instabilité dans le pouvoir d'impulsion, soumis aux hasards et aux risques de fréquentes réélections ; la routine invétérée dans les agents d'exécution, c'est-à-dire les bureaux.
Ces choses-là ne sont pas de mon rayon, à moi. Non que je m'en désintéresse, mais je n'ai point affaire dans les luttes de partis et dans les controverses de droit administratif. On me permettra simplement d'espérer, comme tous les écrivains autorisés nous y invitent, que la guerre et ses leçons amenderont et redresseront bien des imperfections devenues plus visibles et plus sensibles. J'ai confiance dans la toute-
puissance des mœurs nouvelles. J'ai foi dans la capacité, de rénovation de mon pays. La France, tout en conservant son génie propre, saura incorporer à ses institutions municipales les exemples que l'étranger propose à notre légitime imitation.
Nous avons déjà, dans les mairies, le secrétaire général, l'ingénieur voyer, qui jouissent d'une relative inamovibilité. Y a-t-il la moindre utopie à créer, dans les mêmes conditions, à leurs côtés, un directeur artistique ? Franchement, je ne le crois pas.
Ce qu'il faudrait ?
Conduire le plus souvent les enfants au théâtre pour les familiariser avec les chefsd'œuvre du répertoire ; leur donner le goût du beau.
M. Joséphin Péladan a écrit :
« Il y a un public qui va au théâtre comme il irait au musée, à la bibliothèque ou à la Sorbonne, avec la volonté précise de cultiver son goût et de se familiariser avec le beau... Et puis, l'on commence à découvrir qu'il y a une hygiène spirituelle, un oxygène de la pensée nécessaire au bon fonctionnement du cerveau : il faut de l'air intellectuel, de l'air pur et vivifiant... qui s'appelle plus ordinairement de l'idéal. »
Ce qu'il faudrait ?
Que, dans les villes universitaires, on fît de fréquentes conférences sur nos auteurs classiques et aussi sur les auteurs modernes et qu'on établît une certaine corrélation entre les études littéraires et certaines représentations.
Pourquoi étudie-t-on dans les lycées le Cid, le Misanthrope et Esther, alors qu'au théâtre on joue Athalie et le Médecin malgré lui ? Il serait facile d'exiger que les pièces montées au théâtre soient précisément les mêmes que celles qui sont demandées pour les examens scolaires?
Ce qu'il faudrait ?
Que, dans les casernes, on organisât des conférences et des spectacles. On peut prendre quotidiennement quelques heures sur le temps perdu et employer les talents de chacun : décorateurs, auteurs, machinistes, comédiens, musiciens, etc. Engager vivement les soldats à aller voir telle ou telle œuvre susceptible d'exalter en eux de nobles sentiments ou de leur apprendre un fait historique ou scientifique.
Je crois que la chose s'est faite, pendant l'avant -guerre, dans de certains corps privilégiés, où des officiers à l'esprit progressif
avaient discerné le précieux concours que le théâtre était susceptible de leur apporter, pour distraire sainement leurs hommes, les préserver de l'alcoolisme et de la sale débauche, élever leur esprit et achever leur éducation morale.
Sur le front, aux abords des tranchées, le théâtre, si Ton peut dire, a joué un rôle important. Il s'est imposé par la force des choses. C'est l'anticafard par excellence. A portée du canon allemand, le général Gouraud avait installé, dès 1915, un vrai théâtre, avec une scène, des coulisses, un orchestre, le tout éclairé... à l'électricité. Le jeune et vaillant officier général a eu, par la suite, de nombreux imitateurs. Ma thèse, fort ancienne, s'en trouve singulièrement corroborée.
J'ignore si, comme on nous l'assure, une paix éternelle succédera à cette guerre et comportera la suppression des armées permanentes et du service universel.
Dans le doute — très légitime — je me permets d'insister sur ce que nos soldats seraient appelés à retirer d'excellent de la fréquentation des théâtres pour leur avancement intellectuel et moral.
Le troupier n'apprendrait-il au théâtre
qu'à se tenir correctement, qu'à perdre cette habitude de « laisser-aller » qui, pour nos voisins, est un perpétuel sujet de moquerie ; n'y trouverait-il qu'une vague leçon de faits historiques... que, pour toutes ces raisons, les plaisirs du théâtre devraient lui être conseillés.
Évidemment, il conviendrait de le mettre en garde contre les exhibitions malsaines, l'exposition de théories révolutionnaires ou la glorification de crimes abominables.
Les soldats sont des enfants sur lesquels, en dehors du service, on n'exerce pas une surveillance suffisante. Un bon soldat ne se fait pas seulement avec des théories sur le tir, l'école de compagnie ou le service en campagne. Il ne faut pas seulement l'entraîner à la marche, il convient à ses chefs de développer ses forces morales et de le guider dans le droit chemin.
On veut lutter contre l'alcoolisme et contre la débauche grossière. Comment enrayer ce fléau? Pensez-vous qu'il suffirait de prohiber la vente de l'absinthe ou d'interdire aux soldats l'accès des cafés et des mauvais lieux? Moyens puérils, car on peut se griser avec du vin ou de la bière, on peut boire ailleurs qu'au café et la débauche
clandestine n'est pas la moins redoutable.
Inculquez à nos soldats le goût du théâtre et je réponds qu'en peu de temps vous obtiendrez des résultats surprenants.
Ce qu'il faudrait ?
Que les principaux commerçants de chaque ville trouvassent un moyen de servir la publicité de leur théâtre. Quelques-uns d'entre eux pourraient faire partie de la Commission, d'autres devraient contribuer à la diffusion de la réclame, soit verbalement, soit par l'exposition de programmes, affiches ou prospectus divers.
Ce qu'il faudrait ?
Propager le goût du théâtre parmi les siens, comprendre la dépense de quelques places chaque mois dans le budget des menus plaisirs.
Le théâtre est un des éléments les plus indispensables au développement du commerce local. Les spectateurs se recrutent non seulement dans la ville, mais encore dans les communes voisines, l'automobilisme aidant. Ces déplacements sont une source de profits pour les cafés, hôtels, restaurants et moyens de transport. Si les représentations sont intéressantes, si l'on veille à la bonne tenue du théâtre, au soin méticuleux
de la mise en scène, à l'élégance des artistes... le public viendra nombreux. Il sentira la nécessité de faire «un brin de toilette »... et le coiffeur, le gantier, la modiste, le tailleur et la couturière y trouveront leur bénéfice.
J'ai souvent remarqué, en cours de mes voyages, qu'une notable partie du commerce local, surtout dans les villes' de second ordre, était, par principe, sinon opposée, du moins complètement indifférente aux manifestations théâtrales. L'on travaille tout le jour, on se couche de bonne heure... et d'ailleurs le théâtre est un mauvais lieu. Cette hostilité est irraisonnée. Tel libraire ne se rend pas assez compte qu'il y va de son intérêt de soutenir l'intellectualité de sa cité ; tel hôtelier semble ignorer que la bonne renommée du théâtre peut contribuer à celle de sa maison.
Le commerçant d'une ville devrait s'occuper de son théâtre et le conduire dans le bon chemin pour qu'il soit un plaisir honnête, sain et réconfortant. C'est l'insouciance, l'indifférence de ceux qui pourraient faire quelque chose qui sont la cause de son délabrement moral et matériel. Le commerçant d'une ville ne devrait jamais oublier cette maxime : « Quand le théâtre va, tout va. »
Une ville sans théâtre est une ville morte. On connaît en France des cités dont la population décroît, où la vie industrielle disparaît chaque jour davantage... Gomme les hirondelles à l'approche de l'hiver fuient vers les pays chauds, les gens de théâtre ont prévu de longtemps son étiolement et sont partis, laissant derrière eux la tristesse et l'inactivité.
On pourrait même dire que la disparition de la troupe sédentaire est le premier coup de cloche qui signale la déchéance d'une ville...
C'est un fleuron de sa couronne qui s'en va, quelque chose de sa prospérité et de son prestige qui se détache. '
Songeons-y bien pour le moment, où, dans la joie de la paix reconquise, se mêlant aux inquiétudes de l'avenir à assurer, nous aurons à entreprendre le grand œuvre de restauration. Le théâtre est un agent et un témoin de progrès général et municipal. Quelle faute si l'on venait à l'oublier !...
Ma conviction personnelle c'est qu'il faut donner au public de province de bons spectacles qui ne le cèdent en rien à ceux des théâtres de Paris. Il faut instruire ce public, le rendre plus délicat, plus difficile et créer
en lui un besoin constant d'art et de littérature.
Mirabeau a dit noblement : « Le peuple ar droit à la beauté ». Apportons-la-lui sous toutes ses formes et c'est lui-même qui, par ses exigences, saura obtenir le théâtre qu'il mérite.
Théâtre de Rocliefort-sur-Mer.
Préface v
Avant-Propos ix
Le public parisien et... celui d'ailleurs. — L'opinion de MM. Maurice Donnay et Léon Daudet. — Une comparaison qui s'impose entre les goûts du public parisien et ceux du public départemental. — Pourquoi va-t-on voir une pièce, en province ? 1
Une petite digression sur le répertoire lyrique.
— La situation du répertoire dramatique proprement dit. — Le répertoire d'il y a trente ans.
— Difficulté de monter les « nouveautés » en province. — Ceci a engendré cela : la tournée . 13
Une parenthèse : les tournées d'opéra impraticables. — Les troupes à tout faire, ou les trois genres sur la même scène. — L'exemple de l'étranger n'est pas toujours concluant. — L'opinion d'un Espagnol, M. Gomez Carillo ... 25