FRANCISQUE S ARC E Y
L'immensité d'œuvres et de noms qu'offre la littéralure dramatique de TEspagne arrête au seuil de son histoire, et Ton hésite à y pénétrer, ébloui de tant de grandeur. Une sorte de respect — filial — nous prend devant ces génies et ces talents sans nombre, d'où nos maîtres tragiques et comiques sont sortis; leur foule se présente à Tadmiration comme dans un rayonnement unique, et il semble qu'on ne classera pas plus leurs poëmes que les étoiles d'un ciel merveilleux.
La richesse du théâtre espagnol l'égale à tous les autres réunis. Tandis que chaque nation a formé le sien d'éléments assimilés, il est né spontanément, sans devoir rien à aucune. Croissant et vivant de lui seul, avec une originalité et une vigueur incomparables, il ne puisa que dans ses croyances, dans ses mœurs et ses traditions. Les scènes des peuples voisins longtemps
2 L£ THÉÂTRE K3PAGN0L
s'alimentèrent de son incessante production : tant qu'il demeura fidèle à sa propre énergie créatrice, il les domina puissamment, ne commençant à fléchir que le jour oij, avec l'envahissement des Bourbons, il admit une sève étrangère.
Orgueil et gloire du pays, expression élevée de la vie publique, exemple de foi et d'honneur, il fut à ce point une force nationale que, dans un livre célèbre, le second des Rojas (Agustin) a pu écrire :
« 1492 est Tannée capitale : Ferdinand et Isabelle virent tomber les derniers Maures dans la chute de Grenade; Colomb découvrit l'Amérique, et Juan de la Encina fonda le théâtre espagnol. »
Une patrie, et deux mondes.
Millésime inoubliable, en effet ! car l'Espagne unifiée s'affranchissait enfin d'un vasselage séculaire : en même temps, débordant d'un coup sur deux mers, à l'est elle conquérait un royaume, Naples, par l'épée de Gonzalve ; à l'ouest, un continent, l'Amérique, par le génie de Colomb. Et, à cette date encore, elle posait le premier jalon d'autres conquêtes, dans les domaines de l'esprit. Ses poètes, à leur tour, près de rendre une vie magique aux « Grands Capitaines » légendaires, allaient appareiller sur l'Océan des siècles, remontant vers les terres perdues des Chroniques et les lointains Romancr?'os, où les attendaient d'héroïques figures qu'ils restitueraient, Bernard del Carpio, Mudarra, le Cid.
Ainsi, par-delà tous les horizons — prolongement idéal dii la mère-patrie — l'Espagne de Charles-Quint et de Philippe H, dans le temps et dans l'espace, s'étendra sans limites; sa puissance et sa pensée imprégneront fortement le monde ; l'Art irradiera de son ciel,. et le soleil ne s'y couchera pas.