‹ Le théatre espagnolChapitre 23 sur 77 · TRADUCTIONS ET ADAPTATIONS DE PIÈGES CASTILLANES · texte numérisé non relu

TRADUCTIONS ET ADAPTATIONS DE PIÈGES CASTILLANES

Quand Schlégel eut traduit le Princp Constant et fait jouer à Weimar l'œuvre caldéronienne, GotHhe émerveillé s'écria : « 11 y a là un terrain nouveau à conquérir. »

De cette profusion de pièces innombrables qu'avonsnous conquis ? Peu de chose, on l'a vu, par les imitations ; mais le contact des œuvres mômes? Quelles sont

les comédies et quels sont les drames castillans que nous possédons?

Voltaire, en regard de VHéraclitfs de Corneille, croit nous révéler dans le CommentaireXdk « Comédie fameuse » de Caldéron, En cette vie tout est vérité et tout est mensonge. Ceci ne saurait compter, n'est-ce pas?

Le savant Linguet publia en 1770 la première traduction que je connaisse du Théâtre espagnol.

Trente ans auparavant, Duperron de Castera en avait ébauché une, abrégeant et mutilant quelques pièces de Lope et de Caldéron. On lit dans la préface ces lignes significatives : « Caldéron, génie singulier, dont on ne prononcerait le nom qu'avec vénération, s'il était né Grec. » Ce jugement était publié en 1740, soit quarante-cinq ans avant que La Iluerta — par qui Schlégcl connut Caldéron — essayât timidement, en Espagne, de relever le maître tombé et de le tirer de Toubli et du ridicule.

Linguet, aussi, précéda La Huerta (de 15 ans). Il cite avec étonnement Bhis Nasarre appelant Lope et Caldéron « les deux corrupteurs du théâtre espagnol »>, et déclarant que les Castillans ont des pièces... (d'autres) qui ne le cèdent en rien à celles « du célèbre Molière et de son imitateur Wicherloy ». La collection comprend 4 volumes : dans le premier, il y a trois pièces de Lope de Véga et une de Caldéron ; dans le 2% 4 de Caldéron ; dans le 3% une de Caldéron et 3 de Moreto [On ne peut pas..,^ la Ressemblance et r Occasion fait le larron, les seules de cet auteur qui aient jamais été traduites en français, avec Dédain pour Dédain). Le i'' volume contient une pièce de Matos Fragoso, qui a une histoire (je la conterai plus loin), une de Bancès Candamo, une de Solis, et en outre 4 entremets.

Souvent les tilressont loin de répondre à ceux des ori-

ginaux. Une comédie de Caldéron m'y intrigua longtemps. Elle était intitulée la Cloison^ et contre son habitude le traducteur n'indiquait pas le vrai nom de la pièce en son idiome. Excessivement amusante et charmante, elle ne rappelait aucune de celles que je pouvais alors connaître. Ce n'est que bien des années après que le texte espagnol me tomba sous la main : c'était V Homme caché et la dame voilée.

Dans la belle Collection des Théâtres étrangers^ parue chez Ladvocal en 1822 et 1823, La Beaumelle traduisit 2 volumes de Lope de Véga et 2 de Caldéron, avec de courtes, mais substantielles études ; sur les 8 pièces de Lope, 2 sont traduites par Esménard, et 2 aussi sur les 7 de Caldéron. Un tome de cette Collection nous fait connaître la Comédie htjménéenne de Torrès Naharro, la Nmnance de Cervantes et les deux parties de la Jeunesse du Cid de Guillen de Castro. Enfin, un dernier volume contient 4 pièces de Moratin.

Les trois principales comédies de Gorostiza nous furent données par Marie Aycard, en 1822 (chez Brissot- Thivars). On voit par la préface que Tauteur tient, pardessus tout, aux trois unités, et que toujours il tremble ftous les vers de Boileau stigmatisant le théâtre d'Espagne, où :

le héros d'un spectacle grossier, Enfant au premier acte, est barbon au dernier.

Depuis, voici les traductions de dramatistes espagnols venues à notre connaissance (nous ne pensons pas en omettre beaucoup) :

Le colonel Naudet publie dans le Théâtre européen^ 18;^, Ce que peut un emploi {^i Le Pouvoir des Places ») de Martinez de laRosa; à côté de lui, Ferdinand Denis

et Damas-Hinard translatent quelques pièces des anciens Maîtres.

A Ferdinand Denis, Ton doit la Première partie du Tisspraufl de Se govie, celle œuwe magnifique contestée par quelques-uns à Alarcon. Damas-Hinard, en 1842, entreprit une traduction importante, dont il ne put réaliser que les premiers volumes, 3 de Caldéron (1() pièces) et 2 de Lope de Véga (10 pièces).

De I8i3 à 1849, Hippolyle Lucas traduisit ou adapta cl fit jouer 6 pièces à TOdéon et 1 au Théâtre-Français, de Guillen de Castro, Lope de Véga, Caldéron, Alarcon et Rojas. A ce propos, je n'ai pas relevé de précédentes imitations, plus ou moins déguisées, d'auteurs castillans par nos vaudevillistes et librettistes. J'ai cité au cours do cette Élude des œuvres de Scribe e de son école {Une chaumière et son cœitr^ \q Domino noir, etc.). Je signalerai seulement deux nouvelles versions de Maison à deux portes .'l'une, t Adroite Ingénae, par Désaugiers et Dumaniant, et l'autre par Duvert et Lauzanne, Renaudin de Caen.

En I8(>1, 1863 et lS6i (chez Michel Lévy), Alphonse Rover publia des traductions des principales pièces de Cervantes, de Tirso de Molina et d'Alarcon, avec des analyses d'autres et des études documentaires.

Plus près de nous :

Charles Ilabeneck a réuni dans un livre paru chez Hetzel (1862) , Chefs-d'Œuvredu Théâtre espagnol, quatre pièces, de Rojas, d'Alarcon, de Guevara et de Moreto : Garcia del Castafiar, les Mars entendent, la Relire morte [Régner après la Mort) et Dédain pour Dédain.

Fnfin, à la librairie Didier, 187 i, Eugène Baret a distribué 7 drames et 7 comédies de Lope de Véga dans 2 volumes, et Antoine de Latour a adopté le môme classement pour 1 1 pièces de Caldéron. Ce même auteur nous

avait fait connaître (Michel Lévy, 1805) 17 sainèles de Ramon de la Cruz.

Si Ton ajoute à cette énumdralîon une publication dé'yd ancienne de pasos de Lope de Rueda, une petite collection A^cntromt^ts divers, la Célpstin^. translatée et étudiée par Germond de Lavigne, le Don Juan Tenorio de Zorrilla [Revue britannique^ trad. Fouquer, 18S2), 2 drames catalans de Balaguer, le.s Fleurs aussi ont un cœur, la Guzla de Cèdre (plus 3 ou 4 pièces jouées à Paris en d*uniques représentations, le Séducteur de Séville de Tirso à la Gaîté, lors des Matinées de Marie Dumas, et, dans des soirées à demi privées, Ou Folie ou Sainteté, le Grand Galeoto d*Ecfiegaray, la Terre basse de Guimera), on aura, je crois, la liste à peu près complète de ce qui nous a été présenté en France de rimraense théâtre espagnol.

Résumé : deux douzaines • de pièces de Lope, et juste autant de Caldéron (car les traducteurs, souvent, reprennent les mômes) ; 5 de Tirso, 6 d*Alarcon, i de Moreto, 2 de G. de Castro, une seule de Guevara, de Rojus, de Matos, de Solis et de Bancès Candamo, plus 17 sainètes de Ramon de la Cruz, et quelques entremets de Divers. Des « Origines », en outre, nous avons : Fernando de Rojas {la Célestin'*), quelques pasos de Lope de Rueda, 1 pièce de Torrcs Naharro, 3 drames et 8 intermèdes de Cervantes. Enfin, parmi les modernes : 4 comédies de Moratin, 3 de Gorostiza, 1 de Mîirtinez de la Rosa, 1 drame de Zorrilla, 2 d'Echegaray, 2 de Balaguer et 1 de Guimera.

C'est peu; mais, en inspirations et en inlluences, nous charrions dans tout notre théâtre une hien plus forte part de Tart castillan; la France a dans ses veines un afflux considérable de sang espagnol, et nulle part il n'y eut entre deux peuples, en matière dramatique, autant d'échanges.

Quelques pièces delà Péninsule durent être acclimatées un peu partout ; car, à la belle époque, on les joua en Italie, aux Pays-Bas, même en Amérique... « A Vienne, à Munich, ajoute Sismondi, et jusque dans le sérail de Constantin o pie. »

Elles ont peu pénétré en Angleterre. Les langues différaient trop; puis Shakespeare et les dramatistes similaires ou sortis de lui eussent exclu les Castillans, par leur parallélisme — et leur simultanéité (Lope de Véga et Shakespeare débutent presque la même année, vers 159C) et 1592; Shakespeare et Cervantes sont morts le même jour, le 16 avril 1616). — Toutefois, bien que les affinités percent sous les divergences, on ne peut pas plus établir de rapprochement entre la poétique du grand Will et celle de Caldéron qu'entre ces deux poètes et nos maîtres classiques.

Un seul exemple d'adaptation d'une œuvre espagnole se présente sous Charles II : Crown arrangea la comédie de Moreto On ne peut pas,.,^ sous le titre de »S/> Coiirtluj Nice ou Cela ne peut être. On a trouvé aussi que la Dame Revenant servit à Addison pour Tidée première du Tambour (1715), comédie imitée par notre Ueslouches [le Tambour nociurne). C'est possible, Addison ayant beaucoup voyagé.

Cependant Dryden avait lu Lope et Caldéron, et parle de représentations espagnoles à Londres. L'unique trace que j'en ai relevée dans le théâtre anglais du xvni'' siècle est une petite pièce de Dodsley, le Roi et le Meunier de MansfielfL 1736, imitée du Villageois dans son coin de Matos Fragoso (cctle même comédie do Matos traduite par Linguet en 1770).

J'avais toujours été frappé de la parenté de ce sujet avec le Roi et le Fermier de Sedaine et la Partie de chasse d'Henri IV de Collé, sans pouvoir établir la

filiation. J'ai découvert un volume de 1756, Choix de petites pièces du Théâtre Anglais^ par Patu, édité à Londres en français, et contenant la comédie de Dodsley, suivie, entre autres, d'une farce, sans nom d'auteur, les Femmes métamorphosées ou le Diable à Quatre (Elle est de Farquhar.) Or, Sedaine, puisant dans ce livre, arrangea en opéra comique, Tannée même de sa publication, le Diable à Quatre (ou la Double Métamorphose) et en 1762 écrivit le Roi et le Fermier^ d'après la pièce de Dodsley, gardant les noms des personnages.

Ce fut sans doute ce qui dicta le choix de Linguet, quand il ajouta à ses comédies de Lope et de Caldéron celle de Matos Fragoso, le Villageois dans son coin^ que l'auteur de la pièce le Roi et le Meunier avait fait entrer dans une histoire du temps de Lancastre. A son tour, en 1774, Collé, ayant pour se guider Sedaine, Dodsley et môme Matos, alors traduit, transposa la légende anglaise, substituant au roi Henry VI notre Henri IV.

J'ai eu Toccasion de signaler quelques imitations et traductions italiennes, surtout au xvir siècle. En Allemagne, il faut attendre Wilhelm Schlégel et ses amis, pour forcer le barrage des idiomes. Et alors, quel torrent victorieux !

Frédéric Schack s'écrie: « Le drame espagnol devrait être l'école de nos jeunes gens et communiquerait une vie nouvelle à notre scène. » Et encore : « Il serait impardonnable de ne pas tirer parti de ce trésor. »

Combien aurions-nous plus raison, en France, de parler de même !

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