TRAVAUX CRITIQUES ET HISTORIQUES
Je rassemble, en terminant, les travaux concernant le théâtre espagnol, pour servir à une « Histoire de TArt dramatique en Espagne », ouvrage qui sera — lorsque les compatriotes de Caldéron songeront enfin à l'écrire — du plus sérieux intérêt, aussi pour nous.
C'est au pays mômo qu'il faut demander les Études principales : je les ai presque toutes citées déjà, et je les résume.
Au xvii* siècle, Nicolas Antonio composa, en latin, une volumineuse encyclopédie, précieuse à consulter, la Bibiioteca Hispa/ta, vêtus et nova. Les deux in-folio de ce polygraphe, 1617-1684 (chanoine à Séville, chargé d'affaires h Rome par Philippe IV), sont la plus ancienne source de documents, incomplète et souvent inexacte, mais qui a rendu les plus grands services à la critique moderne.
J'ai fait beaucoup d'emprunts, dans la première partie de ce livre, à trois œuvres du môme siècle, que je rappelle ici : le Viaje entretenido (Voyage amusant) d'Agustin de Rojas de Villandrando, très curieux, très brillant, très nécessaire pour la connaissance des origines de la scène espagnole ; le Para Todos (Pour Tous) ot la Fama Postuma^ l'un et l'autre de Montalvan ; le dernier, indispensable à qui veut écrire sur Lope de Véga. Ajoutons l'historien de Caldéron, Vera Tasis de Villaroël.
Blas Nasarre publie en 1749 sa Dissertation sur les Comédies d'Espagne; ce n'est qu'une longue diatribe gallicisle contre le drame espagnol. Analogues sont les travaux de Luzan et de Montiano. Je ne regarde donc
pas comme une histoire sérieuse les Origines^ Époques et Progrès du Théâtre espagnol^ que Garcia de Villanueva fit paraître en 1802, en s'appuyant exclusivement sur ces trois critiques.
La Huerta, dans V Étude qui accompagne sa Collection d auteurs (1785), mais surtout Moratin, avec ses Discours préliminaires^ sur le xviii" siècle, d'une part, et sur les prédécesseurs de Lope de Véga, ont une autre importance.
Un ouvrage d'une grande autorité, principalement pour la partie matérielle du théâtre, est le Traité historique sur les Origines et les Progrès de la Comédie et de rilistrionisme e?i Espagne, de Casiano Pellicer (Madrid, 1804). On le consultera avec beaucoup de fruit.
Lista {Lecciones) ne fait que paraphraser Moratin. Ses Leçons s'arrêtent à Rojas: elles furent très retentissantes. J'ai parlé, en leur lieu, des autres critiques ses contemporains, et je ne puis que réunir ici leurs noms : Agustin Daran. Dionisio Solis, Martinez de la Rosa, Jeronimo de la Escosura (le Collecteur des textes dramatiques de 1826) ; puis, l'auteur du Afanual de Literaitéra, Antonio Gil de Zarate, dont l'œuvre devrait être tra<luite en français, et serait pour nous inestimable. Eugenio de Ochoa, le créateur du Trésor du Théâtre espagnol^ assura par l'autorité de ses articles biographiques (Paris, Baudry, 1838) la propagation de bien des erreurs. Javier de Burgos, Patricio <lc la Escosura, Carlos de Ochoa, Gayangos, Del Pidal, Alcala Galiano, Cafiete, Rosell, Mora travaillèrent, en ce siècle, à la restauration du Théâtre Ancien, mais personne plus que les éditeurs dramatiques de la Collection Rivadeneyra, c'est-à-dire Eugenio Hartzenbusch (pour Lope, Caldéron et Tirso', Ramon Mesonero Romanos (chargé
de Rojas et des auteurs de second ordre), Fernandez- Guerra y Orbe (biographe de Moreto) et Eduardo Gonzalès y Pedroso (qui étudia les Atitos Sacramentales et les coUigea en un recueil allant des Origines au xviii* siècle, de Gil Vicente à Bancès Candamo).
Don José Amador de los Rios laissant inachevée sa magnifique Histoire de la Littérature espagnole (7 volumes parus), Madrid, 1864, s'arrêta juste au commencement du théâtre, à Juan de la Encina. Enfin Cayetano Alberto de la Barrera y Leirado dressa le Catalogue bibliographique et biographique de Vancien Théâtre espagnol^ depuis ses Origines Jusqu'au milieu du xvni' siècle.
En 1832, Mariano de Larra publie le Pauvre petit Parleur^ « journal de lettres, » et les Réflexions sur la manière de ressusciter le Théâtre espagnol. Et parmi les écrivains qu'ils appellent, là-bas, « scénographes », se placent, à sa suite. Ferrer del Rio, Bastus, Lafuente [Teatro Social^ 1845) et Fernandez de Cordoue, dont les Mémoires intimes sont des plus instructifs, mais moins encore que les Souvenirs du temps passé de Zorrilla.
Pour les dramatistes contemporains, il n'est pas inutile de parcourir le petit volume d'Ovilo y Otero, Manuel de biographie et de bihliographie des écrivains espagnols du xix' siècle ( \ 859).
Mais l'œuvre « scénographique » par excellence, indispensable à qui veut pénétrer la présente époque, est VArt scénique en Espagne de José Yxart (2 vol., 1894 et 1895, malheureusement épuisés). L'auteur, acquis aux idées les plus avancées, analyse l'art dramatique espagnol contemporain, depuis Moratin jusqu'à Dicenta, fouille les recoins, cherche les filiations, étudie, à l'étranger, les directions nouvelles, le mouve-
ment russe, allemand, Scandinave, consacre un chapitre à Tolstoï, Piserasky, Hauptmann, Bjornson, Maeterlinck, s'inquiète des moindres indications parisiennes, depuis les pièces de romanciers purs, Flaubert, Concourt, jusqu'à nos théàtricules de marionnettes et d'ombres chinoises (Bouchor, Rivière), et à la résurrection de la pantomime ; note môme les idées de Mallarmé sur le théâtre, et n'oublie ni Bruant ni Yvette Guilbert. Le 2* volume (1896) est posthume. La mort prématurée de José Yxart est une perte vraiment sérieuse pour les lettres catalanes et castillanes.
Hors de l'Espagne, il y a des ouvrages considérables à signaler en Italie, en Angleterre, en Amérique et en Allemagne.
Trois noms italiens se recommandent à l'attention : Franchi, Signorelli, Riccoboni.
Le premier, écrivain satirique des plus curieux, vivait au temps des Maîtres de l'Age d'or, dont il parle : il écrivit en 1630 le Ragguaglio al Parnasso, Les deux autres sont du xviii' siècle. Signorelli, le principal, est l'auteur d'un ouvrage estimé, V Histoire critique des Théâtres. Riccoboni, grâce à son talent de comédien, à sa vie aventureuse (1675-1753), à son séjour à Paris où il dirigea la Comédie-Italienne, est le plus connu des trois. C'est le moins bon écrivain, et ses rapports avec la scène espagnole se bornent à son livre Réflexioiis et Critiques sur les différents Théâtres de rEurope.
Je transcrirai un fragment du Rayguaglio^ pour donner au lecteur français une idée de la manière de Fabio Franchi : il est pris au chapitre Obsèques poétiques à la mort de Lope de Véga (1630, une année seulement, on le remarquera, après les funérailles réelles). La scène est à Delphes, au lendemain
de la mort de Lope, et Thomonyme du Phénix^ Lope de Rueda, « figure toute ronde, » accueille les poètes un à un et les présente à Apollon.
« Père du Soleil, Grajales, que voici, te supplie humblement de rayer les imperfections de ses pièces, dussestu ne pas laisser un vers entier... TuvoisPoyo, ce prêtre de basse stature? Et Velarde, qui est ce gros homme? Il demande qu'on oublie jusqu'aux titres de ses comédies, le CïV/, DuFta Sol et Doha Elvire^ le Comte aux mains blanches. Ochoa te conjure, pour l'amour de Dieu, de donner de l'esprit à ses valets. Dis à Caldéron de faire beaucoup de pièces comme C'est pis que ce n'était et Maison à deux portes^ à Montalvan de suivre les traces de Lope et à tous les poètes espagnols de marcher dans les voies de celui qui vient de mourir ! Supplie Alarcon de ne pas quitter le Parnasse pour l'Amérique et de donner de nombreux pendants à la Vérité suspecte et aux Mains en revue ; personne plus que lui n*honorera la littérature, 'il s'abstient de mettre fin à l'action après le second acte, comme cela lui arrive.
« Vuesa Merced » (Votre Grâce) fera entendre à Coello qu'il excitera la jalousie s'il écrit souvent des pièces comme les Jaloux dlistramadure. A Solis et à Francisco de Rojas veuillez recommander d'écrire 12 comédies par an ; car celles qu'ils ont faites n'ont qu'un défaut, c'est de ne pas être assez nombreuses. Hommage soit rendu à Guillen de Castro ! mais qu'il enlève de ses pièces les défis et ne traite pas l'honneur comme un sujet de droit strict ; puis, quand ses dames ont envie de s'évanouir ou s'appuient sur les personnages qui sont près d'elles, que cela ne soit donc pas un motif constant de querelles ! »
Après Lope de Rueda, Villaïzan prend la parole et prie le dieu d'empêcher les auteurs de se mettre à trois
pour écrire une pièce. Enfin, un troisième se lève et dit:
« Que tout écrivain dramatique soit docteur en nom de Lope ! Sinon, qu'on le châtie une première fois par des sifflets et des murmures, une deuxième fois avec des pommes, raves et projectiles variés, et la troisième, avec des pierres ! »
L'Angleterre ne nous offre guère que le livre de lord Rolland, Mémoires sur Lope de Véga et Giiilleii de Castro^ 1817, où il examine longuement la question du CîV, rendant pleine justice à Corneille ; puis, plus récemment, les Leçons sur les Bel/es-Lettres, de Hugo Blair.
Mais l'Amérique a l'ouvrage de Ticknor, Histoire de la Littérature espagnole^S vol. in-8", qui est classique. Au contraire de Lord Holland, Ticknor a été traduit en français (par Magnabal), et c'est le plus fréquemment feuilleté. Très riche en renseignements sur le théâtre, il contient cependant de nombreuses inexactitudes et de grosses lacunes. Il s'arrête au xviii* siècle.
Ce sont les Allemands qui tiennent le premier rang dans l'ordre de travaux qui nous occupe. Je ne reviens pas sur Wilhelm Schlégel, Immermann, Tieck et leur groupe. Un des meilleurs ouvrages qui soient à notre disposition est ï Histoire de la Littérature espagnole de Bouterwcck (Gœttingue, 1814), traduite en français par M"* Streck. On y trouve cependant des trous. 11 omet complètement Alarcon.
Le baron Adolphe-Frédéric Schack (malheureusement non traduit) est le seul auteur qui ait écrit une Histoire du Théâtre et de la Littérature dramatique en Espagne, ouvrage très précieux, contenant beaucoup de faits. Passionnément épris de l'ancien théâtre espagnol,
Schack y voua sa vie. Dès sa jeunesse, il parcourut toutes les bibliothèques de TEspagne et celles de l'étranger, où il pouvait découvrir quelque œuvre oubliée. Presque toutes les pièces dont il parle, il les a lues (plusieurs milliers). Il étudia toutes ces œuvres avec une conscience rare. Mais, dès qu'il est question de la France, il perd son sang-froid. 11 est plein, contre nous, de terribles partis pris. Il tonne contre « Tabsurde classicisme français », dédaigne Corneille et Molière.
J'arrive aux Étudps écrites en France.
Il faut d'abord mentionner les Introduclions et biographies mises, par les divers traducteurs que j'ai cités ^ en tête de leurs traductions, depuis Linguet et La Beaumelle jusqu'aux plus récents.
J'ai parlé ailleurs de Tinouï Lecoulteux de Canteleu et de ses stupéfiantes appréciations. Elles sont exprimées ds,n9»VEssai sur la Lii/éra/urfi espagnole; Paris, 1810.
^\%V[iOi\A\{Histoire des Littératures méridionales, 1813) écrit d'après les Allemands (en matière de documents, du moins), mais avec une sécheresse, une étroitesse d'esprit protestant qui ne lui fail voir dans les drames religieux de Caldéron que du fanatisme et de l'extravagance, et dans ses grands drames de passion farouche, dans les catastrophes amenées par le terrible />îmf/onor, que de la férocité. Il ignore des dramatistes de premier rang.
C'est Philarète Chasles [Études sur l'Espagne) qui ouvre vraiment la voie par un très beau livre, où il pénètre à merveille le théâtre et Tesprit espagnols. C'est bien lui, je crois, qui a découvert Alarcon ; il paraît le révéler à TEspagne. Ce que Ton sait de la biographie de ce maître a été retrouvé par le savant Te maux.
Viardot fit paraître en 1835 des Éfudps sur P Espagne très estimables, où se trouve un Précis de Tancicn théâtre, nourri de faits. Fauriel (1839) et Viel-Castel (1840) ont écrit de remarquables aperçus dans la Revue des Veux Mondes ; et ce dernier est le seul encore qui se soit occupé en France de Moreto : il a présenté quelques analyses détaillées de pièces de ce maître et a étudié longuement le Vaillant Justicier,
L'œuvre d'Adolphe Puibusque, Histoire comparée des Littératures espagnole et française (Paris ^ Dentu, 1843), mérite d'être classique. Le théâtre y est un peu noyé dans Tabondance des matières.
Antoine de Latour a do très jolies Études sur l'Espagne, où il traite de quelques auteurs, en particulier dans le théâtre ancien, d'Enciso, et, dans ce siècle-ci, de Lopez de Ayala et de Miguel Principe. M. Gustave Hubbard passe en revue un certain nombre d'écrivains dramatiques du xix® siècle dans son Histoire de la Littérature contemporaine en Espagne; et je dois mentionner encore les articles de M. de Tréverret.
Enfin, VHistoire du Théâtre de Ch. Magnin, mais beaucoup plus en détail ï Histoire universelle du Théâtre d'Alphonse Royer (en des chapitres très espacés à travers la volumineuse publication) étudient les autours dramatiques anciens de l'Espagne, la seconde notamment par de longues analyses de pièces.
On peut terminer cette nomenclature par quelques ouvrages plutôt scolaires, tels que VHistoire de la Littérature espagnole de M. Eugène Baret et celle des Littératures méridionales de M. Demogeot.
Ajoutons un livre « à côté », récemment paru chez Ollendorff(1897), lo Théâtre en Espagne ^A^W^nTy Lyonnet, première série d'une revue des théâtres d'Europe; recueil de notes amusantes et très utiles sur l'état pré-
sent des scènes de Madrid, les tournées d'acteurs, les pièces « par heures », les bouis-bouis, cirques, concerts andalous, etc., et les habitudes de la société contemporaine.
Actuellement, une orientation nouvelle vers TEspagne semble poindre, qui a pour promoteur Téminent critique Francisque Sarcey. Une pièce de Moreto, San Gilde Portifgal/]ouée à l'Odéon la saisondernière, 1897, en fut l'occasion.
J'ai gardé à part Moreto, et le drame de San Gil suivra cette étude.