SCÈNE PREMIÈRE
Une chambre chez Don Vasco DON VASCO, LÉONOR, INÈS
Léonor, Inès, mes filles, mes chers trésors, double fleur que du givre de mes ans le Ciel fît éclore, charme de ma vieillesse, appuis de cet édifice ébranlé par l'âge, remerciez mon amour des heureuses nouvelles que je vous apporte. Elles seront de votre goût et vous m'en serez reconnaissantes toutes deux. Toi, Léonor, qui as choisi, pour y vivre, un saint cloître, et que tout Coïmbre admire comme un exemplaire de vertu et de beauté, réjouis-toi ! tu ne tarderas point à réaliser ton désir. Nous quitterons Coïmbre dans peu de jours pour gagner Valde-Fuentès, un joli pays, très riche, à six lieues derrière la montagne et qui commande les terres que j'ai héritées de mes ancêtres. Là, mes vassaux te feront fête, sachant que tu vas illustrer leur couvent, et il n'y aura pas d'hommages qu'il ne rendent à tes perfections. Pour moi, retiré désormais en ce môme bourg, j'espère y payer de mes soirs lassés le commun tribut que le temps exige.
LÉONOR
Laisse-moi, Seigneur mon père, répandre à tes pieds ma reconnaissance; par la grâce que je reçois, ta bonté comble tous mes vœux.
DON VASCO
Embrasse-moi, ma fille. Je suis ému à t'entendre. Tu as suivi le meilleur choix.
LÉONOR
Le Ciel prolonge tes jours !
DON VASCO
Et toi, chère Inès, tu ne dis rien ? Qu*est-ce donc 7 Je veux que tu me remercies à ton tour. Ton union avec Don Sanche de Portugal est une chose décidée. Par son courage et le lieu dont il sort, il n'est pas indigne de ta main : car, enfin, il est apparenté au roi, bien que sa noblesse ne surpasse pas celle de mon nom. Étant Don Vasco de Norona, je puis dire que mon sang égala toujours celui des plus hauts du royaume, mais les mérites de Don Sanche pour l'illustration, la sagesse et la bonne grâce sont tels que tu poux être reconnaissante au Sort de t'avoir donné un pareil époux.
INÈS
Mon mariage est-il déjà conclu?
DON VASCO
11 sera célébré quand tu le désireras.
INÈS
Puisque tu me laisses libre, il ne se célébrera point.
DON VASCO
Qu'est-ce à dire ? J'appréhendais cette réponse. L'extravagance de ton orgueil, ton caractère d'obstination et de révolte me la réservaient. Çà, que dois-je attendre de toi?
INÈS
Seigneur mon père, avant de me condamner, veuille m*écouter (mouvement de Don Vasco) avec patience. Tu sais bien, Seigneur, tu sais bien comment, par une poursuite subtile, Don Diego de Ménésès chercha jadis à me surprendre...
DON VASCO
Lui !... cet homme !... ce Don Diego...
INÈS
Entends-moi jusqu'au bout, et sois calme. Je ne mets pas en doute que, mesurant ses sentiments au respect de ma personne, il n'ait eu Tintention honnête d'être mon époux ; car, dans de pareilles entreprises, quand il y a noblesse en deux personnes égales, Tamant ne peut prétendre plus et la dame ne peut vouloir moins. Pourtant je me refusai, en fille prévoyante, lui donnant motif de s'élancer, plus résolu, à Tassant aveugle de mon amour. Car tel est le naturel de certains amants captivés que les faveurs les attiédissent et qu'ils s'enflamment avec les mépris. Excité par ma résistance, il ne sut pas se résigner, ni garder quelque réserve, ni réprimer Temportement de sa douleur, et en réponse à mon dédain, subjugué, irrité plutôt, il se mit, par les églises, les places et les rues, à me faire une cour publique. Cette passion, à la regarder de loin, semblait un délire insultant ; mais pour moi qui la considérais mieux, je n'y voyais rien — et je le dis alors — qui justifiât ma colère. Lorsqu'un manquement à une dame a l'amour pour cause, il faut passer à l'ardeur de l'amant ce qu'il a montré d'incivil. Je détendis donc peu à peu le froncement sévère de mes sourcils, sans laisser jamais sortir de mon sein, en soupirs ni en paroles, la tendresse qu'il gardait cachée. Oui, je tiens à le déclarer, je l'aimai ! Cet aveu montre assez que je ne changerai pas, et, en me proposant ce mariage avec Don Sanche, il t'est facile de reconnaître qui je rejette et qui j'ai choisi.
DON VASCO
Don Diego !... le meuvtrier...
INÈS
Je sais l'argument, et par quelles charges tu condamneras mon inclination. Don Diego a tué mon frère. C'est vrai, mais loyalement, poitrine contre poitrine, en champ découvert. Son épée alors le servit bien, c'est une disgrâce que je déteste en lui... plus que l'outrage. Je fus la cause du
sang versé ; et si je suis de ce même sang qui crie contre Diego vengeance, celui qui bat dans mon sein et y nourrit mon amour, celui-là qui parle pour Diego est il mien moins que l'autre ? Enfin, tu es maintenant éclairé: juge en homme généreux, en sage, en noble, en avisé, en esprit élevé» en père à qui je devrai de nouveau l'être, la vie, la réputation, le bonheur, l'honneur, le repos, si tu me donnes Don Diego de Ménésès pour maître.
Langue de serpent, tais-toi, femme dont je ne sais comment j'ai pu souffrir l'impudence ! Un cruel, qui a versé ton propre sang, qui a tué ton frère, voilà l'époux de tes préférences? Vive Dieu ! ton affection est déloyauté, et traîtrise ta résolution ! Don Diego de Ménésès ! C'est ce nom-là que tu m'opposes ! Un homme avec qui l'honneur n'est pas sûr ! un individu que ses audaces ont rendu la fable de la ville, et qui vit en réfugié, à cause de ses désordres et de ses folies ! voilà l'objet de ton amour insensé !
INÈS
Je ne suis pas maîtresse de vaincre cet entraînement. Mon libre arbitre est soumis à la passion que je proclame, et je mourrai plutôt qu'un autre homme obtienne ma main.
DON VASCO
Téméraire !... et je l'écoute sans lui ôter mille fois la vie!... Ah! misérable! Puisse le Ciel te refuser la lumière du jour, abri, secours et subsistance ! puisses-tu errer par le monde sans clarté, sans raison, sans frein, jetée hors de tes propres pensées, livrée à l'infamie éternelle, si tu acceptes cet homme pour amant !
INÈS
Seigneur mon père, je m'attache à ce qui est juste, et je ne crains pas ta malédiction.
DON VASCO, tirant son épée
Ah ! tu mourras ! (Léonor le retient.) Laisse-moi, je veux châtier...
LÉONOR Père et Seigneur, apaise la colère. (Elle le détourne à gauche.)
DON VASCO Je me calmerai à ta prière, ma Léonor, miroir de ma vie.
LÉONOR
Il faut plus encore. Si tu veux un remède à ces tristesses, et que les choses se passent selon ton désir, tu approuveras mon inspiration.
DON VASCO
J'attends de toi Tallègement de mes peines: parle, Léonor.
LÉONOR
Don Gil Nunez de Mayorga, tu le sais, est un noble cavalier, que pour sa rare vertu, tout le peuple vénère. On dit qu'il fait des miracles, et son autorité est telle qu'il manie les cœurs : il n'existe pas dans tout le royaume un homme plus saint. Aie recours à lui, en cette circonstance ; qu'il parle à Don Diego et lui persuade de mettre fin à ses poursuites inconsidérées. Lorsqu'elle verra son galant renoncer à la servir, ne plus rôder sous ses fenêtres, je suis sûre que ma sœur consentira à l'heureux hymen de Don Sanche. Voilà ce qu'il faut faire.
DON VASCO
Ta chère voix me verse le baume de la paix, tandis que celle-ci, mon ennemie, outrage en moi le respect. 0 vieillesse désolée, que la neige mddère la flamme de mon cour^ roux ! Je parlerai tout à l'heure à Don Gil : c'est le meilleur moyen. En attendant, ma Léonor, essaie la sagesse de tes conseils sur cette orgueilleuse. Si je suspends son châtiment, c'est à cause de toi, de toi seule. Ah ! je suis hors de moimême ! ^11 sort.)