U « RÈGNE 11 DE LOPE
Ce fut un règne prodigieux. Jamais, avant Lope, dans aucune nation, un homme de lettres, par l'unique force de son génie, n'atteignit si haut. La gloire de Sophocle, idole d'Athènes, fut dépassée.
Toutes les puissances, le Roi, l'Église, le peuple entier, les talents, les esprits lui firent comme une cour immense. Tant qu'il vécut, il ne connut pas d'égaux; même Tirso de Molina, son émule, se déclarait avec humilité son suivant. Le public ne voulait que <les pièces de lui, et, en outre de sa production inouïe, on lui attribuait encore les œuvres des autres.
Il était prêtre, et en quelque sorte chef de l'Eglise, étant directeur des familiers de Tlnquisition. Le collège ecclésiastique de Madrid lui conféra le plus haut titre, capellan maijor. Il vivait dans la splendeur. Au théâtre, victoires sans nombre; dans la vie, éclat sans pareil. Orgueil de la ville et du peuple, on le montrait aux étrangers, comme ailleurs un palais ou un temple ; c'était un monument national, la plus grande gloire vivante.
Dans la rue, des cris de joie Taccueillaient : « C'est lui ! » Les enfants Tacclamaient, les hommes marchaient derrière lui, les femmes lui jetaient des bénédictions de leurs fenêtres.
« Quand les Majestés royales le rencontraient, elles le regardaient avec une attention marquée, comme un être supérieur aux autres. Le pape Urbain VIII, ne pouvant le contempler, à cause de la distance, voulut communiquer avec lui par la plume : il lui écrivit de sa main une lettre pleine d'affection et de faveur, lui décernant, avec le titre de docteur en théologie, l'habit de Saint-Jean... Il n'y a ville, cité, province, seigneurie ou royaume, ajoute Montalvan {Fama postuma) qui n'ait sollicité de correspondre avec lui. Il n'est maison de goût qui ne possède son portrait sur papier, métal ou toile. Beaucoup venaient de leur pays pour s'assurer quil était un homme, »
Il inspirait à ses contemporains une sorte d'effroi. On le désignait par des appellations étranges. On répétait le nom que lui avait donné Cervantes : « Le Monstre de la Nature » . Au spectacle, on affichait ainsi ses drames : <c Aujourd'hui, telle pièce, par le Phénix des Esprits. » Cette périphrase remplaçait couramment son nom.
Montalvan, son disciple bien-aimé, prend, en parlant de lui, des attitudes de Jules Romain devant Raphaël, ou de saint Jean auprès de Jésus. « Lope de Véga, écrit-
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il, fut le plus favorisé et le plus fête de toutes les espèces de personnes qui naquirent au monde. Pas de légat du Saint-Père, de prince dltalie, de cardinal de Rome, de grand d'Espagne, de titulaire de Caslille, de nonce, de gouverneur, d'cvèquc, de dignitaire, de religieux, de chevalier, de ministre ou d'homme de lettres, qui ne le recherchât, qui ne lui offrît avec reconnaissance sa compagnie et sa table. »
Chez les modernes, l'apologie n'est guère moins vive. Agustin Duran écrit :
« Il fallait un théâtre ardent, populaire, mais revêtu d'idéal; lyrique, en même temps que réel ; faisant voler l'inspiration du ciel à l'enfer, du ponant à l'orient, mais toujours dans l'harmonie du rythme et dans la variété des poétiques enchantements. »
Gil de Zaratc :
« Toute la science de son siècle et de sa nation, toutes ses croyances religieuses, ses principes moraux et politiques, ses exigences, ses goûts, ses plaisirs, son originalité entière, le théâtre de Lope les contient. Il est plus que de l'histoire, — qui ne s'occupe que des individus : on y trouve peints les attributs qui symbolisaient l'idée du bien et du mal, de Futile et du nuisible, et jusqu'à l'erreur que produisaient dans les jugements humains la constitution sociale et l'éducation. »
Il se servit des éléments existants et, ordonnateur de ce chaos, fit surgir le drame. Il édifia un monument souverain, harmonieux, idéalement beau.
« 11 dit au public : « Voici ton poëme ; voilà la véri- « table création que tu dois continuer pour être sublime, M original et indépendant : parce que cette œuvre, " bien que sortie de mes mains, est la tienne ! parce ^< qu'elle est formée de tes lois, de tes mœurs, de ton « savoir, de tes goûts, de ta foi et de ta substance ! Tu
« étais le marbre qui renfermait Timage de la Beauté, « et moi je fus Tartiste qui comprit qu'elle y était « cachée, et de qui le ciseau la fit sortir de sa gaine. « Tu étais le diamant, moi celui qui l'ouvra et le fit « lutter de splendeur avec le soleil. » La nation, surprise et charmée, accepta le don de son poëte ; elle lui ceignit les tempes d'une immarcessible couronne — de gloire, de reconnaissance et d'amour — et la Renommée emporta son nom et ses œuvres sous tous les cieux. »
En 1632, après la représentation de la Fille à la Cruchcy l'acteur s'avança vers le public, pour lui adresser le compliment d'habitude.
« Ici mit fin à cette comédie celui qui, s'il perdait cette cause, en appellerait à mille cinq cents autres ; car ayant écrit mille cinq cents pièces, il mérite d'être excusé. »
Alors, du balcon, des fenêtres et des galeries, de toutes les places, mais du parterre surtout, un cri unanime s'éleva, dans la tombée du soir, parmi les applaudissements vibrants d'enthousiasme et d'orgueil national : « Vive le Phénix de l'Espagne! Victoire! victoire à Lope ! »
« C'était, à ce moment-là, un prêtre septuagénaire, chevalier de l'ordre de Saint-Jean, prince de la poésie espagnole, miracle de la nature, étonnementdu monde. » (Hartzenbusch, 1859.)
Il mourut en 1635, à 73 ans. On lui fit des funérailles royales. Le duc de Sesa organisa la solennelle cérémonie. Elle dura neuf jours : neuf évêques, tour à tour, dirent des messes. Toutes les congrégations religieuses, sans être appelées, accoururent. La ville entière se leva. Le jour dos obsèques, en voyant ce mouvement de Madrid en deuil, une femme qui ne savait rien de l'événement s'écria : « Ce ne peut être que l'enterre-
ment de Lope ! » La fille naturelle adorée du poëte, celte étrange Marcela, qui en pleine beauté, on ignore par quel mystère, était brusquement entrée aux. Carmélites, obtint que le cercueil de son père passerait près de son couvent. Le mort, visage découvert, longea le monastère, et le cortège fit halte un instant pour que la religieuse pût Tapercevoir. Puis on se remit lentement en marche vers Téglise de Saint-Sébastien. Quand on descendit dans le caveau celui qui fut Lope, un gémissement immense monta de la foule, comme si elle lavait perdu seulement alors.
Frey Lope Félix de Vega Carpio était né à Madrid, le 25 novembre 1562. Sa biographie étant très connue, je n'en rappellerai que les traits essentiels.
Il fit ses premières pièces à 11 et 12 ans. Je passe sur les balbutiements du génie, succès d'enfant prodige, dictant à cinq ans des vers, parce qu'il ne pouvait pas les écrire, sachant à cet âge le latin... Et j'omets, de même, les escapades d'étudiant, quand il se sauva, à 14 ans, du foyer pseudo-paternel pour courir le monde. A 18 ans, fou des sciences occultes, il n'en est guéri que par Tamour. Il allait être ordonné prêtre à 22 ans, en 1584t quand il se maria. Déjà il avait écrit des pommes, des églogues, un roman, VArcadie, et plusieurs pièces de théâtre, parmi lesquelles la Pastorale de Jacintp. Il était parti faire la guerre, s'était attaché à un Inquisiteur, l'évoque d'Avila, puis, au sortir de l'Université d'Alcala, à un grand seigneur, Frédéric de Tolède.
Peu après son mariage, il lui arriva une aventure, restée mystérieuse, qui l'obligea à quitter Madrid. Il se réfugia à Valence, et c'est là qu'il se lia intimement avec Guillen de Castro, Aguilar et tout un groupe de
poètes. Sa jeune femme, Isabelle d'Urbina, venait l'y voir; mais les voyages la fatiguèrent : elle tomba malade et mourut. Ce fut pour l'exilé une profonde affliction. A ce moment, Philippe II préparait contre l'Angleterre VInvincible Annada. Lope s'engagea sur la flotte, et, tout en s'acquittant de son service composa un poëme, la Beauté d* Angélique, Il échappa au naufrage général, passa quelque temps en Italie, où il connut le comte de Lemos, qui avait protégé Cervantes. A son retour, il se remaria. Juana de Guardia, sa seconde femme, très belle, lui donna un fils, Carlos, pour qui il déploya la plus ingénieuse tendresse. C'est l'époque de ses débuts sérieux au théâtre 1590-1592.
En 1608, il perd son enfant et sa femme. Sa douleur est immense : l'année suivante (1609) il se fait prêtre. Il avait pris l'habit du tiers-ordre de Saint-François, mais il continuait à composer des drames, et toute espèce d'œuvres. On sait quelle rare affection lui inspira sa fille Marcelle, et dans quels termes passionnés il lui dédia une de ses comédies [le Remède dans le Malheur), langage, a-t-on observé, « plus d'un amant que d'un père ». Guillen de Castro dédia ausi un drame à l'énigmatique jeune fille. A quinze ans, Marcela déclara qu'elle entrait en religion, et rien ne put la détourner de cette résolution inopinée. Lope de Véga eut à pleurer plus tard son deuxième fils, Lope, et dut se séparer de son dernier enfant, Feliciana, pour la marier. Autant de chagrins vivement ressentis par cette sensibilité excessive.
Fidèle à son art, il n'en remplissait pas moins scrupuleusement ses devoirs d'ecclésiastique. Il versait d'abondantes larmes chaque fois qu'il célébrait la messe. Il obtint de venir la dire au couvent des Carmélites où Marcela avait prononcé ses vœux. J'ai raconté comment,
une dernière fois, elle put, de ce môiïie couvent, contempler son père expiré.
La figure de Lope était imposante : large front, prunelles profondes, nez en bec d'aigle, minces moustaches droites, virgule arquée sous la bouche sérieuse. Ses graves fonctions ne rompôchaicnt pas de se montrer enjoué, rieur : il avait la riposte facile, mais il préférait ne dire de mal de personne. « J'aime ceux qui m'aiment, et je ne hais pas ceux qui me haïssent, » affirmait-il à Montai van. Et dans le Laurier d'Apollon il glorifie tous les poètes.
Il avait des goûts d'élégance et de luxe, aimait la somptuosité des ameublements et des costumes, se plaisait dans un milieu de magnificence et d'art, ce qui explique comment, ayant dépensé ce que lui avaient rapporté ses pièces, il dut s'adresser au roi Philippe IV pour doter sa fille Feliciana.
La plus ancienne pièce que nous connaissons de lui est le Véritable Amant, écrite à 14 ans (mais refaite plus tard, et dédiée à son fils Carlos au môme âge) ; il dialogua la première, dit-on, à 11 ans. A 41 ans, il en avait fait jouer 230 ; à 47 ans, plus du double, 483 ; à 56 ans, 800; deux ans après, 100 de plus. A 62 ans, loin de faiblir, il produisait plus que jamais : il atteint le chiffre de 1070. A 70 ans, il a vu applaudir de lui 1500 pièces.
L'anecdote de la comédie le Tiers-Ordre de Saint- François^ qu'il rima à cet âge, avec Montalvan, est célèbre : Montalvan se levant à trois heures, bâtissant fiévreusement la moitié d'acte qui lui était échue, afin de l'aller surprendre, et trouvant son maître qui arrosait tranquillement son jardin, après avoir expédié dès le matin son demi-acte, quantité de lettres, et trente tercets, qu'il lui lut.
Lope de Véga pouvait en vingt-quatre heures composer un drame de 2400 vers et plus, riche d'intrigues, de situations, d'inventions nouvelles ; il accomplit cet effort plus de cent fois. Il sortait de son esprit une fontaine de drames. Les directeurs se les disputaient. Les vers, presque toujours excellents, coulaient de sa plume mieux que chez d'autres la prose. Il possédait une grande puissance de rythmes, entremêlant aux redondilles des tercets, des sonnets, des octaves. Il écrivit ainsi 1800 drames et comédies, plus 400 autos, loas bu entremets. Ces 2200 pièces furent représentées, sans exception, de son vivant, et Montai van, qui les vit jouer toutes, en atteste l'authenticité. Et il cultiva encore la nouvelle, l'ode, le madrigal, le poëme épique. On a calculé que le nombre de ses vers s'est élevé à vingt et un millions trois cent mille. Cette fécondité surhumaine confondait ses contemporains.
Dans sa composition la plus informe se trahissait toujours la présence du génie. 11 fixa le théâtre. Sismondi, souvent injuste, observe : (( 11 imprima la direction de l'esprit espagnol dans Tart dramatique et exerça sur les étrangers une influence puissante. // donna une habit II fie au monde. »
La Péninsule, avec son poëte régnant, pouvait prétendre, en effet, à cette suprématie, en avance sur les autres contrées de l'Europe. La scène italienne essayait péniblement de sortir de ses « origines » ; après Trissin et Rucellaï, elle en était seulement au temps du Tasse et de Guarini. En France, Garnior et Hardy avaient succédé à Jodelle ; Corneille et Rotrou, jeunes, allaient recevoir l'empreinte castillane. L'Allemagne, littérairement, vagissait. L'Angleterre, isolée, attend alors son rénovateur : Shakespeare a deux ans de moins que Lope ; ils sont séparés par la barrière des langues. Là, pas
plus que V Invincible Armada^ le génie espagnol n'abordera: mais les deux maîtres, dès leurs débuts presque simultanés, vers 1592, vont se trouver d'accord, sans communiquer, et suivront la même voie parallèle.
L'Espagne doit à Lope de Véga une littérature complète. Tous les caractères de la poésie — épiques, lyriques et dramatique^ — furent réunis dans un homme et dans une œuvre. Véritable chef et dominateur, « empereur de la scène, » il ne laissa pas apercevoir autour de lui des dramatistes de haute valeur qui, longuement distancés pour l'invention, la fécondité, Téclat poétique, l'approchaient toutefois par d'autres mérites; et les talents qu'il éclipsait ne brillèrent d'un feu personnel que lorsque s'éteignit sa lumière.