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LES 2200 PIÈGES

En publiant dans la belle collection Rivadeneyra son recueil de pièces de Lope en quatre volumes, Eugenio Hartzenbusch regrette que son pays n'ait pas élevé au premier de ses auteurs dramatiques — par le nombre et la variété — une édition monumentale (1859).

La plus complète et la plus correcte parut en 1641, à Valladolid (26 parties, petit in-i*"). Elle comprenait la moitié du théâtre de Lope : car si les 2200 pièces furent toutes jouées, elles sont loin d'avoir été imprimées toutes. Depuis, dans le long exil de sa gloire, quand le PhénijT^ plus d'un siècle durant, eut à subir l'indifférence, puis rhostilité de la nation qui l'encensa, on laissa perdre une foule d'œuvres du maître : comédies ou autos, il n'en resta plus que trois cents. Une édition de Leîpsick (1830) les renferme intégralement. Dans les quatre volumes d'Hartzenbusch, elles ne sont plus guère qu'une centaine.

Le Catalogue complet du Théâtre de Lope de Véga a été assemblé par le savant anglais Chorley, ordonné.^ établi par Cayetano Alberto de la Barrera. Dans ses Dramatisées contpmporains de Lope, Mesonero Romanos donne les titres de 760 de ces pièces.

Ce qui surprend dans cette production invraisemblable, c'est rînépuisable variété, cette puissance d^imagination trouvant toujours des combinaisons nouvelles. On peut dire que Lope a tout traité, depuis la Création du Monde et la Naissance du Christ jusqu'à Vlllustre laveuse de vaisselle. En vérité, il laisse peu à inventer après lui, et il faut excuser les poètes qui, trouvant les récoltes coupées, touchèrent aux meules de son champ.

Pour ne parler que des drames d'histoire ou de légende, outre tous les sujets fournis par les vieilles Chroniques et le Romancero, et une notable partie par rhistoire ancienne et la Bible, il a mis en scène des. récits italiens de novellieri, dos faits étrangers de nations lointaines, peu familiers jusqu'alors à un public espagnol : telle l'aventure du Tsar Dmitri [le Grand Duc de Moscovie). On a de lui un drame sur Roméo et Juliette (qu'il appelle « Rosélo et Julia »), intitulé les Castelvins et les Montèses (lisez Capulets et Montaigus) ; jusqu'à une Jeanne d'Arc et un Jacques Clément. Je dois dire que ce sont les pièces, les moins connues et les plus faibles. Mais il était ardemment inspiré par les événements de la patrie. Seulement avec ses drames qui restent, on pourrait former une suite de tableaux pour l'histoire complète de l'Espagne avant lui.

V Amitié payée .retrace la lutte des antiques Cantabres contre le pouvoir romain ; le Roi Wamfm, les. désordres anarchiques de la dynastie Wisigothe ; le^

Dernier Goth en Espagtie^ les commencements de l'invasion arabe. On rencontre le Cid dans les Créneaux de Toro ; les premiers germes de la discorde entre Pierre le Cruel et Henri de Transtamare apparaissent dans le Certain poifr le Douteux, et le fratricide des champs de Montiel éclate dans les Ramirez de Arellano, La galerie se poursuit par le temps de Juan II et la chute du favori Alvaro de Luna [le Afi racle pour la Jalousie)^ l'histoire de Carlos de Viana et des événements qui préparèrent le règne de Ferdinand et d'Isabelle {le Pieux Aragonais)^ et se termine par le Siège de Santa-Fé et par la Victoire du Marquis de Santa-Cruz^ atteignant à une guerre où l'auteur prit part lui-même dans sa jeunesse.

Les pièces de Lope acceptent les réalités et les fictions, mêlent les princes aux laboureurs, les histoires héroïques et plébéiennes — ce qui se confond quelquefois. Dans un vers souple et prompt, qui abonde en élans lyriques, de hautes pensées s'inscrivent en style lapidaire, les traits se gravent fortement. Les caractères sont reproduits à grandes lignes, les mouvements de Tâme observés d'un œil sûr. Mais, avant tout» l'intérêt nous prend par l'action.

Lord Rolland déclare qu'il n'a jamais commencé à lire un drame de Lope, sans le poursuivre, haletant, jusqu'au bout. Toujours la pièce s'ouvre par une circonstance frappante qui attire et retient l'attention du spectateur. C'est la merveille commune des expositions espagnoles. Relisez, dans Lope de Vcga, celles du Chien du Jardinier^ de la Discrète Vengeance^ de Pauvreté 71^ est pas Vice.

Au lieu des discours interminables, des tirades prolongées de La Cueva et de Viruès, Lope enchaîne, ordonne, dialogue. Pour la chaleur continue de l'action,

pour rintensité des passions, ringéniosîté des combinaisons d'effets et les ressources de coups de théâlre, il admet peu de rivaux. 11 a la clarté, Tharmonie, la noblesse ; point d'autre ennemi que sa fécondité sans bornes, pas d'autre défaut que ses dons excessifs.

Dans les œuvres dramatiques de Lope de Véga, on peut séparer les pièces profanes et les comédies sacrées. Les premières se distinguent en drames historiques et en comédies u de cape et d'épée ». Les secondes sont dites spirituelles^ divines, et comprennent les autos et les comédies de Saints » [coinedias de Sajitos), A part sont les loas et entremets.

Alberto Lista donne une division plus savante :

1"* Les Comédies de mœurs. — U y en a peu ; l'auteur ne pouvant critiquer, remarque Lista, que les basses classes. Il cite pour exemple le Bufian Castrucho,

2^ D'intrigue et d'amour, — Ce sont les pièces dites « de cape et d'épée » ; celles où Lope se montre le plus original. Plusieurs ont pour personnages des rois, « sans être des comédies historiques pour cela ». Ce qui les caractérise, ce sont des aventures d'amour et de jalousie (« lances de amor y celo »). Les autres poètes ont largement cultivé ce genœ : c'est le plus riche répertoire du théâtre espagnol. Le Meilleur Alcade est le Roi^ les Caprices de Bélise^ le Moulin sont parmi les modèles.

3"* Les Pastorales. — Elles dérivent du Tasse et de Guarini, et, peut-être, un peu de La Encina. Nommons : la Pastorale de Jacinta.

4** Les Comédies héroïques. — Elles ont pour objet des événements vrais ou tenus pour tels. Lope y procède de La Cueva et de Viruès. L'action y a plus de rapidité qu'en aucun genre. Types : Mudarra le Bâtard^ Bernardo del Carpio^ les Tello de Mené se s.

5* Les Tragédies. — Elles ne diffèrent des comédies que par le dénoûment malheureux. Même forme, même conduite : mais le vocable est employé par Lope lui-même. Au rang des plus belles : V Étoile de Séville^ la Nécessité déplorable.

6* Les Pièces mythologiques, — Genre beaucoup traité en Espagne, et moins froidement qu'ailleurs ; il y a parfois des œuvres de premier ordre en cette classe. Lope ne l'a pas marquée de sa griffe. Je ne trouve guère à citer que Psyché et Cupidon,, ou, si Ton veut, Persée et Andromède [Corneille n*a connu, disons-lc, ni cette Psiquis (ou Siqtiis)^ ni cette Andromède],

7** De Santos. — Dans les Comédies de Saints^ il était reçu que les diables sortissent par des trappes et que les anges descendissent à travers les murs. Ce n'est pas encore l'espèce d'oeuvres où Lope de Véga se montre supérieur. Il a composé, pourtant, un certain nombre de pièces de Santos : Saint Jacques le Victorieux^ San Diego de Alcala^ San Nicolas Tolentino,., 11 a écrit trois drames sur Saint Isidore de Madrid, — Comme Lista ne parle pas des pièces tirées de rÉcriture, je suppose qu'il les met dans la catégorie des pièces de Saints, 11 faudrait y rapporter la trilogie : V Enlèvement de Dinah^ les Travaux de Jacob et la Sortie d'Egypte, auto (cette dernière pièce perdue). Et tous les autres autos (le Voyage de l'Ame, etc.).

8** Les Comédies philosophiques ou idéales, — Des sentences ou des matières de morale universelle à développer. C'est peu l'affaire de Lope. 11 n'en a que de rares et qui se distinguent peu des comédies d'intrigue. Citerai-je le Savoir peut nuire ? — C'est le genre que Caldéron, depuis, éleva si haut, et auquel il donna pour type et pour chef-d'œuvre la Vie est un Songe.

Lope ayant abordé toutes les espèces de pièces, cette

classification, pense Alberto Lista, peut s'étendre à tous les poètes dramatiques espagnols.

Maintenant, quelle est la plus belle ? Entre tant d'œuvrcs magnifiques comment choisir ?

Voici celles que Zarate nous dit s'être le mieux conservées au théâtre, jusqu'au milieu du siècle présent :

V Hameçon de Phénise ; Si les femmes /l'y voyaient pas ; les Fleuj's de Don Juan ; l'Esclave de son Amant ; la Fille à la Cruche ; Aimer son propy^e malheur ; le<^ Miracles du Mépris ; le Châtiment sans Vengeance ; V Étoile de Séville ; le Prix du bien parler ; Par le Pont^ Jeanne ! le Meilleur Alcade est le Roi ; le Certain pour le Douteux; le Chien. du Jardinier; la Dame aux Caprices ; la Mal mariée ; Aimer sans savoir qui ; l'Eau ferrée de Madrid ; rillustre laveuse de Vaisselle; la Belle Laide ; le Plus Grand Impossible ; Sotte pour les autres et sensée pour soi.

Comme on le voit, cette liste, que j'ai voulu transcrire telle quelle, omet des pièces très justement célèbres. Qu'on me permette de ne pas en oublier quelques autres, dont les noms ne se retrouveraient pas au cours de ce chapitre :

Le Sage dans sa retraite et le villageois dans son coin est une des plus jolies parmi les u comédies prises dans la vie commune ». Entre les meilleurs drames héroïques : Persévérer jusqu'à la mort^ le Cavalier d'Olmedo^ la Vie du Vaillant Cespedès^ l'Arauque Dompté^ le Mariage dans la Mort^ la Sainte Ligue. J'ajoute les Commandeurs de Cordoue^ qui saisissent par le sauvage point d'honneur ; Rome incendiée^ où le poëte offre cette conception inouïe d'avoir Néron pour gracioso...

Soit dit en passant, ce personnage gracioso^ parodie des caractères héroïques, type essentiel de la comédie espagnole, qui censure et délasse, passa pour avoir été

inventé par Lope, bien que Naharro Teût employé avant lui. (Il n'y en a pas dans La Cucva ni dans Cervantes.) « Il suit Naharro, s'écrie Bouterweek, mais le délire d'enthousiasme lui attribue la création, de toutes pièces, du théâtre national. » Le premier gracioso de Lope de Véga apparaît vers 1602 : c'est Tristan, de Francesilla. Depuis, toute pièce de Lope a le sien, sauf V Étoile de Sévi/le.

Il faut bornera quelques comédies — la Pupille cV Argent^ les Bouquets de Madrid^ la Fausse Ingénue^ la Nuit Tolédane, VArgent est une Qualité, le Rossignol de Séville — une énumération qui deviendrait trop longue.

Sur les 400 autos et piécettes, il ne reste plus que 12 autos et quelques loas et entremets. L'auto le plus célèbre est le Voyage de l'Ame ; mais une mention est due au Pont du Monde, où (comble de la pudeur anachronique!) Adam et Eve sont « élégamment habillés à la française ». Le Loup Pasteur, la Nativité de Saint- Jean, la Naissance du Christ font partie de ce reliquat. Dans la Barque de Gloire (sujet traité par Gil Vicente), le Diable ne pouvant forcer le Duc à monter sur la nef funèbre, l'Ange intervient, au nom de l'égalité.

Une exquise loa, sauvée de l'oubli, nous est parvenue : c'est le Paysan qui a perdu sa Femme et qui la cherche à travers la procession. Deux entremets sont précieux encore : le Rapt d'Hélène, très amusante pochade, et la Foire aux Vertus,

En 1598, Philippe II prohiba toutes les comédies. Lope dut se borner aux pièces religieuses : c'est de cette époque que datent les Travaux de Jacob, la Création du Monde, la Belle Esther. Ce monarque n'aimait pas qu'on mît des rois sur la scène. Aussi le poëte a-t-il grand soin, quand il nous montre de mauvais princes, de rejeter sur

rentourage tout Todieux de leurs actes ; la faute en est toujours aux perfides conseils des courtisans.

J'ai dit que sa première pièce connue fut le Véritable Amant : le volume oîi il le publia contenait le Sot du Collège, la Discrète Amoureuse (dont Molière se souvint, en écrivant V École des Femmes)^ la Couronne ?nérite'e et ï Absent de chez lui^ pièces très rares.

La première période de Lope, remarque Gil de Zarate, se reconnaît à plus de fougue ; elle présente une richesse d'images à profusion, une accumulation d'événements, une foule do personnages, moins de distribution judicieuse et d'économie sûre. Les longs discours supprimés, le dialogue marche, aigu, rapide. Les mètres employés sont les redondilles, les quintilles... (J'intéresserais peu le lecteur français en lui révélant que ce sont de petits vers de six pieds, sans rime.) Les Trois Diamants, la Nécessité Déplorable peuvent en être le type.

La deuxième période soumet l'action à un ordre meilleur, sans nuire à la souplesse de l'intrigue ; on y aperçoit une gradation plus délicate dans les détails ; les sentiments et les résolutions des personnages ont plus de netteté ; il y a plus d'harmonie dans le groupement des acteurs et dans la relation des parties à l'ensemble. L'autour ne montre pas tout, môme l'insignifiant: il nous fait rapporter par les acteurs ce qui est de peu. Il emploie d'autres mètres... La Discrète Amoureuse, la Dame aux Caprices caractérisent cette époque.

Même feu toutefois, vigueur pareille, jusqu'à la fin ; autant d'habileté dans l'invention et dans le plan. La Fille à la Cruche, où il constate avoir écrit 1500 pièces, et les Caprices de Bélise sont des dernières œuvres et des plus belles.

HISTOUQin? 63

Aucune littérature ne possède autant de drames qu'il en a composé, et d'aussi excellents. Il restituait l'existence complète d'une époque, ses passions, sa couleur, les mœurs de la noblesse et du peuple. Les Fameuses Asturiennes sont écrites dans la langue des plus antiques monuments de l'Espagne. Son intuition poétique et son goût étaient admirables.

« C'est surtout, poursuit Zarate, dans le germe robuste de la nation espagnole qu'il se complaît. Ses chevaliers parlent peu, mais leurs paroles sont graves, et les faits suivent exactement les paroles. On dirait que les antiques caballeros, couverts de fer, armés de la lance et de l'écu, se lèvent de leurs tombes et revivent, hors des sépulcres de marbre de la cathédrale de Burgos. »

Tout est gigantesque dans ces tableaux, les plus éminentes vertus comme les passions les plus violentes et les crimes, — et l'indomptable volonté.

Il a Bernard del Carpio et Mudarra, comme Shakespeare Hotspur et le Bâtard de Faulconbridge. Les drames patriotiques anglais, de Richard II à Henry VIII, n'ontils pas pour correspondants les pièces chevaleresques et nationales castillanes ? Les impressions de ce pathétique farouche et de cet héroïsme hors mesure qu'on est convenu d'appeler « le théâtre shakespearien », Lope ne les donne pas moins, et il égale son grand confrère en sublime et en horreur.

Voyez, dans Mudarra le Bâtard^ la tragique histoire des Infants de Lara, amenés par un oncle perfide, Ruy Vélasquez, dans l'embuscade où ils doivent périr tous les sept. Comme la scène où ils marchent à la mort est poignante ! Ils vont, joyeux, n'écoutant pas les présages sinistres, et le bon gouverneur, Nufio, pâle d'effroi, leur explique en vain les pleurs des corneilles

•et les noirs sautillements des corbeaux : les chevaux s'arrêtent et reniflent... « Tournez bride, mes fils!... Méfiez- vous de la forêt ! » Ils le laissent parler, et, insoucieux : « Il a bien vieilli, Nufio Salido, » disentils. La trahison qui les guettait les frappe comme la foudre. Le roi maure aligne sur une table les sept têtes coupées: puis, il les découvre brusquement devant le père, qui, ne sachant rien, avait mangé là. « Terrible est le dessert de ta table ! » murmure l'accablé, <iont les yeux de jour en jour vont s'éteindre, brûlés par les larmes.

Dans les Fameuses AsturienneSy Sancha, la noble fiancée d'Osorio, est parmi les cent jeunes filles que le «ort désigna pour être livrées aux Maures. La douleur, sans doute, l'a rendue folle ; car elle, si virginale, modèle de pudeur, se découvre les bras et la gorge, marche demi-nue entre ses compagnes, sous les yeux <rOsorio et des Espagnols de l'escorle, partis, le cœur brisé, pour remettre à l'émir le tribut vivant. Mais aux approches du camp arabe, elle rajuste ses vêtements, reprend sa réserve ; et comme son fiancé et les autres s'étonnent: « Je vais chez des hommes, affirme-t-elle, et la décence à présont convient: avec vous, qui n'êtes que des femmes, je n'avais pas à prendre ce souci. » Les Espagnols rougissent de honte ; à la suite d'Osorio, ils s'élancent sur les Musulmans; les Asturiennes elles-mêmes combattent, et l'honneur chrétien est sauvé. Filles, sœurs, épouses, rentrent victorieuses dans la cité.

Les Vierges de Simancas se refusent de même au déshonneur de cette redevance. Les Maures, debout dans la ville, s'impatientent, exigent, d'après les traités, l'humaine livraison. Les jeunes filles promises ont disparu. Tout à coup on les voit surgir au haut d'une

tour, dressant des bras sanglants, qui n'ont plus de poignets, et elles crient : « Ce sont des femmes entières qui vous sont dues : vous n'avez pas droit sur des mutilées. »

C'est bien la vieille Espagne qui revit dans Lope, avec sa physionomie héroïque et son originale saveur ; qu'il évoque Fontovéjune^ cet intrépide village dont chaque habitant aux meurtrières interrogations du tyran jette le nom de tout le pays : <c Fontovéjune ! Fontovojune ! » sans trahir un seul citoyen; qu'il nous introduise dans le Mon/in, moulin d'amour, moulin d'esprit et de bravoure, où, pour les beaux yeux de l'espiègle Laura, poètes et seigneurs déguisés, les comtes et les infants emplissent des sacs de farine, et qui motive cette parole du roi : « Les meuniers, à compter d'aujourd'hui, peuvent se tenir pour chevaliers. »

On a dit de Lope de Véga : « C'était plusieurs poètes en un seul. » Ce qui est sans doute, dans le sfms magique, l'explication du phénomène. Des œuvres si différentes peuvent-elles sortir d'un cerveau unique?

Lisez, dans la Veuvp Va/pnciennr, l'amusante peinture d'un élégant du xv* siècle : « Feutre sur Foreille, collet rabattu, point de Venise. En dehors, tout propre et tout neuf; tout sale et tout vieux au dedans. Des bottes si justes qu'on ne pourrait les tirer d'un grand mois. Les chausses jusqu'aux pieds, les moustaches jusqu'au ciel. En gants parfumés d'ambre, aptes à tenir la plume pour un sonnet ou un billet doux, il prend, de ses mains délicates, les 300 ducats de rente que sa femme lui apporte, et, au bout de huit jours, se met en quête de beautés étrangères. »

Puis, oiiYTOz Saint Nicolas de To/pntino, \o\ci d'abord la scène des Etudiants, le squelette, le Père éternel, le Purgatoire ; puis le Diable, escorté de serpents, qu'une

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religieuse chasse avec un grand balai. Nous sommes à Rome : deux cardinaux montrent le saint Suaire au peuple, à la lueur des torches, quand la scène change tout à coup, et nous voyons saint Nicolas, cousant des pièces à son froc, tandis que des anges lui font de la musique. A la fin, le saint s'élève au ciel, dans une robe d'étoiles : un rocher se fend, et il en sort les âmes de son père et de sa mère, pour le regarder monter.

Est-ce Tceuvre du même auteur et du môme temps ?

Los traits abondent, se diversifient, et Timagination ne tarit pas. Horace, blessé, crie aux Curiaces : « J'ai le courage de trois hommes : les âmes de mes deux frères ont passé en moi! » Dans les adieux d'Isabelle à ses enfants [la Nécessité déplorable)^ qui peuvent se rapprocher de la mort d'Alceste, d'Euripide, le comte Henri, contraint par le roi de tuer sa femme innocente et adorée, ne se contient plus, éclate en sanglots. Isabelle se tourne doucement vers lui avec un triste sourire: « Pourquoi pleures-tu? Ne dirait-on pas que c'est toi qui as peur de l'épée ? » La Moza de Cantaro (littéralement Fille de Cruche) défend son honneur avec son poignard, telle la Dofia Sol d'Hernani. En regard des chastes héroïnes, la Reine Jeanne de Naples s'enivre de plaisirs et de cruautés. Les autos débordent d'une poésie grande et forte, et à côté des hauts drames pleins d'emportement, tout brûlants de flamme tragique, Lope a de délicieuses, d'adorables comédies, étincelantcs de joli caprice et de grâce [VEau ferrée de Madrid^ Aimer sans savoir qui, les Caprices de B élise) ^ où nous goûtons le régal de Shakespeare en miniature avec du Musset agrandi.

L'action, la passion, l'élan! avec l'art et le lyrisme... Fi des pièces languissantes et raisonneuses ! La froide analyse est bonne pour le Nord. Au pays de Lope,.

on pense que le théâtre est fait pour agir. Ses personnages ne se regardent pas vivre : ils vivent. Le « mélodrame » ou drame des événements, s'ennoblit par la poésie, s'affermit par la sincérité, vibre avec l'enthousiasme. Le po^te, créateur des faits, comme Dieu, donne carrière aux passions combattues, excitées, permet aux caractères, contrariés ou servis, de se produire en toute vérité, avec un parfait relief. Il n'a peut-être pas les petits états d'âme ; mais qui donc y empêche les grands ?

Idées chevaleresques, honneur castillan, aspirations héroïques, amour justifiant les faiblesses et les élevant. Ions épiques et lyriques, couleur, émotion, mouvement, franchise, croyances artistiques et religieuses, le Drame fond tous ces « joyaux » {joyas). Forme supérieure du théâtre, il exige de plus l'écriture — sans quoi nulle œuvre ne saurait durer — une pensée convaincue et rien de vulgaire.

L'homme qui réalisa cet idéal — avec quelle puissance et entouré de quelle unanime admiration, on vient de le voir — fut, moins de cent ans après sa mort, attaqué, insulté, nié avec fureur dans son propre pays et dut attendre notre siècle redresseur de gloires pour remonter à sa légitime hauteur.

Quelques-uns, déjà, de ses contemporains s'étaient singularisés par une hostilité sourde : Alonso Lopcz et Pinciano {Filosofia antigua, Madrid^ 1596) ; Andrès Rey do Artieda {Discifrsos dp Artnnidoro, Saragosso, 1605) ; Crislobal de Mesa [Rimes^ Madrid, 1611, et El Pomp^yo^ 1617) ; Cascales [Tables poétiques, Murcie, 1616); Villégas [les Erotiques, Madrid, 1617) ; Suarez de Figueroa [le Passager, Madrid, 1617) ; les Argensola Rimes et Satires, Saragosse, 1634)...

Après sa mort, ce fut une levée de plumes grandis-

santé. Même les tenants de sa renommée qui, à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, prétendent la justifier, en réhabilitant son génie, le blessent et l'outragent.

« Lope de Véga ne fut pas le corrupteur du théâtre, s'applique à démontrer Moratin ; il trouva tout le mal fait avant lui. Il se contenta de donner à la foule ce qui lui plaisait, afin de vendre mieux ses produits.,. » Cette défense du poëte n'est-elle pas odieuse?

Mais Blas Nasarre avait dit mieux :

« Quand Lope commença à écrire, les comédies étaient adultes et parfaites ; il les fit retourner aux mantilles. » Puis le chœur des Luzan, Montiano, Clemencin déclare, avec indignation, qu'il est hors de toute mesure : ils l'ont toisé à la règle classique d'Aristote, d'Horace et de Boileau.

Jls n'empocheront pas Tuniversclle admiration. Guillen de Castro, Tirso de Molina, Alarcon, Moreto, Caldéron, proclament Lope leur chef et leur maître.

« Lope de Voga, déclare lord HoUand, plus brillant et moins profond que Shakespeare, exerça une influence supérieure. S'il n'eût pas écrit, les chefs-d'œuvre de Corneille et de Molière n'auraient pu naître. »

Viel-Castel constatait en 1840 :

« Les préventions contre Lope se dissipent partout, et l'Espagne est peut-être le seul pays où, tout eA rendant justice au génie de Lope de Véga, on lui reproche encore quelquefois d'avoir violé les unités dramatiques. »

Comme Shakespeare, Lope connaissait parfaitement ces fameuses règles qu'on leur opposa à tous deux, et qu'il « enfermait, disait-il, sous six clefs avant d'écrire » : mais, ainsi que son émule d'Angleterre, il no

voulut suivre que son génie, expression fidèle du génie d'un peuple et d'un siècle.

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