SCÈNE XI LES MÊMES, L'ANGE
L'ANGE
Il le fera, Serpent. Cesse, artisan de mensonges, d'insulter ce pécheur.
LE DÉMON
Pourquoi me gêner? ne doit-il pas être à moi ?...
GOLONDRO, bas.
Que se passe-t-il, mon père ?
DON DIEGO
Tout est mystère de Dieu. (Don Gil s'agenouille aux pieds de TAnge.)
DON GIL
Prends pitié de moi, si tu es mon ange !
LE DÉMON Il ne le peut. Vos liens sont rompus.
L'ANGE En vertu de quel acte t'appartient-il ?
Par un écrit en due forme, signé de son sang.
L'ANGE Que porte cet écrit?
LE DÉMON Voici la cédule. (Il la déploie.)
GOLONDRO, vivement.
Dis que ce n'est pas vrai ! Récuse le rapporteur !
DON DIEGO Je tremble en le regardant.
LE DÉMON
A toi de voir si un aussi grave délit peut trouver dans le Code suprême une loi qui Texcuse ! (11 donne la cédule à l'Ange.)
L'ANGE
Homme, tu as commis un grand péché.
b02 LE THÉÂTRE ESPAGNOL
DON GIL
0 juge, si mes fautes mortelles sont condamnées par la Justice, j'en appelle à la Pitié.
DON DlÉGO
Magistrat souverain du Tribunal inefTable, tout procès admet un avocat de la partie adverse : bien que pécheur indigne, je réclame, pour défendre ce malheureux, la parole.
L'ANGE
Dis ce que tu demandes.
DON DlÉGO
Je dis que la sentence portée contre lui doit être révoquée dans Tcnsemble et dans chacun de ses points. C'est la jurisprudence divine qui le veut ainsi ! Kn premier lieu, le contrat est nul, car Tune des parties n'a pas rempli son engagement: on devait une femme et il n'a été livré qu'un cadavre. Ea second lieu, ledit écrit où cet homme dément et fragile promet de donner son âme ne saurait l'obliger, vu qu'il disposait de ce qui n'était pas à lui. Pin troisième lieu, bien que le crime fût digne du dernier châtiment, il n'est pas de faute que le repentir ne lave, quand le cœur contrit se prosterne devant Dieu. Je renvoie au texte de David que le Seigneur ne peut méconnaître. Kt le même Dieu déclare encore et atteste que sa miséricorde ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. En quatrième lieu, si le Rédempteur des hommes a versé son sang pour l'impie et pour l'égaré, les condamner, n'est-ce pas rejeter en eux le fruit du sang Divin? Et qu'on ne s'arrête pas à cet argument que la faute est d'une gravité exceptionnelle : car là où le péché est le plus évident, éclate le mieux ce que vaut l'homme.
LE DÉMON
Il n'a pas à montrer ce qu'il vaut. Excommunié pour son reniement, il n'est plus apte à mériter. Quant à ce que j'ai promis, je l'ai tenu. Attendu que les beautés terrestres ne sont rien autre que l'image que j'en ai donnée. La seule dis-
tinctioD entre une jolie femme et un cadavre, c'est que la désillusion tire le rideau un peu plus tard ou un peu plus tôt. Personne n'a droit de se plaindre à Dieu de ce que les voluptés aient été mortelles, ni d'avoir par elles été déçu. Il devait le savoir en les désirant. Si Dieu a permis qu'il contemplât ce bien sous les déguisements dont l'affuble faussement le Monde, ce n'est pas pour son salut, mais pour lui faire entendre cette parole justicière : « Regarde, homme, de quoi tu jouis : voilà ce que tu m'as préféré. »
DON DIEGO Non ! c'est pour qu'il se repente !
Il n'est plus temps !
DON DIEGO Allons donc ! tu attentes à Di,eu !
LE DÉMON J'invoque le Droit.
DON DIEGO Et si, en dépit de ce Droit, il lui plaisait d't^tre clément?
LE DÉMON Alors, c'est lui qui attenterait à l'équité éternelle !
LANGE Paix! tais-toi, Bète indomptable.
GOLONDRO
Veux-tu te sauver, grand sacripant !
DON GIL
Ange que j'implore en de telles angoisses, je ne souffre plus de servir le Démon : mon seul chagrin est d'avoir blasphémé Dieu, et si j'obtenais do lui le pardon de mon crime, ah !.. . l'Esprit de Ténèbres aurait beau m'appeler son esclave : je ne sentirais pas ma chaîne.
L'ANGE
Tu t'es libéré toi-même. Cette contrition mérite que le pacte soit rompu et mis en pièces. Hydre infernale, tu n*as pu le séduire, et lui n'est pas resté dans tes pièges. Tu n'es plus son maître.
LE DÉMON Impossible !
GOLONDRO Ote-toi de là. File !
L'ANGE
Redescends au fond de l'Enfer, où te retient le décret inexorable.
LE DÉMON
Alors, il n'y a plus de justice dans le ciel ni sur la terre ! Car cette âme-là, je l'avais bien gagnée !
(II s'engloutit.)
GOLONDRO
Va-t*en à tous les diables !
L'ANGE
Homme qui méconnus Dieu, je t'ai délivré du Démon : délivre-toi de toi-même !
(Il s'envole.)